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19/07/2014

Un verre d'eau

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   Quand j'étais étudiant, je n'aimais pas du tout aller lire en bibliothèque. Dernièrement, j'y ai pris goût, cependant. J'y vais surtout par désœuvrement, sans but précis. L'intérêt est de demeurer en silence assez longtemps — au moins deux bonnes heures. Après quoi, l'on se sent plus serein. On a l'impression d'avoir "travaillé", même si l'on n'a fait que rêvasser devant quelque vague article de revue. Dans les cafés, que je fréquente depuis toujours, une même possibilité s'offre au client solitaire. Café et bibliothèque sont liés. Un passage que j'aime beaucoup du film de Jean Eustache (photo) La Maman et la Putain le montre très bien, lorsque le personnage d'Alexandre dit à un autre, alors qu'ils sont "assis à la terrasse d'un bistrot indéfinissable" : "Je viens lire ici l'après-midi... J'ai l'intention de faire ça assez régulièrement... Comme un travail. Je ne peux pas lire chez moi." Puis il cite une très belle phrase de Bernanos, qui écrivait en effet dans les cafés : "Je ne peux pas me passer longtemps du visage et de la voix humaine, disait Bernanos, j'écris dans les cafés." Le personnage d'Eustache conclut alors pour sa part : "Moi j'en fais un peu moins. Je viens y lire." Les désœuvrés ont quelquefois besoin de se donner des tâches à accomplir, qu'ils n'effectueront au mieux qu'à moitié, mais qu'importe (la moitié vaut mieux que le tout, affirmaient les Anciens Grecs). C'est le verre d'eau qu'on remplit et vide dans l'évier chaque matin, toujours à la même heure, comme un début de discipline. Peut-on faire plus ?

Jean Eustache, La Maman et la Putain. Scénario. Ed. Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 1998.

25/02/2014

Résistance

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   L'homme est parvenu à faire progresser la science au-delà de toute limite : une petite bombe atomique, lors d'une guerre picrocholine par exemple, suffirait à faire disparaître notre planète et tous ses habitants en un clin d'œil. L'être humain dispose cependant d'une faculté intellectuelle (ne parlons même pas de conscience) qui lui permet de protester contre cette destruction de lui-même, d'en dénoncer la faisabilité. Mais cette critique du "progrès" scientifique reste par la force des choses à l'état de virtualité morale. En face, malgré les vaines mises en garde, la science continue à avancer allègrement. Ainsi, l'on peut constater que cette possibilité de dire non au néant ne s'accomplira sans doute jamais dans la réalité des faits. Elle est pour moi cependant sous-estimée. Que certains hommes, en effet, soient capables d'y penser sérieusement, de vouer leur vie à ce combat et à cette résistance, est déjà un prodige, un triomphe de l'esprit humain. Qui, hélas, demeurera à l'état de simple projet !

19/01/2014

Suicide

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   Lors de sa conférence de presse, le président Hollande a affirmé sa volonté d'instituer une "assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité". C'est une déclaration certes d'ordre général. Il n'emploie à aucun moment le mot d'euthanasie ou de suicide. Néanmoins, c'est une promesse assez forte, à condition qu'elle soit suivie d'effet. Et elle le sera dans un premier temps, lorsque le Comité National Consultatif d'Ethique remettra un rapport afin qu'une loi soit débattue et votée au Parlement. On ressent la nécessité d'une telle loi, notamment ces derniers jours avec l'affaire Lambert, où la justice a décidé, contre l'avis de membres de sa famille et des médecins, le maintien en vie d'un patient quasi-inconscient depuis 2008. Manifestement, la loi Leonetti, qui permettait à un malade l'arrêt de son traitement, semble ici assez insuffisante. Il faut aller plus loin, et en particulier confier un pouvoir plus large au corps médical. Un point important réside dans la terminologie qui sera adoptée. Euthanasie ? Suicide assisté ? Accompagnement thérapeutique ? A mon avis, le législateur devrait faire porter plus précisément sa réflexion non tant sur l'euthanasie que sur le suicide, concept qui a l'avantage de présenter un caractère éthique. Le terme d'euthanasie, administratif et impersonnel, peut faire très légitimement peur. Au contraire, la détermination personnelle, à l'œuvre dans le suicide, s'inscrit dans un cadre que l'on connaît mieux, faisant appel à la pleine et entière liberté de conscience. La mort volontaire a une très longue tradition derrière elle. Elle est un élément central de notre culture, comme l'ont bien montré certains écrivains, comme par exemple Montherlant (photo). Le débat risquera néanmoins d'être virulent, ainsi que dans l'épisode du mariage pour tous, dont on ne parle du reste plus guère. Les catholiques, comme d'habitude, seront aux avant-postes. Et pourtant. Dans une chronique du Point, le 25 septembre dernier, Gabriel Matzneff, auteur d'une essentielle Etude du suicide chez les Romains, faisait remarquer qu'il n'y avait dans la Bible, je cite, "pas la moindre condamnation du suicide, que celui-ci soit assisté ou non". Dans un document récent, la Conférence des évêques appelait quant à elle au "respect à toute personne en fin de vie". Et, pour le progrès de l'humanité, il ne faut viser à rien d'autre qu'à cela, mais s'en donner les moyens.