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28/04/2026

Photographie

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Le New York chatoyant du photographe Harry Gruyaert

 

C’est un superbe album que les éditions Atelier EXB font paraître, consacré aux photographies de New York du très grand Harry Gruyaert. On connaissait déjà l’œil nomade de ce photographe belge vivant à Paris, et qui a œuvré dans des pays fort divers, aussi bien le Maroc que l’Irlande ou l’Inde, ou encore la ville de New York... Harry Gruyaert est revenu souvent à New York, pour en photographier la couleur urbaine si reconnaissable. Cet album propose des clichés pris sur la période allant principalement de 1982 à 2017. C’est surtout à Manhattan que Gruyaert s’est baladé, et un peu à Brooklyn dans les années 2000. Le résultat est là, éclatant, vibrant, haletant. La ville surgit de la lumière, une ville de New York criblée de lignes architecturales qui s’élancent vers le ciel, ramenant l’homme à sa juste proportion d’insecte. Gruyaert arrive à rendre, avec un parfait sens des équilibres, ou des déséquilibres plutôt, la modernité de New York.

 

 

Les commentaires de Cédric Klapisch

 

La bonne idée est d’avoir demandé au réalisateur Cédric Klapisch d’écrire la préface et les vignettes de cet album. Klapisch aime la photo, lui-même en fait, on peut voir son travail sur son site Internet. Son activité de photographe a fait l’objet de plusieurs expositions, notamment « Paris-New York » en 2014. Car Klapisch est lui aussi un amoureux de New York. Comment ne pas l’être ? C’est une ville qui ne laisse personne indifférent. Depuis le milieu du XXe siècle, New York est devenue la capitale culturelle de la planète, rassemblant des artistes venus de tous horizons. J’aime à penser que c’est grâce au caractère particulier de New York que l’ironie du Pop Art a pu se développer outre-Atlantique. Et combien d’autres avant-gardes... Quantité d’expressions artistiques, et même le rap, qu’il ne faut pas négliger, sont nées dans cette ville. Pour ce qui est du domaine de la photographie, qui nous occupe ici, New York représente une pépinière essentielle.

 

 

New York, ville du chaos

 

Cédric Klapisch l’écrit : « Habiter New York, c’est faire l’expérience du chaos et de la diversité. » Ceci apparaît fort bien dans les photographies de Gruyaert : « En feuilletant les pages de ce livre, ajoute Klapisch, vous aurez la même sensation qu’en marchant dans une rue de New York. » Nous sommes bel et bien dans la « capitale mondiale du contraste... » Les images de Gruyaert illustrent cet état de fait, en montrant uniquement des scènes de rue. On a l’impression qu’il a laissé son appareil photo ouvert et qu’il a appuyé sur l’obturateur au hasard. D’où un désordre apparent qui, néanmoins, se recentre rapidement par la fascination qu’il inspire. On sent une âme, un être humain, derrière ces images « objectives » qui expriment en réalité un point de vue sur le monde. La solitude de la grande ville est montrée de manière implacable, comme si aucune relation entre les corps n’existait plus. Il y a un manque, qui crée un suspense, une angoisse, comme au cinéma, et qui trouble durablement celui qui feuillette cet album.

 

 

New York, vestige d’un monde englouti

 

Je dois avouer que, moi aussi, je suis fasciné par New York. Parmi les artistes qui peuplent ma mythologie personnelle, beaucoup m’évoquent cette ville, comme Marcel Duchamp, à qui d’ailleurs le MoMA consacre actuellement, jusqu’au mois d’août, une rétrospective importante. Certains musiciens aussi me rappellent New York, comme John Lennon, New-Yorkais d’adoption. Dans les années 70, il a marqué cette ville de son empreinte minimaliste-conceptuelle, grâce à sa femme et égérie Yoko Ono. C’est Yoko Ono qui a incité Lennon à passer du statut d’ex-chanteur des Beatles à celui de compositeur quasi avant-gardiste. Une évolution remarquable, que New York, là aussi, a favorisée grandement, et dont on peut se rendre compte en écoutant les disques de Lennon composés en solo. En 1980, hélas, Lennon se fait assassiner par Mark Chapman, dans sa résidence du Dakota sur Central Park. Cet événement retentissant coïncida avec la fin d’une époque où chacun vivait en accéléré.

 

 

Une époque révolue

 

Harry Gruyaert a donc photographié le New York qui est sorti des années 70, un New York de la survie. Tout peut disparaître, mais au moins New York demeure. La ville qui ne dort jamais n’a pas cessé d’être ce bateau ivre rimbaldien aux couleurs criardes, choyé par les artistes. Par sa propension à générer des métaphores, New York symbolise la poésie moderne qui s’incarne dans la masse. Je citerai par exemple, de Rimbaud toujours, ce passage qui m’évoque une expérience personnelle de communion avec un New York fantasmé en « Poème » : « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème / De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, / Dévorant les azurs verts […] Où, teignant tout à coup les bleuités, délires / Et rythmes lents sous les rutilements du jour, / Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, / Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! » New York comme expérience rimbaldienne ? C’est à quoi nous amènent, si l’on veut, des photographies saturées de couleurs vives comme celles de Gruyaert.

 

À la fin de l’album de Gruyaert, il y a une série de clichés très beaux. Pris la nuit, entre chien et loup, ils semblent absorber l’ombre qui descend sur la ville, transformant celle-ci en une zone de civilisation désaffectée. Gruyaert associe ici la couleur, dont il est un maître incontesté, à cette ombre contagieuse qui couvre l’image d’un halo noir et mélancolique. Cette vision, parmi d’autres, restera dans l’esprit du lecteur, et fera sens pour lui, je crois. Dès qu’on touche à New York, ainsi que l’avait montré le philosophe Jean Baudrillard, on parle de notre futur, comme si photographier cette ville extraordinaire revenait à faire acte de prophétie, entre autres...

 

Harry Gruyaert, New York. Textes de Cédric Klapisch. Éd. Atelier EXB. 197 pages.

 

Jean Baudrillard, Amérique. Éd. Grasset, 1986. Réédité au Livre de Poche, collection « Biblio essais ». 125 pages.

 

05:43 Publié dans Art | Lien permanent | Commentaires (0)

18/06/2015

Exposition Giacometti à Landerneau

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  Le Fonds Hélène&Édouard Leclerc de Landerneau accueille depuis le 14 juin une très intéressante exposition consacrée à Alberto Giacometti. Les œuvres proposées viennent de la Fondation Giacometti, et elles ont été installées de manière à être le plus possible en adéquation avec le très bel espace de l'ancien couvent des Capucins, restauré il y a quelques années pour devenir un lieu entièrement dévolu à l'art. Autant dire que se promener parmi les sculptures et les peintures de Giacometti, comme je l'ai fait hier, dans cette sorte de grande église toute neuve, est un moment magique que vous n'oublierez pas. J'ai juste regretté peut-être qu'il n'y ait pas davantage d'œuvres, notamment de sculptures, mais je crois que ce minimalisme était voulu par les organisateurs.

   L'exposition montre de manière chronologique l'évolution artistique de Giacometti. Il a d'abord, comme on sait, été influencé par le surréalisme, pour réussir ensuite, à force de travail et d'efforts, à se dégager de toute emprise. Comme tout vrai et authentique artiste, il voulait exprimer son regard, et seulement son regard. C'est pourquoi, inlassablement, il faisait poser ses modèles des heures durant, dans le froid de son atelier, et n'était jamais content, évidemment, du résultat.

   Ce qu'on appelle les "peintures noires", et qui se trouvent dans la salle n° 9 de l'exposition, m'ont à nouveau beaucoup frappé. Je les ai contemplées longuement (déplorant du reste qu'on n'ait pas installé à cet endroit de banquette pour s'asseoir). Datant des années 1950 à 1960, ces œuvres dérangeantes ont ouvert une nouvelle voie, qui a, selon moi, marqué beaucoup de peintres non figuratifs. L'abstraction perce, dans ces visages monochromes, qui hurlent à nos oreilles je ne sais quelle prière de détresse.

   C'est d'ailleurs Genet qui nous le rappelait, dans son Atelier d'Alberto Giacometti : "L'art de Giacometti me semble vouloir découvrir cette blessure secrète de tout être et même de toute chose, afin qu'elle les illumine." Car, malgré les apparences, il s'agit bel et bien d'un art à la recherche de la lumière, et voilà l'impression dominante qu'on a, du moins que j'ai eue, après cette somptueuse visite dans le couvent des Capucins.

Exposition Giacometti. Fonds Hélène&Édouard Leclerc. Aux Capucins, 29800 Landerneau. Tél. : 02 29 62 47 78.  Du 14 juin au 25 octobre 2015.

Jean Genet, L'Atelier d'Alberto Giacometti. Éd. Gallimard (L'Arbalète), 2007.

20/06/2014

Art Nouveau

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   Dans sa conséquente étude, L'Art Nouveau en France (Flammarion, 1994), Deborah Silverman nous explique comment ce qui s'est appelé "Art Nouveau" trouve son origine dans le rococo. Elle convoque au début de son propos les frères Goncourt (photo), grands collectionneurs devant l'éternel. Elle parle de "l'héritage des Goncourt", qui, dans leur maison d'Auteuil, avaient rassemblé des objets, des meubles, des décorations de l'époque Louis XV. L'Art Nouveau, qui s'invente en cette fin de siècle, surgit de ce fonds historique auquel les Goncourt surent donner toute l'importance qu'il méritait. On a souvent l'idée que les dernières années du XIXe sont le summum de la décadence, on pense à Huysmans, auteur du sublime A Rebours, ou encore à des esprits comme Jean Lorrain. La perspective semble un peu faussée, surtout lorsqu'on s'attarde sur d'autres domaines que la littérature, comme l'architecture, les arts décoratifs. Deborah Silverman nous montre au contraire que cet univers ne jaillissait pas de quelque névrose soudaine, mais qu'il s'appuyait sur ce que la France avait pu donner de meilleur, spécialement dans son artisanat. La transparence du rococo a nourri, enrichi l'Art Nouveau, et procuré à ses contemporains la chance d'une vie parfaitement élégante. Je vous conseille d'avoir ceci à l'esprit lorsque vous visiterez, par exemple, le Musée d'Orsay, qui expose dans certaines salles de magnifiques meubles fin XIXe. Vous penserez ainsi, en passant devant, aux livres, non seulement des frères Goncourt, mais aussi certainement de Zola. Vous vous direz : voici le décor de La Curée. Ou bien : son Excellence Eugène Rougon recevait dans ce mobilier. La séduction littéraire de certains romans de ce temps doit beaucoup à ce qu'a su insuffler dans cette vie l'Art Nouveau. J'irai même plus loin. Le phénomène pourrait être fort antérieur. Voilà ce que je me disais récemment en relisant La Chartreuse de Parme de Stendhal. On sent en effet dans ce roman non pas une "parodie" du XVIIIe siècle, mais bien plutôt, déjà, un univers qui s'affirme esthétiquement sur les bases du style rococo, et le dépasse allègrement, joyeusement. Stendhal anticipe l'Art Nouveau, sa délicatesse, sa grâce, son épicurisme charmant. Et si La Chartreuse, finalement, était le manifeste véritable de l'Art Nouveau ? Je le crois sincèrement. Je crois aussi que c'est un style d'art qui ne vieillit pas, qui reste intact. Après le Musée d'Orsay, allez prendre un verre, comme moi, au Café de Flore : l'ambiance si particulière de ce lieu toujours vivant, né au tout début du XXe siècle, aura tôt fait de vous convaincre, vous aussi.    

11/06/2014

Fin du monde

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   Dans les décors de ruines du Palais de Tokyo, avenue du Président-Wilson à Paris, le photographe et artiste japonais Hiroshi Sugimoto a installé sa nouvelle et très forte exposition "Aujourd'hui, le monde est mort" [Lost Human Genetic Archive]. En trente-trois variations, il nous fait découvrir les fins du monde qu'il imagine dans un avenir pas si lointain. Chaque installation se voit nantie d'un commentaire assez long, manuscrit, d'inspiration situationniste, m'a-t-il semblé, qui commence toujours par ces mots : "Aujourd'hui, le monde est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas." Reprise frappante des premières pages de L'Etranger de Camus, ce roman qui a tellement marqué son temps en ouvrant à une nouvelle esthétique. Lorsqu'on sait par ailleurs que Sugimoto s'inspire ici et là des ready-made de Duchamp ou parfois du travail de Warhol, on se dit que la panoplie nihiliste est décidément complète. Il ne vous reste plus alors qu'à déambuler dans les salles austères de cette exposition, en vous laissant porter par ce qu'elle pourra vous inspirer de définitif. Je vous conseille d'en faire le tour au moins deux fois, de prendre bien votre temps, comme si c'était la dernière promenade qu'on vous ait octroyée avant de vous condamner à mort. Profitez-en au maximum, et repensez-y lorsque vous serez ressorti dehors, sous le soleil brûlant de Paris. Vous ne verrez plus les choses de la même façon. Derrière l'illusion de ce monde présent, vous aurez désormais conscience de sa pleine et entière agonie, et du fait aussi que tout ça ne risque probablement pas de durer encore longtemps. "Aujourd'hui, le monde est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas." Telle est vraiment la seule prière que vous serez en mesure de répéter, une prière négative courte et brève pour déplorer, impuissant, ce suicide annoncé.

Hiroshi Sugimoto : Aujourd'hui, le monde est mort [Lost Human Genetic Archive]. Palais de Tokyo. 13, avenue du Président-Wilson (Paris 16e). Renseignements : 01 81 97 35 88. Jusqu'au 7 septembre.

Illustration : photographie de Hiroshi Sugimoto.

23/12/2013

Olivier de Sagazan

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   Quand on entre pour la première fois dans une exposition proposant des œuvres d'Olivier de Sagazan, une sorte de malaise vous envahit. Peintures, sculptures, performances plastiques vous assaillent avec une brutalité morbide, dans le même temps qu'elles vous fascinent étrangement. Votre regard ne peut plus s'en déloger. Les images sont désormais là, en vous, et l'on songe peut-être à quelques phrases de Maurice Blanchot sur la ressemblance cadavérique, comme : "L'image, à première vue, ne ressemble pas au cadavre, mais il se pourrait que l'étrangeté cadavérique fût aussi celle de l'image." Le travail de Sagazan explore à plein cette intuition, inlassablement, la transposant dans les endroits les plus improbables (un clip de la chanteuse Mylène Farmer, par exemple). Dans l'exposition qui vient d'ouvrir à Brest, à la Maison de la Fontaine, j'ai été frappé essentiellement par la beauté des sculptures, petits blocs de concentration venus de la nuit des temps. On se demande même si elles ne seraient pas faites pour figurer dans un temple, vouées à quelque culte secret. Mais de quelle religion ? "Le message du Christ est très intéressant par rapport à ma démarche, nous explique Sagazan, mais il a été totalement spolié par la suite par les théologiens." Et ainsi, à travers les corps abîmés, maculés, "cadavérisés", il veut montrer que l'art n'est pas seulement un concept, une abstraction : l'enjeu en est la condition humaine pleine et entière, sa reconnaissance lucide. Pour reprendre une autre formulation de Blanchot, je dirais que Sagazan est un artiste qui nous fait "cohabiter" avec les morts, exploit dont l'effet premier et inattendu est bel et bien de nous libérer...

Exposition "Le Corps dans la Main". Carte blanche à Emma Forestier. Jusqu'au 15 janvier 2014. Maison de la Fontaine, 18, rue de l'Eglise, à Brest. Tél.: 02 98 05 45 89.