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06/06/2026

Hébergement sur Substack

Notification à mes lecteurs :

Chers lecteurs, pour rendre plus visible mon travail, en particulier autour de la photographie, que j'ai reprise récemment, je migre sur Substack. Vous trouverez donc sur cette plateforme mes photos, mais aussi mes prochains textes, les uns n'allant pas sans les autres, désormais. C'est la passion d'expérimenter de nouvelles formes qui me conduit à modifier ainsi ma voie tracée, mon chemin (Holzweg, en allemand). Voici ma nouvelle adresse :

https://miederolles.substack.com/publish/home

A bientôt !

JEM

 

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04/06/2026

Le graffiti : une exposition au cercle naval

Graffiti writing : quel art ?

 

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C'est plutôt par curiosité que je me suis rendu au Cercle naval de Brest, aujourd'hui désaffecté, et transformé pour l'occasion en musée. Le Centre d'art contemporain Passerelle y a migré, pour organiser une petite exposition intitulée "Brest sous les bombes", sur le graffiti writing, cette activité qui se veut un art, et qui est née à New York dans les années 80 avec le mouvement hip-hop (qui donnera en musique le rap). 

"Brest sous les bombes", allusion détournée à la Seconde Guerre mondiale, en l'occurrence ici : les bombes de peinture fraîche dont se servent les tagueurs pour inscrire sur les murs leurs sigles de la tribu, qu'on appelle donc aussi des tags. Le point fort de l'exposition est cette histoire technique des bombes pour taguer, de leur invention au milieu du XXe siècle jusqu'à aujourd'hui. 

Cet art qui se voulait subversif, d'ailleurs interdit sous peine d'amende à l'époque, le voilà désormais qui passe dans un lieu de mémoire, comme s'il appartenait déjà au passé et qu'il était devenu complètement inoffensif. L'exposition du Cercle naval nous permet certes de faire un bilan, que je résumerais par la question : le graffiti writing est-il de l'art ? À vrai dire je n'en suis pas sûr.

Le hip-hop m'a plus convaincu en musique. J'ai toujours eu du plaisir à écouter le rap new-yorkais, en particulier celui de Nas, un surdoué. L'exposition évoque bizarrement le groupe britannique The Clash (cf. 3e photo), mais sans dire qu'à la base il était punk. C'est à l'occasion d'un voyage à New York que ses musiciens, fascinés par la nouveauté, se sont immergés dans le hip-hop, jusqu'à enregistrer un disque resté fameux : The Magnificient Seven (1981). Ainsi, punk et hip-hop se sont rejoints le temps d'une session dans la Big Apple, comme si cette rencontre était inévitable.

Cette exposition, par son intérêt même, malgré ses limites, montre qu'un exercice d'inventaire plus ambitieux pourrait donner quelque chose de passionnant, à condition de ne pas en rester à quelques petits graffitis tagués sur les murs. La grandeur du hip-hop, selon moi, est global. Il faut l'accueillir dans toute ses composantes, qui forment un tout créatif ayant marqué les modes et les diverses représentations du monde — j'allais dire du spectacle.

Jusqu'au 6 juin. Entrée gratuite.

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31/05/2026

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La sortie du Leclerc en centre-ville.

Ce supermarché a été rénové dernièrement. C'est encore la sortie, l'endroit par où on le quitte, qui en donne la meilleure idée. On se croirait dans un aéroport. La société devient un aéroport géant, dont l'architecture récurrente évoque toujours des univers clos où les populations s'entassent et sont contrôlées. Les thèses de Michel Foucault, dans Surveiller et punir, se confirment jour après jour. J'ai aussi photographié des restaurants : là encore, même impression de perte d'identité. Nous verrons cela dans quelque temps...

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30/05/2026

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Cordonnerie halles Saint-Louis

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Galerie d'art Lagrange rue Émile-Zola

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Photo prise sur le marché Saint-Louis du dimanche matin à Brest au mois de mai 2026. (© jem 2026)

 

 

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07/05/2026

Un roman de Jean-Yves Jouannais

Histoire d’oiseaux

 

 

 

J’ai la chance d’habiter près d’une grande librairie, et chaque jour, à l’heure de ma promenade, mes pas m’y conduisent inexorablement. Je suis attiré par toutes ces piles de livres neufs ou de rééditions, dont le stock se renouvelle à l’envi au fil des saisons. Cela me permet d’en feuilleter en toute tranquillité quelques exemplaires, l’art de feuilleter étant pour moi l’un des plaisirs les plus délicats de l’existence. C’est aussi l’occasion d’échanger avec des libraires, et même d’écouter leurs conseils, quelquefois avisés. Vendre des livres n’est pas un métier facile. Le libraire doit deviner quel lecteur potentiel vous êtes, pour savoir quels ouvrages vous recommander. Un libraire ne doit pas tant servir ses propres goûts, que ceux, souvent cachés, de celui qui, déboursant une petite somme d’argent, espère trouver, dans cette transaction de confiance, rien de moins qu’une raison fiable de vivre.

 

 

L’oiseau mainate

 

C’est ce qui m’est arrivé il y a peu avec une jeune libraire (photo ci-dessous), qui, ce jour-là, m’a déclaré : « Monsieur Miriel, j’ai peut-être un roman pour vous ! » Elle m’a conduit vers la table basse où sont présentées les parutions que les libraires ont lues et recommandent, et elle m’a tendu un exemplaire du roman de Jean-Yves Jouannais, Une forêt, aux éditions Albin Michel. Je ne connaissais pas cet auteur, mais j’avais déjà remarqué ce livre, grâce à son bandeau où est reproduit, peint à l’aquarelle, un oiseau au plumage violet, à la tête noire et au bec jaune. La légende indique qu’il s’agit d’un mainate, communément appelé merle des Indes. Originaire d’Indo-Malaisie, cet oiseau a la particularité d’imiter la voix humaine. On va voir que c’est un détail important pour l’histoire qui nous est racontée par Jean-Yves Jouannais.

 

 

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Une belle rencontre

 

Mais, avant de vous dire quelques mots de l’intrigue fascinante de ce livre, je voudrais relater qu’à quelque temps de là, j’eus la chance d’assister à une rencontre dans cette librairie avec Jean-Yves Jouannais lui-même. J’étais a priori intrigué par cet écrivain discret, spécialiste de l’histoire militaire et organisateur au Centre Pompidou d’un cycle de conférences à succès, L’Encyclopédie des guerres. J’étais heureux de pouvoir l’approcher. Pendant une heure, ce soir-là, Jouannais ne nous parla pas directement de son livre, mais de littérature en général. J’aurais dû prendre des notes, car j’ai tout oublié. Puis vint, après les questions du public, la séance finale de dédicaces. J’avais apporté mon exemplaire. J’arrivai devant lui et nous échangeâmes quelques mots au sujet de stratégie, matière qui m’a toujours passionné (c’est mon côté « situationniste »), et il écrivit la phrase suivante sur la page de garde, que j’ai trouvée très intuitive et parfaitement juste : « Pour Jacques-Émile Miriel, Une forêt, une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie. » Une inoubliable dédicace donc, en tout cas pour moi, qui me toucha, car je suis obsédé, comme une poignée d’autres d’ailleurs, par le déclin et la fin des empires, notamment de l’Europe.

 

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L’Europe après la bataille

 

Revenons brièvement au roman de Jouannais, il en vaut la peine. Nous sommes ici, cela me frappe dès les premières pages, proche de l’univers d’un W. G. Sebald, cet écrivain culte allemand mort en 2001, auteur entre autres du livre essentiel De la destruction (sorti en 2004). Une forêt débute de manière assez simple : un capitaine de réserve de l’armée américaine arrive, en février 1947, dans la ville de Brême, alors en ruine. Jouannais décrit cette sensation d’un monde englouti, deux ans après la fin de la guerre : « La cendre, augmentée des vapeurs échappées des crématoriums mercure de plombages dentaires , était le résumé d’un monde qui venait de s’achever. » En attendant de connaître l’objet de sa mission, l’officier va s’immerger à loisir dans cette atmosphère prégnante d’Europe centrale. Le paysage, dévasté lui aussi, ressemble de fait à « une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie », pour reprendre les mots de Jouannais dans sa dédicace. La dénazification est alors toujours en œuvre, et l’on se demande si la blafarde Allemagne pourra renaître un jour de ses cendres. Jean-Yves Jouannais fait très bien ressentir cette sensation de désolation irrémédiable, à travers la description presque phénoménologique de la solitude de son personnage principal et des paysages dans lesquels il marche de manière interminable.

 

 

Dénazification (des mainates)

 

Sa mission de dénazification lui est communiquée. Eh bien, figurez-vous, elle a trait aux oiseaux, et plus précisément aux fameux mainates, dont j’ai parlé plus haut, qui peuplent la forêt. Ils ont appris, par mimétisme, à siffler les chants nazis quand les SS campaient au pied des arbres. On lui précise les faits suivants : « les mainates de la forêt de Hasbruch chantaient ce qu’ils entendaient, sans souci de la saison, ni de l’idéologie. Ils sifflaient à tue-tête le Horst-Wessel-Lied. » Or, une loi de 1945 l’interdisait expressément : « le Horst-Wessel-Lied, était-il édicté, fait partie des signes d’organisations anticonstitutionnelles dont l’interprétation et la diffusion sont interdites, en raison de leur origine nationale-socialiste ». Je vous laisse découvrir comment la mission du capitaine va évoluer. Avouons que c’est une histoire intrigante, inattendue, sans doute dérisoire, et peut-être en même temps tellement significative de cet instant de l’humanité où tout sombre dans le non-sens et le chaos. C’est donc une histoire parfaitement moderne. Thomas Bernhard aurait pu l’intégrer à son recueil L’Imitateur, collection d’anecdotes étranges à portée philosophique. Je retrouve aussi avec délectation cet esprit-là dans Une forêt.

 

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Büchner.jpgLa conscience de l’insupportable

 

Une dernière remarque, très importante. Jean-Yves Jouannais a donné un nom particulier à son capitaine américain, dont la famille, comme il le note, émigrée au XIXe siècle aux USA, est justement originaire d’Allemagne : il se nomme Lenz. Et plus précisément : Jacob Michael Lenz. Cela vous rappelle quelque chose ? C’est quasi l’exact homonyme du poète et dramaturge du Sturm und Drang, l’ami de Goethe. Lenz est surtout un texte posthume et inachevé de Georg Büchner, paru en 1839, qui met en scène la folie de ce personnage historique. C’est un classique de la littérature européenne. Il annonce Kafka et tous les autres. Il me semble que Jouannais a voulu nous dire deux choses qui lui tiennent à cœur, à travers cette reprise du nom de Lenz : d’abord, que son récit, Une forêt, est celui de la crise profonde de la culture européenne, qui a continué encore après-guerre. Et puis, il souligne que son personnage incarne lui aussi cette conscience douloureuse, qui finit chez Büchner dans la folie, comme il se concluait chez Heinrich von Kleist (autre incontournable) par le suicide. La folie ou le suicide, seule alternative à notre disposition désormais ? Je voudrais croire que non, mais le grave message d’Une forêt nous remet face aux réalités sérieuses. ♦

 

Jean-Yves Jouannais, Une forêt. Éd. Albin Michel, 107 pages.

 

W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle. Éd. Actes Sud, coll. « Babel », 153 pages.

Photos 1 & 2 © jem : Laure, libraire chez Dialogues ; la dédicace de l'auteur. DR Jean-Yves Jouannais, Georg Büchner.

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05/05/2026

L'Orchestre National de France en concert

De la musique avant toute chose...

 

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L'Orchestre National de France était en tournée à Brest lundi 4 mai, au Quartz. Le programme comportait la Symphonie n° 1 de Brahms et le Concerto pour violon de Beethoven. Le violoniste invité n'était autre que l'immense Frank Peter Zimmermann. Le tout sous la direction du chef roumain Cristian Mācelaru.

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C'était la première fois que l'Orchestre National venait jouer à Brest. Et donc, jamais on n'avait offert aux Brestois un plus beau concert, avec de tels instrumentistes d'excellence. Les enregistrements donnent souvent une sensation privée de vie, comparée à cette fulgurance sonore de l'exécution en direct. Je n'ai pu assister qu'à l'heure de répétition, car le concert était complet le soir. Mais est-ce de la musique et un orchestre à écouter dans une salle bondée et aussi immense ? J'ai demandé à la billetterie, par acquit de conscience, en partant, s'il restait une place dans les premiers rangs. Non, tout avait été pris d'assaut depuis longtemps. Avec l'Orchestre National, il fallait s'y attendre !

 

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Photos : © jem : Cristian Mãcelaru ; avec le violoniste F. P. Zimmermann ; musiciens de l'orchestre.

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28/04/2026

Photographie

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Le New York chatoyant du photographe Harry Gruyaert

 

C’est un superbe album que les éditions Atelier EXB font paraître, consacré aux photographies de New York du très grand Harry Gruyaert. On connaissait déjà l’œil nomade de ce photographe belge vivant à Paris, et qui a œuvré dans des pays fort divers, aussi bien le Maroc que l’Irlande ou l’Inde, ou encore la ville de New York... Harry Gruyaert est revenu souvent à New York, pour en photographier la couleur urbaine si reconnaissable. Cet album propose des clichés pris sur la période allant principalement de 1982 à 2017. C’est surtout à Manhattan que Gruyaert s’est baladé, et un peu à Brooklyn dans les années 2000. Le résultat est là, éclatant, vibrant, haletant. La ville surgit de la lumière, une ville de New York criblée de lignes architecturales qui s’élancent vers le ciel, ramenant l’homme à sa juste proportion d’insecte. Gruyaert arrive à rendre, avec un parfait sens des équilibres, ou des déséquilibres plutôt, la modernité de New York.

 

 

Les commentaires de Cédric Klapisch

 

La bonne idée est d’avoir demandé au réalisateur Cédric Klapisch d’écrire la préface et les vignettes de cet album. Klapisch aime la photo, lui-même en fait, on peut voir son travail sur son site Internet. Son activité de photographe a fait l’objet de plusieurs expositions, notamment « Paris-New York » en 2014. Car Klapisch est lui aussi un amoureux de New York. Comment ne pas l’être ? C’est une ville qui ne laisse personne indifférent. Depuis le milieu du XXe siècle, New York est devenue la capitale culturelle de la planète, rassemblant des artistes venus de tous horizons. J’aime à penser que c’est grâce au caractère particulier de New York que l’ironie du Pop Art a pu se développer outre-Atlantique. Et combien d’autres avant-gardes... Quantité d’expressions artistiques, et même le rap, qu’il ne faut pas négliger, sont nées dans cette ville. Pour ce qui est du domaine de la photographie, qui nous occupe ici, New York représente une pépinière essentielle.

 

 

New York, ville du chaos

 

Cédric Klapisch l’écrit : « Habiter New York, c’est faire l’expérience du chaos et de la diversité. » Ceci apparaît fort bien dans les photographies de Gruyaert : « En feuilletant les pages de ce livre, ajoute Klapisch, vous aurez la même sensation qu’en marchant dans une rue de New York. » Nous sommes bel et bien dans la « capitale mondiale du contraste... » Les images de Gruyaert illustrent cet état de fait, en montrant uniquement des scènes de rue. On a l’impression qu’il a laissé son appareil photo ouvert et qu’il a appuyé sur l’obturateur au hasard. D’où un désordre apparent qui, néanmoins, se recentre rapidement par la fascination qu’il inspire. On sent une âme, un être humain, derrière ces images « objectives » qui expriment en réalité un point de vue sur le monde. La solitude de la grande ville est montrée de manière implacable, comme si aucune relation entre les corps n’existait plus. Il y a un manque, qui crée un suspense, une angoisse, comme au cinéma, et qui trouble durablement celui qui feuillette cet album.

 

 

New York, vestige d’un monde englouti

 

Je dois avouer que, moi aussi, je suis fasciné par New York. Parmi les artistes qui peuplent ma mythologie personnelle, beaucoup m’évoquent cette ville, comme Marcel Duchamp, à qui d’ailleurs le MoMA consacre actuellement, jusqu’au mois d’août, une rétrospective importante. Certains musiciens aussi me rappellent New York, comme John Lennon, New-Yorkais d’adoption. Dans les années 70, il a marqué cette ville de son empreinte minimaliste-conceptuelle, grâce à sa femme et égérie Yoko Ono. C’est Yoko Ono qui a incité Lennon à passer du statut d’ex-chanteur des Beatles à celui de compositeur quasi avant-gardiste. Une évolution remarquable, que New York, là aussi, a favorisée grandement, et dont on peut se rendre compte en écoutant les disques de Lennon composés en solo. En 1980, hélas, Lennon se fait assassiner par Mark Chapman, dans sa résidence du Dakota sur Central Park. Cet événement retentissant coïncida avec la fin d’une époque où chacun vivait en accéléré.

 

 

Une époque révolue

 

Harry Gruyaert a donc photographié le New York qui est sorti des années 70, un New York de la survie. Tout peut disparaître, mais au moins New York demeure. La ville qui ne dort jamais n’a pas cessé d’être ce bateau ivre rimbaldien aux couleurs criardes, choyé par les artistes. Par sa propension à générer des métaphores, New York symbolise la poésie moderne qui s’incarne dans la masse. Je citerai par exemple, de Rimbaud toujours, ce passage qui m’évoque une expérience personnelle de communion avec un New York fantasmé en « Poème » : « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème / De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, / Dévorant les azurs verts […] Où, teignant tout à coup les bleuités, délires / Et rythmes lents sous les rutilements du jour, / Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, / Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! » New York comme expérience rimbaldienne ? C’est à quoi nous amènent, si l’on veut, des photographies saturées de couleurs vives comme celles de Gruyaert.

 

À la fin de l’album de Gruyaert, il y a une série de clichés très beaux. Pris la nuit, entre chien et loup, ils semblent absorber l’ombre qui descend sur la ville, transformant celle-ci en une zone de civilisation désaffectée. Gruyaert associe ici la couleur, dont il est un maître incontesté, à cette ombre contagieuse qui couvre l’image d’un halo noir et mélancolique. Cette vision, parmi d’autres, restera dans l’esprit du lecteur, et fera sens pour lui, je crois. Dès qu’on touche à New York, ainsi que l’avait montré le philosophe Jean Baudrillard, on parle de notre futur, comme si photographier cette ville extraordinaire revenait à faire acte de prophétie, entre autres...

 

Harry Gruyaert, New York. Textes de Cédric Klapisch. Éd. Atelier EXB. 197 pages.

 

Jean Baudrillard, Amérique. Éd. Grasset, 1986. Réédité au Livre de Poche, collection « Biblio essais ». 125 pages.

 

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29/03/2026

Roscoff-Perharidy

Mes lectures à Perharidy

 

Per2.jpgDébut février, j’ai dû subir une intervention chirurgicale à l’hôpital de Brest. Souffrant d’arthrose aiguë depuis dix ans, n’arrivant plus à marcher, j’étais bon pour une prothèse du genou, opération lourde pour le patient, mais sans difficulté à réaliser aujourd’hui. Le dimanche 1er février, j’ai donc préparé mon sac de voyage, en prévision d’un séjour qui allait se dérouler dans l’espace clos et séparé du monde d’une chambre d’hôpital, et dont je ne savais pas exactement combien de temps il allait durer. En vue de remplir les longues journées d’attente, je fis le choix de quelques livres, me disant qu’au moins, entre deux soins, j’aurais le temps de lire.

 

 

Le meilleur endroit pour lire

 

J’avais déjà éprouvé dans le passé que l’hôpital est un lieu privilégié pour lire, plus peut-être que le Café de Flore ou les bancs du Jardin du Luxembourg. C’est lors d’un tel séjour que, jadis, j’avais lu en entier l’Histoire de la folie de Michel Foucault. Je me souvenais avoir annoncé cet exploit à des amis, en ajoutant : « Et je ne suis pas devenu fou... » C’est d’ailleurs une lecture dont je devais tirer un grand profit, certes peu évident sur le moment, mais qui m’a nourri de manière souterraine, et a sans doute augmenté par la suite ma capacité à comprendre d’autres livres difficiles. En ce mois de février 2026, justement, venait de paraître le gros volume de Patrick Boucheron, Peste noire, qui me tendait les bras. Et je n’allais pas être déçu. À côté, pour la soif, je pris deux classiques édités en poche : Une ténébreuse affaire, de Balzac, que j’avais déjà lu adolescent, mais que je voulais réévaluer, car il me semblait que je n’avais pas bien compris ce roman politique qui parlait de complot et d’insurrection, un sujet que j’affectionne. Et aussi Les Fleurs du Mal de Baudelaire, monument inusable. Je ne pris guère plus de livres, pour ne pas m’alourdir. Éventuellement, je pensais pouvoir m’en procurer d’autres en cas de besoin, sur des sites d’achat en ligne.

 

 

Franchir l’isthme

 

Après l’opération et le choc physiologique éprouvé, je ne me mis pas tout de suite à lire vraiment. J’étais dans un état comateux, bourré de médicaments antalgiques. C’est alors que, sans tarder, on me transféra en taxi dans le centre de rééducation médicale de Perharidy, à une heure de Brest. Le site se trouve en pleine nature, à l’ouest/nord-ouest de Roscoff, parmi les champs d’oignons et d’échalotes. Perharidy se présente comme une bande de terre orientée vers le nord, avec au large l’île de Batz et son phare. On évoque communément « la presqu’île de Perharidy », mais ce n’est guère qu’une façon de parler. Il n’y a en effet aucune coupure avec le plancher des vaches, la marée ne recouvre rien et la bande de terre continue comme une pointe côtière, un cap, voire une petite péninsule, mais sans être un isthme. Presqu’île est un titre honorifique. Ceux qui se rendent à Perharidy croient souvent que c’est une vraie presqu’île, à cause du silence si particulier qui y règne, et qui fait penser qu’on a quitté le continent. Bref, Perharidy est l’endroit idéal pour lire des livres dans le calme, un calme magique digne d’une île.

 

 

Un poète, un peintre

 

C’est surtout un lieu qui a su rester discret. Peu d’écrivains ont évoqué Perharidy, à part le poète Tristan Corbière. De même, les peintres qui y sont passés furent rares. Seul le néo-impressionniste belge Théo van Rysselberghe, inspiré par Seurat, en a laissé un témoignage pictural : une belle toile pointilliste, aux couleurs pâles comme un visage de patient, représente le rivage sauvage. L’isthme introuvable et invisible de Perharidy n’a pas inspiré plus que cela les artistes en quête d’absolu.

 

 

Nous autres « survivants »

 

Aussi bien, c’est un lieu de repos, propre à l’étude. Malgré les comprimés de morphine qu’on m’a fait prendre, et qui m’empêchaient de me concentrer, je réussis à lire rapidement l’essai sur la peste de Patrick Boucheron. Je confiai même à une infirmière stagiaire que, si elle voulait réussir ses examens, elle devait lire ce livre. Boucheron, en effet, a su parfaitement faire entrer son lecteur dans la problématique médicale en général : l’homme assailli par l’épidémie, c’est notre condition humaine ramenée à ses justes dimensions. Nous sommes tous des « survivants », descendants des rescapés de la peste, et donc des miraculés. Boucheron a ouvert sa réflexion sur tout un pan de notre culture, avec une érudition historique sans faille. J’ai bien aimé en particulier ses références à des historiens dits de droite, comme Pierre Chaunu ou Jean Delumeau. Car notre professeur au Collège de France, malgré sa réputation d’homme de gauche, sait trouver son bien au-delà des préjugés politiques. Peste noire, œuvre d’historien, est aussi un livre de littérature comparée. C’est pourquoi il se lit avec un immense plaisir et donne envie de poursuivre sur le même sujet. Boucheron, je viens de le dire, s’arrête sur Jean Delumeau, auteur de La Peur en Occident (1978). Je me suis tout de suite procuré cette somme impressionnante, non dans l’édition de poche, qu’on trouve couramment en librairie, car elle ne me semble pas complète (même le sous-titre a été modifié), mais dans sa version initiale de parution.

 

 

La rumeur du monde

 

J’ai dû quitter, presque à regret, au bout de quelque quatre semaines, la presqu’île de Perharidy, avec d’excellents souvenirs de lecture. Ce sont des heures qui ne sont jamais perdues, même à l’aune de toute une vie qui serait consacrée uniquement au déchiffrement des grimoires anciens ou modernes. Mais je n’ai pas fait que ça, rassurez-vous. Grâce à ma radio miniature, je suivais les actualités chaque matin à 7 h 30 sur la station Europe 1, la seule que je captais convenablement. Il se passait beaucoup de choses importantes, surtout cette guerre contre l’Iran, qui n’est pas encore finie. Du fait de mon genou explosé, comme si j’avais marché sur une mine, ou presque, j’ai vaguement pressenti, par une sorte de communauté d’instincts, quelle pouvait être la détresse des soldats français pris pour cible dans leur chair, à la mi-mars, par des drones iraniens au Kurdistan irakien. Moi qui n’ai jamais combattu, et dont le chirurgien venait de recoudre la cicatrice, je me mettais à la place de nos petits gars blessés sur la base militaire d’Erbil. Peut-être ont-ils été blessés aux jambes ? L’un est mort, l’adjudant-chef Frion. La presse a utilisé à juste titre à son endroit l’expression « mort pour la France ». J’ai pensé, de manière plus universelle peut-être, qu’il était « mort en héros », car il était chargé là-bas de lutter contre Daech et de soutenir les Kurdes. On devrait donc dire : « mort en héros pour la France ».

 

Je le soulignais plus haut : les grands écrivains, il me semble, même Flaubert, même Georges Perros, n’ont pas écrit sur Perharidy. Mais il y a cependant un livre qui s’intitule La presqu’île. Il est de Julien Gracq, et c’est l’un de ses meilleurs, avec la nouvelle centrale qui donne le titre. C’est un texte sur l’attente, le désir après l’attente, l’attente de l’attente, l’oubli peut-être. En somme, un livre sur l’amour. Quel endroit plus propice qu’une presqu’île, comme celle de Perharidy, pour attendre l’amour ? En revenant chez moi, j’ai repris ce volume de Gracq qui se trouvait dans ma bibliothèque : je suis convaincu que la littérature reflète la réalité du monde, et que lire, ce n’est pas s’abstraire du monde, mais au contraire y entrer, et davantage que ceux qui ne lisent pas. Ce petit séjour à Perharidy m’aura de nouveau fait prendre conscience de cela. C’est immense, comme une guérison. ♦

 

Perharidy.jpgPatrick Boucheron, Peste noire. Éd. du Seuil, 2026. 553 pages.

 

Jean Delumeau, La Peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles. Éd. Fayard, 1978. L’édition originale est parfois disponible à des prix abordables sur certains sites d’occasion en ligne.

 

Julien Gracq, La presqu’île. Éd. José Corti, 1970.

Photos © JEM : Perharidy, JEM à Perharidy 

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15/01/2026

Histoire de France

J'avais écrit le compte rendu suivant pour la revue Esprit, qui me l'avait commandé. Entre-temps est intervenu un changement à la tête de la rédaction. C'est désormais Anne Dujin qui préside aux destinées de cette prestigieuse revue. Je lui souhaite bonne chance, à elle et à son équipe. Je continuerai, éventuellement, à écrire des articles pour Esprit, en m'adaptant à ses nouveaux objectifs. Dans une période d'extinction des revues, cet effort autour d'Esprit m'est très sympathique. Alors, n'hésitez pas ! Abonnez-vous...

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Notre époque est friande des bilans et autres inventaires, qui surgissent pour tâcher d’expliquer la situation de crise dans laquelle nous sommes plongés et où tous les repères viennent à manquer. Le gros ouvrage dirigé par Éric Anceau ne servira donc pas à combler un manque, mais plutôt à ajouter sa pierre à l’édifice. Mais pas n’importe comment. Dès sa préface, Éric Anceau insiste sur la portée nécessairement idéologique du projet, en condamnant cette « fausse modernité qui nous amène à lire le passé uniquement avec nos schèmes actuels de pensée, lecture aussi fausse qu’éphémère ». Cette petite pique est manifestement dirigée contre l’Histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron en 2017, livre qui avait connu un très grand succès. De fait, les spécialistes choisis par Éric Anceau pour nous parler de la France ont surtout essayé de traiter leur matière comme ils savaient, ni plus, ni moins. On peut par exemple faire confiance à Bruno Dumézil, Thierry Lentz ou encore Laurent Joly, pour nous apporter un éclairage tout à fait sérieux, riche des dernières avancées. Dans sa conclusion sur Napoléon, Thierry Lentz écrit tout de même : « Reste cette part de nous léguée par un régime politique certes autoritaire, mais qui a profité d’avoir les mains libres pour bâtir un État et une société qui restent le modèle de ceux-là mêmes qui ont tant souhaité la chute de Napoléon. » On reconnaît là l’admirateur de l’épopée napoléonienne, mais toujours soucieux de ne pas virer dans l’exagération. Chaque contributeur livre ainsi une synthèse de ses travaux, ce qui peut être utile au lecteur novice. Cette Nouvelle Histoire de France est bel et bien une sorte de manuel de luxe, avec des textes très bien écrits, et par des historiens qui ont la passion de leur sujet. Pour se remettre rapidement en tête toute la Révolution française, il est facile de se reporter au récit de Michel Biard. Pour comprendre des périodes plus longues, on choisira d’autres chapitres, comme celui intitulé « Économie », rédigé par Dominique Barjot et Éric Anceau. Dans tout ceci, deux références classiques reviennent souvent sous la plume des contributeurs, Marc Bloch et Fernand Braudel, ce qui n’est pas rien. La limite du genre, disons-le simplement, est qu’il est difficile de faire le tour d’un événement important et complexe en seulement quelques pages. Mais justement, ces textes me semblent être là d’abord pour effectuer une première approche ou rafraîchir ses connaissances, comme lorsqu’on consulte une encyclopédie. Ensuite, dans le meilleur des cas, le lecteur aura la possibilité de poursuivre ailleurs, dans des livres plus conséquents, ce qu’il a commencé à étudier ici. Cette Nouvelle Histoire fait penser à tous ces dictionnaires culturels qui ont fait florès depuis vingt ans dans l’édition, et qui permettent à l’individu moderne de patiemment accumuler un savoir de base, qui lui servira dans maintes occasions de sa vie professionnelle, ou même privée. En ce sens, cette entreprise d’Éric Anceau est intéressante, jusque dans ses a priori politiques, qu’il n’est pas difficile de court-circuiter. C’est le livre qu’il faut posséder chez soi, pour s’inscrire dans son temps et dans son espace. Telle est aussi peut-être sa limite.

Nouvelle Histoire de France, ouvrage dirigé par Éric Anceau. Éd. Passés Composés, 1104 pages, 36 €.

01/01/2026

Généalogie

Les origines polonaises de ma famille

 

Ma cousine Emmanuelle Miriel m’a transmis un document rédigé par mon grand-père paternel sur les origines polonaises de sa mère, Magdeleine Friese. J’y ai découvert beaucoup de choses intéressantes, que j’ignorais, notamment la dimension européenne de cette famille, en qui diverses nationalités ont su cohabiter au fil des siècles. Voici ce qu’écrivait Jacques Miriel, mon regretté grand-père. C’est lui, qui parle à le première personne. Mon commentaire suit dans une série de notes.

 

 

« Jacques Miriel né le 27-07-1901, père de Loïc Miriel (1) »

« Ma mère, née Friese, fille d’Albert Friese né le 24 janvier 1841 à Hangest-en-Santerre près d’Amiens dans la Somme (2). Le père d’Albert Friese était originaire de Pologne. Il s’appelait également Albert Friese. Il avait été banni, privé de ses droits et titres, par les Russes, lors de la révolution de 1830 (3). Médecin, il s’était installé à Hangest-en-Santerre où il avait épousé une Française (4) le 7 juin 1838. Mon grand-père Albert Friese, médecin aliéniste et de nationalité polonaise a été [dé]naturalisé français (5) en 1870-1871, pour faire la guerre franco-allemande. Il est mort le 25 août 1893, étant médecin directeur de l’asile de Roche Gandon à Mayenne (6). La famille Friese, d’origine hollandaise (7), était établie en Pologne depuis plusieurs siècles. Anoblie (8) par le Saint-Empire germanique, elle possédait des terres aux environs de Posen (9). Plusieurs membres de cette famille étaient installés à Odessa (Russie) et en Autriche-Hongrie (10) où ils avaient des charges à la cour impériale. Mon grand-père s’était engagé en 1860 (11) dans une insurrection armée de la Pologne, mais avait été prisonnier en Suède pendant quelques mois. Son frère, architecte Prix de Rome, a été tué en 1871 (12). »

 

 

Notes de JEM :

 

(1) Loïc Miriel, disparu en 2025, était mon oncle et le père de ma cousine Emmanuelle Miriel.

(2) Hangest-en-Santerre : dans la région des Hauts-de-France.

(3) Le père d’Albert a participé à l’insurrection polonaise de 1830 (dite Insurrection de Novembre 1830-1831). Il émigre en France après son écrasement dans la violence. Beaucoup de Polonais ont fait comme lui.

(4) C’est grâce à elle qu’il peut devenir français.

(5) Jacques Miriel veut dire en fait « naturalisé ». Sa naturalisation permet à Albert Friese de se battre avec les Français contre la Prusse.

(6) Mayenne : préfecture Laval.

(7) Aux XVe et XVIe siècles, des colons hollandais partent travailler en Pologne. On les appelle les Oledrzy.

(8) Les Friese font souche en Pologne, ils se sont parfaitement assimilés en occupant des postes importants.

(9) Posen en allemand, Poznan en polonais.

(10) C’est incontestablement une grande famille européenne, comme l’indique le nom de Friese (ou Friesen), qui signifie en allemand « frison » et est usité aussi aux Pays-Bas.

(11) Le grand-père collabore dès 1860 à ce qui allait devenir l’Insurrection de Janvier (1863-1864). Contre les Russes, toujours (hier comme aujourd’hui).

(12) Il y avait un membre de la famille Prix de Rome, mais qui a vécu plus longtemps : Paul Friesé (1851-1917). C’est un autre de leurs frères qui meurt en 1871.

 

27/12/2025

Conférence

La conférence ci-dessous était prévue le 2 février 2026 au cinéma Les Studios à Brest, mais elle a  dû être annulée pour un motif privé.

 

Ajouts sur le film Profession : Reporter de Michelangelo Antonioni

 

Introduction. Le cinéma d’Antonioni a été perçu comme celui de l’incommunicabilité de l’être humain dans la société moderne. Profession : Reporter en est sans doute le meilleur exemple, même s’il s’agit de l’une des œuvres les plus complexes du maître italien. Il y traite des thèmes essentiels de son cinéma, nous en verrons quelques-uns, en utilisant une esthétique très paradoxale : ce n’est jamais une démonstration abstraite, mais la manière dont un homme, devant nos yeux, en vient à perdre son identité, puis à accepter la mort la plus misérable dans un coin reculé du désert d’Andalousie. Il nous faudra évoquer ces éléments, mais constater que le film d’Antonioni finit par nous échapper, non sans avoir émis comme un dernier reflet de nos existences sans repères. C’est pourquoi Profession : Reporter nous fascine tant, aujourd’hui, dans cette fin de la métaphysique annoncée par des penseurs comme Heidegger.

 

Biographie. Antonioni naît à Ferrare le 29 septembre 1912, dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Il fait ses études secondaires dans un lycée technique, mais s’intéresse très tôt à la littérature, puisqu’il lit Pavese, Gide, Pirandello. Il entre à la faculté des sciences économiques de Bologne, mais se tourne vers le théâtre en fondant, avec des comparses étudiants, une compagnie qui jouera Ibsen, Tchekhov et encore Pirandello. Il écrit des articles sur le cinéma dans une publication de Ferrare, et, en 1940, il part à Rome. Il collabore à la revue Cinéma, puis redevient étudiant dans une école de cinéma. Il est appelé sous les drapeaux. Cela ne l’empêche pas de devenir assistant-réalisateur sur deux films et de collaborer à des scénarios. En 1942, il est assistant de Marcel Carné sur Les Visiteurs du soir. Il lit L’Ètranger de Camus. Il revient à la vie civile à l’âge de 30 ans, en 1942. Sa carrière cinématographique commence petit à petit. Il filme d’abord un court-métrage, Les Gens du Pô, qu’il terminera en 1947. Il propose ensuite des projets qui ne plaisent pas aux producteurs. Il se rapproche alors de Visconti et de Fellini, avec lequel il écrit Le Cheikh blanc. À partir de la fin des années 1950, il passe à la vitesse supérieure, avec un premier long métrage, Chronique d’un amour, qui connaît un réel succès. Ce sont ensuite les films que nous connaissons, notamment : L’Avventura (1959), La Notte (1960), L’Éclipse (1962), Désert Rouge (1964) ou encore Blow up en 1966.. Il rencontre Monica Vitti dans les années 50, et tournera avec elle L’Avventura et Désert rouge. L’Avventura est sifflé à Cannes en 1960, mais reçoit le Prix spécial du jury. Parallèlement, il tourne un documentaire sur la Chine populaire, qui est un grand succès lorsqu’il est diffusé à la télévision. En 1985, il tombe gravement malade, et ne tournera plus qu’un film, Par-delà les nuages (1995). Il meurt le 30 juillet 2007, le même jour qu’Ingmar Bergman.

 

Éléments sur Profession : Reporter (1974). Le film a deux titres, Profession : Reporter, mais également, en anglais, The Passenger (le « passager »). Il sort en 1974 sur les écrans. Il a coûté 2,5 millions de $, dont 600.000 pour payer le cachet de son acteur principal, Jack Nicholson. Sortie du Dernier Tango à Paris, Maria Schneider y trouve un très beau rôle de personnage insaisissable et bohème, sorte de miroir de l’errance et plus prosaïquement agent double. L’histoire de Profession : Reporter peut se résumer en quelques phrases. David Locke (Jack Nicholson) est un grand journaliste de télévision, qui travaille dans plusieurs pays du monde, notamment en Afrique noire, où il se trouve quand débute le film. En réalité, il éprouve devant sa vie un sentiment d’échec. Quand un homme d’affaires britannique, qui vend des armes à des opposants au régime en place, meurt d’une crise cardiaque dans la chambre d’hôtel voisine de la sienne, il n’hésite pas à lui voler son identité. Leur ressemblance physique facilite l’opération. Il ne mesure pas toutes les conséquences de sa décision. Le film nous narre cette perte de soi, cette substitution avec un autre, de manière presque clinique. En fait, Locke ne s’aperçoit pas tout de suite qu’il a hérité de la mort de l’homme d’affaires. Au terme de sa fuite éperdue de lui-même, il retombe nez à nez avec son destin, sa mort dans une chambre d’hôtel similaire. Ainsi, Locke aura suivi une autre vie, celle du mort, pour mourir comme ce dernier l’aurait dû. Dans l’opération, il a été exproprié de sa propre existence et, plus grave peut-être, de sa propre mort, « dans une sorte de vacance apparente de l’énonciation », comme l’écrit le critique José Moure.

 

Plan-séquence. Ce qu’on appelle un plan-séquence, c’est filmer une séquence entière en une seule prise, sans coupure au montage. Un plan-séquence est là pour augmenter l’effet de réel, que capte immédiatement le spectateur. Il souligne un moment charnière de l’histoire. La fin de Profession : Reporter propose un plan-séquence particulièrement soigné, qui nous montre, ou plutôt qui nous fait percevoir la mort de David Locke. Nous ne savons pas avec sûreté qui a tué Locke. C’est le clou du film, et même la séquence qui résume le mieux l’art cinématographique d’Antonioni. La caméra sort de la chambre, enregistre ce qui se passe dehors, sur la place. On entend un coup de feu sourd. La caméra revient sur la chambre, dans laquelle Locke est allongé sur son lit, désormais à l’état de cadavre. Qui a tué Locke ? Qui son meurtrier a-t-il tué ? Locke ou Robertson ? C’est de toute façon une mort anonyme, qui n’a pas de sens pour Locke. Elle met seulement un terme à son errance, à sa fuite de lui-même. Alain Bonfand le soulignait : « La perte d’identité pour Locke dans Profession : Reporter est une forme de salut qui, au lieu de lui offrit une seconde vie, double sa mort. »

 

Le désert. Les deux hommes trouvent la mort dans le désert. Pascal Bonitzer, dans un article sur le film d’Antonioni, remarquait : « dans le désert, il y a quelque chose qui met en jeu profondément le cinéma, et qui, pour ainsi dire, le provoque ». Profession : Reporter est un film sur le désert, qui y puise en tout cas son inspiration fondamentale. Au début, nous sommes dans le désert du Sahara. Locke est englouti dans son immensité, impuissant et isolé. Il ne trouve qu’à hurler, lorsque sa voiture s’embourbe dans le sable. Pendant tout le film, le désert est constamment là, comme une métaphore du vide existentiel des personnages. Dans Zabriskie Point (1971), Antonioni avait placé sa caméra dans le désert de la Vallée de la mort, en Californie. Il symbolisait alors plutôt la liberté, et une atmosphère ce contre-culture naissait de cette évocation. Dans Profession : Reporter, l’arrière-fond est moins plaisant. Le désert, c’est le soleil mauvais, la solitude et la dépression. Chaque réalisateur a sa conception artistique du désert : La Prisonnière du désert (1956) de John Ford, Gerry (2002), de Gus Van Sant, ou encore La Femme des sables (1964) de Hiroshi Teshigahara. Ce dernier est adapté du sublime roman de Kôbô Abé, qui porte le même titre. Ce sont mes œuvres de référence sur le désert, mais il y en a d’autres. Le désert incarne la crise de la modernité. Le désert nous aide à mieux nous comprendre, souvent, à aller jusqu’au bout de nous-même. En 1964, Antonioni avait déjà tourné un film intitulé Deserto Rosso, Désert Rouge, avec Monica Vitti et Richard Harris.

 

La narration. Profession : Reporter est construit d’une manière déroutante. La narration reste très complexe. Pour donner son intensité maximale à la mort de Locke, Antonioni la filmera hors champ, je l’ai indiqué. Il y a également des « vides narratifs », des ellipses de plus en plus nombreuses. Le film se débarrasse pour ainsi dire de ses scories, pour atteindre une simplicité évidente lors des dernières scènes. Le film néglige l’intrigue, afin de se consacrer à l’essentiel, le non-sens de la réalité, le il y a dévasté. Le cinéma parvient parfois à montrer le vacillement de l’identité, l’identité qui devient un avatar. Ce fut le cas dans Plein Soleil (1960) de René Clément. C’est le cas, avec encore plus d’intensité, dans Profession : Reporter. André Prédal notait que les films d’Antonioni sont « construits à partir de quelques temps forts fichés au sein d’une structure souple ». Il ajoute, à propos d’Antonioni, ceci qui a été souvent remarqué, à savoir que son cinéma s’attache « à ce dont les scénaristes faisaient jusqu’alors l’économie, et trait[e] au contraire par ellipse les rebondissements de l’intrigue... » Profession : Reporter en est l’illustration première. On ne retrouvait qu’en littérature une telle esthétique, qui porte à bout de bras un propos moderne, à tout le moins fascinant.

 

Roland Barthes et le sens. Roland Barthes a écrit un très beau texte sur Antonioni, dans lequel il déclare notamment que Profession : Reporter incarnait la « crise du sens au cœur de l’identité (…) des personnages ». Cela explique pourquoi Antonioni est « l’un des artistes de notre temps », c’est-à-dire qu’il « sait que le sens d’une chose n’est pas sa vérité ; ce savoir est une sagesse, une folle sagesse, pourrait-on dire ». Profession : Reporter baigne dans ce climat de non-vérité, où la vie du personnage principal ne coïncide plus avec elle-même. Il y a un écart qu’il n’arrive pas à combler. Et en ceci même consiste son destin. Le monde désormais est sans Dieu, comme il l’a déjà été dans des expériences décisives du cinéma, par exemple dans Le Mépris de Godard. On comprend dès lors l’ascèse de l’artiste, Barthes dit sa sagesse, pour exprimer cette nouvelle réalité sous une forme esthétique radicale.

 

Faux mouvement et disparition. Antonioni laisse apparaître tout ce que la vie professionnelle de Locke avait de truqué. C’est le rôle des nombreux flash-backs. Ainsi, celui où Locke et son équipe interviewent le politicien noir. Peu à peu, Antonioni fait reculer la caméra en panoramique et entrer dans le champ Rachel, la femme de Locke, dont on voit la mine déconfite. Elle a compris déjà que tout cela était du boniment et que Locke, dans son travail, n’hésitait devant aucune compromission pour avoir un scoop, de même que, dans L’Avventura déjà, Sandro, oubliant qu’il était architecte, se livrait à des affaires lucratives. Il y a aussi, dans un registre proche, le cas de Giovanni, dans La Notte, écrivain n’écrivant plus, ayant renoncé à tout, miné par la lassitude. La scène suivante de Profession : Reporter, à Munich, filme le kidnapping du leader de la guérilla, sur une terrasse de café, et on le retrouve dans une geôle où il sera probablement assassiné. Au fur et à mesure que l’on avance, Antonioni recourt à des ellipses systématiques, ce qui ôte au spectateur ses quelques repères. Ce n’est plus l’action qui l’intéresse, mais la position de Locke qui est en train de perdre pied sur le plan moral, alors qu’il se croyait enfin libre. Le tournant apparaît quand Locke annule la réservation de sa voiture et retire sa fausse moustache. Se produit alors la scène du téléphérique, au-dessus du port de Barcelone. Locke se penche vers le vide qui le sépare de l’eau azurée et pousse un cri de délivrance. Mais échappe-t-on à sa propre fatalité ? Le mythe d’Œdipe nous avait appris de quoi il retournait. Le destin de Locke est tragique, de la même manière. On peut évoquer, pour l’illustrer, la scène dans laquelle Locke raconte à la fille l’histoire de l’aveugle qui retrouve la lumière, mais qui, dépité par ce qu’il voit, se suicide. L’allusion est claire. José Moure, toujours dans son ouvrage Michelangelo Antonioni Cinéaste de l’évidement, avait bien perçu le problème : « Sans jamais, écrit-il, complètement tourner le dos à un cinéma narratif-représentatif, Antonioni a en effet toujours cherché à filmer au plus près du manque qui est au cœur du réel, des êtres et des événements. » Dans Profession : Reporter, le cinéaste va très loin dans ce processus, montrant dans l’avant-dernier plan Locke qui « se regarde lui-même disparaître ». L’action du film devient un faux mouvement général, elle se dilue peu à peu dans la perte de sens, jusqu’à ce qu’on pourrait appeler une forme de suicide. L’avant-dernière scène accomplit le seul projet accessible à Locke : disparaître, toujours disparaître, si possible dans le désert. Depuis L’Avventura ou Blow up et, plus tard, avec Identification d’une femme, la disparition est un des grands thèmes d’Antonioni, qui nous laisse toujours sur une interrogation fondamentale. En ce sens, Antonioni fait écho au roman de Georges Perec La Disparition (1965), où une lettre essentielle de l’alphabet avait disparu. L’histoire tragique du XXe siècle a montré que cet exercice littéraire n’était pas simplement un jeu vain et stérile, mais, comme un travelling, une « affaire de morale », selon le mot fameux de Jean-Luc Godard. ♦

 

 

Annexes

(non reproduites ici)

Texte « L’image », in L’espace littéraire, de Maurice Blanchot, éd. Gallimard, 1955 ;

Texte de Gilles Deleuze, in L’image-temps, éd. De Minuit.

 

Bibliographie

 

René Prédal, Michelangelo Antonioni ou la vigilance du désir. Éd. Du Cerf, 1991.

 

Aldo Tassone, Antonioni. Éd. Champs Flammarion, nouvelle éd. 2007.

 

Alain Bonfand, Le cinéma de Michelangelo Antonioni. Éd. Images modernes, 2003. (L’un des livres les plus intéressants sur le cinéaste)

 

José Moure, Michelangelo Antonioni, cinéaste de l’évidement. Éd. de L’Harmattan, 2001.

 

Œuvres de fiction

 

Kôbô Abé, La femme des sables. Éd. Stock, 1979. (Pour la description du désert.)

 

Vladimir Nabokov, La méprise. Éd. Folio. (Un roman extraordinaire sur le changement d’identité.)

 

Pirandello, Feu Mathias Pascal. 1904.

 

07/12/2025

Réponse de JEM à M. l'abbé de Servigny

L'abbé de Servigny, prêtre à l'église Saint-Michel à Brest, m'avait envoyé un commentaire très élaboré sur ma conférence. Voici ma réponse.

 

À M. l’abbé de Servigny

 

Cher M. L’abbé,

Je vous redis ici ma gratitude pour les quelques commentaires précieux que vous avez
bien voulu rédiger sur ma conférence « La frange du manteau ». Je vous ai lu avec
attention, et n’ai pas la prétention de répondre à toutes vos remarques, qui viennent
d’un chrétien évidemment beaucoup plus avancé que je ne le suis dans la sainteté.
Dans cette conférence, j’exprimais d’abord mes insuffisances, mais aussi ma soif de
spiritualité et de cette « eau vive » que le Christ promettait à la Samaritaine. Je ne
sais si je m’en suis rapproché, en tout cas je l’espère un peu. Et comme l’énonce un
proverbe peul : « L’erreur n’annule pas la valeur de l’effort accompli. »

Sur le « credo quia absurdum » : j’ai été très influencé par la lecture de Pascal,
auquel le pape François a tenu à rendre un hommage vibrant dans sa Lettre
apostolique Grandeur et misère de l’homme (19 juin 2023). C’est un auteur que j’ai
lu et relu, et étudié, et que je relis encore. Il m’a ouvert la voie à Descartes et à
Montaigne. Pascal se plaçait dans la veine du « credo quia absurdum », notamment
parce que, dans les Pensées, il s’adresse à ses amis libertins. On pourrait convoquer
ici saint Paul, comme premier élément de discernement dans l’obscurité
fondamentale de celui qui, comme les amis de Pascal, reste sceptique : « Car ce qui
est folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes, et ce qui est faiblesse de
Dieu est plus fort que la force des hommes. » (1Cor 1, 25) Ou bien le même saint
Paul à Athènes, chez les philosophes : « Lorsqu’ils entendirent parler de résurrection
des morts, les uns se moquèrent, etc. » (Ac 17, 32) Tout ceci, selon moi, montre la
difficulté de croire, et bien sûr la grandeur de la Foi, qui est au-delà de la raison. (Je
vous rassure sur un point, je ne suis pas du tout rationaliste.)

Évidemment, vous avez une très belle formule : « La foi n’est pas un saut dans la
folie mais dans l’inconnu ; un inconnu que l’on pressent être une sagesse. » Certains
fidèles peuvent se dire cela, en effet, mais ce sont les plus avancés. La plupart en sont
loin. Et ma conférence s’adresse plutôt à ceux-ci, même si elle pose des questions que
les hommes de foi seraient les seuls à comprendre.

Vous relevez que « l’ego développe une relation éthique fondamentale ». Mais ce
n’est pas, dans la pensée de Levinas, envers soi-même, mais au contraire « pour
prendre l’Autre en considération », ce qui est un gros travail. D’où mon analyse de la
parabole du Bon Samaritain, texte pour moi central. Donc, une éthique tournée vers
l’Autre, et qui s’éloigne du soi-même, et qui n’est jamais narcissique. Je condamne
l’individualisme et le trop-plein de narcissisme de notre époque.

La prière en esprit et en vérité : vous dites très justement qu’elle est « ouverture
dans le Saint Esprit ». C’est pour moi un gage de sincérité. Il ne s’agit pas d’abolir la
liturgie, au contraire, mais de se dire que la religion continue après la messe, et que le
règne du Saint Esprit doit trouver sa place dans la vie profane, le plus possible. C’est
un idéal, et donc difficile à réaliser. Autrement dit, le Temple est désormais intérieur, 
avec le Christ, mais la Foi doit s’alimenter de tous les gestes sacrés qui inspirent la
sainteté, et du premier d’entre eux, la sublime Eucharisitie.

Je vous remercie d’avoir cité Exode 3, 14 : « Je suis qui je suis », dit Dieu à Moïse.
Vous avez remarqué que j’ai choisi en illustration de ma brochure le tableau de
Rembrandt représentant Moïse qui brandit à son peuple les Tables de la Loi. Pour
moi, le judaïsme est fondamental, c’est en lui que prend corps notre religion
chrétienne. Il lui donne une véracité accomplie.

Sur le « volontarisme kantien », je suis pour. Merci d’en faire état.
 

Conclusion : Cher M. l’abbé, je tenais à vous apporter ces quelques
éclaircissements, sur toutes ces questions éthiques, dont j’ai commencé l’étude dès
les années 80. Cette conférence est donc une synthèse des conclusions auxquelles je
suis arrivé — sachant que toujours la Vérité se dérobe, et qu’elle ne trouve jamais son
pur accomplissement que dans le repos de Dieu. Je recherche un tel repos, qu’à la
suite de Maurice Blanchot j’appelle désœuvrement. Merci de vous être intéressé à ma
modeste contribution.

 

Jacques-Émile Miriel
25 nov. 2026 

30/11/2025

Publication d'une conférence de JEM sur l'éthique

éthique bon samaritain jacques derrida kierkegaardJe viens de publier, sous forme de brochure, ma conférence intitulée La frange du manteau, et sous-titrée : Commentaires sur l'éthique. J'y fais la synthèse de mes recherches des dix dernières années sur ce thème essentiel de la philosophie. Mes analyses portent sur des textes de la Bible comme le sacrifice d'Abraham ou l'épisode du Bon Samaritain dans l'Évangile de Luc ; je fais référence également aux philosophes Kierkegaard, Jacques Derrida et Emmanuel Levinas. L'éthique m'a toujours paru comme la branche la plus prestigieuse de la philosophie.

La frange du manteau, Commentaires sur l'éthique. Conférence de Jacques-Émile Miriel. Amazon-Independant Publishing, 4,10 €. 

Un article de Jacques Déniel sur le roman de JEM publié sous pseudo

Une quête de la vérité dans un monde stérile

« Les Inféconds », d’Émie de Rolles

 
Une quête de la vérité dans un monde stérile
Johannes Gumpp, Autoportrait, 1646. DR.

Un roman d’une grande intensité spirituelle


Sous le pseudonyme d’Émie de Rolles, Jacques-Émile Miriel, critique littéraire et cinéphile brestois, féru de culture et présentateur inspiré de séances au cinéma Les Studios à Brest, signe avec Les Inféconds une œuvre d’une belle intensité spirituelle. Habité par la tradition des moralistes et des libertins, Miriel conjugue lucidité et sensualité, ironie et gravité, pour sonder les abîmes d’une époque où la transmission — spirituelle, charnelle, artistique — semble s’être éteinte. Le cinéma, présent dans l’univers du roman, irrigue sa pensée et ses images, mais n’imprime pas sa forme : il agit comme un contrepoint poétique, un miroir du monde.

Entre Paris et la Bretagne : les territoires de l’âme

L’action se déploie entre une grande ville et la Bretagne. Le protagoniste, Pierre, critique littéraire et catholique attaché aux messes tridentines, incarne la figure du dandy moderne, partagé entre foi et désir, entre lucidité critique et quête d’absolu. Pour lui, l’art — littérature, peinture, musique, cinéma — est la plus haute expression du monde, peut-être même son sanctuaire sacré.

Pierre, Jonas et l’Abbé de Frassout : figures de la foi et du doute

Jonas, son cousin, jeune aristocrate catholique désœuvré, est hanté par un passé douloureux — les attouchements subis dans son adolescence par le Révérend Père Soufflot. Accompagné de Pierre, il dialogue longuement avec l’Abbé de Frassout, son confesseur. Ce dernier, attentif et cultivé, apparaît comme une conscience lumineuse, un théologien profond et miséricordieux, dont la parole apaise. Saint Augustin, Pascal et les Évangiles, mais aussi Casanova ou Rousseau, sont des penseurs essentiels pour Pierre, le narrateur. Tandis que la fièvre mystique et la noirceur de Dostoïevski inspirent Jonas.

Cécile et Fanny : visages du désir et de l’amour

Cécile, jeune fille de la bonne société parisienne, incarne quant à elle cet obscur objet du désir partagé entre Pierre et Jonas : elle représente la beauté inaccessible, la pureté qui aimante et déchire. Mais c’est en Fanny, jeune femme moderne et libre rencontrée en Bretagne, que Pierre trouve un écho charnel et vivant à sa quête intérieure. Leurs amours, dans le manoir familial de Jonas, tout près des plages sauvages de l’ouest du Finistère, sont décrites avec une intensité sensuelle.

Le mystère de la société secrète des Inféconds

Au cœur du roman se déploie le mystère de la société secrète des Inféconds, cercle initiatique où Pierre est introduit par le Maître Clovis Ranger. L’initiation de Pierre — scène à la fois libertine et rituelle menée par Maîtresse Babou, prêtresse du rite — évoque une liturgie de la chair, portée par la musique hypnotique d’Alan Vega et inspirée à la fois par l’esthétique littéraire du XVIIIᵉ siècle libertin et Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick. Le romancier y retrouve une tension essentielle : la recherche de Dieu à travers le corps, la tentation d’un salut dans le vertige du plaisir. Pour être définitivement accueilli comme membre du Club des Inféconds, il devra faire une conférence à partir d’une phrase extraite de l’Épître aux Hébreux.

Le cinéma, miroir poétique du réel

Si le cinéma affleure souvent dans le texte — Kubrick (Eyes Wide Shut), Hitchcock (La Main au collet) —, c’est moins pour en reproduire les formes que pour en rappeler la puissance visionnaire : la scène où Jonas évoque la mort de la princesse de Monaco sur la corniche de la Riviera devient ainsi symbole de son propre désir d’engloutissement, comme si la beauté même appelait la chute.

Un dandy postmoderne en quête d’absolu

Les Inféconds est le roman initiatique d’un dandy postmoderne, sans attache, toujours en mouvement, cherchant ailleurs, dans le plaisir, la connaissance ou l’aventure, une forme d’absolu et de vérité illustrés par cette citation de Saint Paul dans l’Épître aux Hébreux : Car nous n’avons point ici-bas de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir.  Cette novella de tension et d’espérance est une méditation sur la chair et l’âme, la faute et la beauté, la mort et la transmission. Jacques-Émile Miriel y déploie une écriture élégante et précise. Il réfléchit sur la nature humaine, la morale et la fécondité — non seulement au sens biologique, mais aussi intellectuel et spirituel. Dans la stérilité apparente de son époque, il cherche obstinément la germination du sens de la vie, la beauté de l’Art dans ce beau roman, un Autoportrait à la manière du peintre Johannes Gumpp.

Les Inféconds :  Novella postmoderne de Émie de Rolles – 2025 – Imprimé par Amazon. 207 pages

05/10/2025

Un livre sur les livres

La bibliothèque qui venait de l’Est

 

Le très original essai de Vanessa de Senarclens, La Bibliothèque retrouvée, nous plonge dans un monde qui n’existe plus, et dont nous sommes quelques-uns à avoir la nostalgie. C’est une histoire vraie, qui s’est déroulée à partir du XVIIIe siècle en Poméranie orientale, devenue progressivement partie intégrante de la Prusse après les traités de Westphalie (1648) et de Stettin (1653) et qui s’étendait sur la côte sud de la mer Baltique jusqu’à la Pologne. J’ai retrouvé dans ce livre une atmosphère que je connaissais bien, pour avoir, dans ma vie, fait de multiples voyages en terre polonaise. J’ai ressenti à nouveau le froid qui baigne le quotidien, et le goût de l’ordre, côtoyant les dérèglements soudains de l’histoire, qui se transforment en tragédie. Cette zone du monde est comme programmée pour accueillir la civilisation, dans une ambiance que Vanessa de Senarclens a excellemment rendue en faisant de sa « bibliothèque retrouvée » le sujet principal de son « enquête » historique, voire de sa quête spirituelle intime : « j’essaie de renouer, écrit-elle en préambule, le fil d’une conversation interrompue autour de livres et de leurs lecteurs depuis la fondation de la bibliothèque, au milieu du dix-huitième siècle ».

 

 

Une des plus belles bibliothèques d’Europe

 

Vanessa de Senarclens a donc choisi de nous parler d’un gentilhomme nommé Friedrich Wilhelm von der Osten, chambellan du roi Frédéric II en 1745. Il décida de créer chez lui, dans son château de Plathe, non loin de Stettin, une bibliothèque qui pourrait rivaliser avec les plus belles d’Europe. Vanessa de Senarclens souligne « l’importance des bibliothèques à cette époque », en particulier en Prusse, où dominait l’esprit des Lumières. Frédéric II était ce souverain éclairé, qui a protégé Voltaire, et qui avait fondé « à la fin de son règne, la première bibliothèque publique de Berlin ». Le contexte était donc très inspirant, et Friedrich Wilhelm von der Osten commença à rassembler des centaines d’ouvrages, avec discernement et érudition. Vanessa de Senarclens note que « le premier catalogue de la collection date de 1757 ». Hélas, ce document essentiel « a disparu en mars 1945 », dans l’effondrement de l’Allemagne.

 

 

Les soubresauts de la guerre

 

Vanessa de Senarclens, à vrai dire, insiste sur le XXe siècle et, plus précisément, sur cette période de la guerre. En 1945, avec l’arrivée de l’Armée rouge, les descendants de F. W. von der Osten durent s’enfuir de leur château dans la précipitation, et ne purent sauver tous leurs précieux livres. Une grande partie de la bibliothèque fut pillée. Dans ses recherches pour connaître ce qu’il en advint, Vanessa de Senarclens fut amenée à se rendre dans la ville polonaise de Łódź, appelée la « Manchester de l’Est », à cause de son industrie textile. C’est là, dans les bâtiments de la bibliothèque universitaire, qu’« ont atterri, après 1945, la plus grande partie de ces livres » : pas moins de 13.000 ouvrages, en provenance de Poméranie, y ont été recensés. Soit la presque totalité de la collection.

 

 

La civilisation des Lumières

 

En bibliophile avertie, Vanessa de Senarclens nous décrit les merveilleux volumes qui sont arrivés à Łódź. La liste est longue et parfois pittoresque. Les amoureux du XVIIIe siècle trouveront, dans les descriptions qu’elle en fait, bien des indications passionnantes, qui font revivre l’Europe d’alors. Elle note ainsi un grand nombre de livres sur la franc-maçonnerie. F. W. von der Osten en était un membre éminent, à une époque où « les loges obtiennent à Berlin une forme de légalité avec l’avènement de Frédéric II au trône ». Vanessa de Senarclens, peu versée dans cette connaissance occulte, essaie de comprendre en quoi tout cela consiste, derrière les formulations ésotérique : « un univers étrange qui met à mal nos repères », commente-t-elle, avec « ses personnages insolites, ses rites de passage » ; bref, ajoute-elle : un « mouvement cosmopolite, tolérant et, surtout, pacifiste ». Ces archives ont été « saisies par les nazis puis emportées par l’Armée rouge à Moscou après 1945 ». Elles ont été restituées de manière récente au Grand Orient de France, car elles étaient rédigées en français : parmi les frères « trois points », comme on les a appelés par la suite, il y avait, écrit Vanessa de Senarclens, des Français « issus du milieu protestant réfugié à Berlin à la fin du dix-septième siècle », détail historique pris sur le vif.

 

Vanessa de Senarclens recherche dans cette franc-maçonnerie prussienne une facette typique de l’Europe intellectuelle du XVIIIe siècle, qui s’est développée alors sous le nom de Lumières (Aufklärung en allemand). Elle fait alors une référence inattendue, dans un long paragraphe, à la nouvelle de Borges « Le congrès », tiré du Livre de sable, paru en 1975. J’ai eu la curiosité de relire la nouvelle, et cela a été comme une révélation. Borges écrit ainsi que « le Congès du Monde a commencé avec le premier instant du monde et continuera quand nous ne serons plus que poussière. Il n’y a pas un endroit où il ne siège. Le Congrès, c’est les livres que nous avons brûlés... » Voilà qui éclaire à mes yeux le très beau livre de Vanessa de Senarclens et nous fait comprendre, à travers le destin fragile d’une bibliothèque « européenne », qu’une civilisation comme la nôtre est vulnérable. Le destin chaotique de la bibliothèque de Plathe en Poméranie nous conduit à y réfléchir plus que jamais, alors que non loin de là, aux portes de l’Europe, fait rage la guerre.

 

Vanessa de Senarclens, La Biliothèque retrouvée. Une enquête. Éd. Zoé, 255 pages.

 

05/09/2025

Ce que j'ai voulu dire...

Parution sous pseudonyme de mon roman Les Inféconds sur le site Amazon

 

En 2021, j’ai écrit un roman intitulé Les Inféconds, clin d’œil à cette Académie romaine qui avait invité Casanova à venir y prononcer un discours. J’y racontais l’histoire de deux cousins amoureux de la même jeune fille. Sur ce canevas traditionnel sans intérêt, j’avais cherché à approfondir ma conception ironique de l’existence, en décrivant une réalité peu fiable (différante, aurait dit Jacques Derrida) soudain remplacée par une autre, encore moins fiable — pour ainsi dire comme dans Othello, ce modèle insurpassable de l’équivoque et des vérités successives. En somme, sans le déplorer vraiment, j’imaginais que le fin mot de l’énigme n’apparaîtrait jamais clairement, même si, dans ce roman, la religion jouait un rôle presque apologétique.

 

J’avais bien sûr, lorsque j’en eus terminé la rédaction, envoyé mon manuscrit à quelques éditeurs qui ne le lurent pas, à l’exception de Charles Dantzig, de la maison Grasset, avec laquelle je n’avais d’ailleurs que de bons souvenirs. Il m’adressa quelques lignes, certes de refus, mais qui ne manquaient pas de perspicacité. Voici sa prose d’éditeur-écrivain :

 

Paris, le 4 janvier 2022

Cher Monsieur,

J’ai apprécié dans votre roman l’habile mélange d’humour et de sensualité qui anime certains des passages.

Cependant, je suis au regret de vous annoncer que notre comité de lecture n’a finalement pas retenu votre manuscrit.

Bien cordialement,

Charles Dantzig

 

La lettre est fort courtoise, mais ferme. En si peu de mots, elle ne dit pas de choses foncièrement fausses. Hélas, Dantzig n’avait pas apprécié plus que cela mes efforts pour devenir romancier, peut-être parce qu’il se fait un devoir de rejeter toute approche concrète de la religion catholique. Il a bien vu que l’humour, ou plutôt l’ironie, côtoyait une « sensualité » certaine, et en même temps dérisoire. Cependant il n’a pas senti que la destruction du monde en serait la condition.

 

Les autres éditeurs m’ont fait juste l’honneur de lettres de refus anonymes, sans porter de critiques véritables au sujet de mon travail sur Les Inféconds.

 

Au début du mois de juillet dernier, j’ai eu l’idée de publier mon roman sur Amazon, même si je savais que, sur ce site, il allait être noyé sous des millions d’autres volumes. Peut-être me restait-il encore certains amis, qui auraient été heureux de constater que, dans mon coin, je continuais l’aventure, mais en sourdine ? Il faut être soi-même très infécond et désœuvré, pour écrire quelque chose comme Les Inféconds.

 

J’ai pris un pseudonyme pour montrer que, dans un premier temps, ce n’était pas sérieux. Toute proportion gardée, par exemple, la tragédie d’Othello, dont je parlais en commençant, est-elle sérieuse ? Il y a, je le pense, une mise à distance ironique, chez Shakespeare, qui fait de lui notre contemporain. Le philosophe Vladimir Jankélévitch annonçait à juste titre : « Pour comprendre la fonction de l’ironie, il nous faut comprendre la duplicité de la conscience, en d’autres termes la disjonction qui ne cesse de s’aggraver entre l’esprit et les signes de l’esprit. » (L’Ironie, éd. Champs essais). On s’en aperçoit immédiatement lorsqu’on re-lit une œuvre. Relire Othello, c’est en proposer une mise en scène nouvelle, jamais définitive, jamais fausse ni vraie. Pour saisir l’ironie de mon livre, il aurait fallu le relire une seconde fois ; ou au moins en commencer la lecture par le dénouement final, que j’aurais tout aussi bien pu placer au commencement, comme Godard dans Éloge de l’amour (2001, avec Bruno Putzulu)...

 

Au-delà de certains « caprices » littéraires, qui tiennent à mon tempérament nietzschéen, mon roman Les Inféconds est donc résolument à prendre comme une mise au point sur la modernité. En le publiant aujourd’hui, j’espère avoir montré la nécessité de la littérature, et singulièrement du roman.

 

 

Émie de Rolles, Les Inféconds. Édité sur le site Amazon, juillet 2025. La version définitive est désormais disponible en e-book (0,89 €), brochée (6,94 €) ou reliée (12,66 €).

10/08/2025

Actualité Maurice Blanchot

Maurice Blanchot toujours

 

Le cas Pierre Madaule

 

Un des commentateurs importants de l’œuvre de Maurice Blanchot fut sans doute l’écrivain Pierre Madaule (1927-2020). Il avait publié en 1973 un essai chez Gallimard, Une tâche sérieuse ?, petit ouvrage dans lequel il proposait sa lecture intime de l’auteur de Thomas l’Obscur. Maurice Blanchot l’avait lu et approuvé ; c’est d’ailleurs lui qui avait donné le feu vert à l’éditeur. Pierre Madaule, en admirateur inconditionnel de Blanchot, correspondait avec son idole par lettres, et par lettres seulement, Blanchot n’ayant jamais accepté de le rencontrer. Le prestigieux romancier et essayiste de la NRF, on le sait, ne se montrait jamais et vivait dans la réclusion la plus totale. Cette correspondance a fait l’objet d’une publication, toujours chez Gallimard, en 2012. Madaule y tenait particulièrement, comme à une justification de sa vie. Jacques Derrida lui avait dit, de manière sibylline, quand il la lui avait fait lire, quelques années auparavant : « Eh bien ! Vous avez obtenu ce que vous désiriez tant ! » Madaule, que je connaissais déjà, m’en avait envoyé un exemplaire, avec une très amicale dédicace : « à mon très cher Jacques-Émile, que j’aurais tellement voulu rencontrer à Saint-Pabu, / et qui m’a si fortement fait relire avec lui les premières lignes de Au moment voulu / avec l’amitié de grand âge de Pierre Madaule / à Paris, le 8-XI-2012 » L’idée de Madaule, quand nous avons commencé à échanger des lettres, était que nous cheminions ensemble dans la lecture de Au moment voulu. Je crois bien qu’il n’y a que lui qui y a travaillé vraiment, car je n’avais aucune envie de le concurrencer sur ce thème. Il y a quelques mois, au tout début de l’année 2025, est paru de manière posthume un ouvrage signé Pierre Madaule, aux éditions L’Harmattan, et intitulé Ma folie-Blanchot. Je ne sais si j’aurai l’occasion de me le procurer un jour et d’y revenir attentivement, mais je profite de l’occasion présente pour le signaler. Pour aujourd’hui, je voudrais me contenter d’évoquer la correspondance que j’entretins plusieurs années avec lui et qui fut nourrie, car Pierre aimait beaucoup écrire des lettres. Les siennes présentaient un intérêt évident, consacrées presque exclusivement à sa lecture de Blanchot c’était apparemment la seule chose qui l’intéressait dans la vie. J’ai eu l’occasion, je ne me souviens plus en quelle année, de rendre visite à Madaule et à sa femme chez eux, à Issy-les-Moulineaux, où il avait fini par m’inviter. Ce fut un drôle de dîner, à vrai dire consternant. Il a monologué toute la soirée sur son sujet préféré, Blanchot, content de trouver un convive silencieux et à l’écoute. Il faisait les questions et les réponses, et j’ai le souvenir d’un ennui pesant, accentué par cette indifférence totale envers ma personne. Je tirai de cette soirée une impression désastreuse de fiasco. Quelques jours plus tard, cerise sur le gâteau, je reçus de lui une lettre, dans laquelle il me confiait que je l’avais déçu... Lui aussi avait eu l’impression d’une rencontre gâchée. À cela devait s’ajouter plus tard la polémique naissante sur le Blanchot d’avant-guerre, ses articles aux journaux d’extrême droite et antisémites d’alors. « Blanchot fut-il antisémite, à votre avis ? », me questionna Pierre avec une certaine rage, quand je lui fis état de cette découverte. J’écrivis alors un article sur le remarquable essai de Michel Surya, L’Autre Blanchot, et l’envoyai à Madaule, ajoutant que j’étais du côté de Surya. Pierre Madaule ne me répondit pas et se réfugia dans le silence. J’avais sans doute très imprudemment porté une atteinte grave à la statue du Commandeur. La suite, d’ailleurs, a justifié plus ou moins Blanchot, je crois. Il s’est certes trompé lourdement durant une période, mais ensuite s’est racheté : la littérature fut l’occasion de cette rédemption, ainsi que sa passion pour le judaïsme. Je regrettais cependant que Pierre ne m’ait pas, pour une fois, suivi dans ma réflexion. Il ne m’écoutait jamais. Bref, il avait rompu avec moi définitivement, moi qui assurément n’étais pas grand-chose en littérature et qui avais perdu tout intérêt à ses yeux en me montrant (j’aurais dû rester invisible). Au vrai, Madaule avait l’habitude de dialoguer avec des personnalités bien plus importantes que moi : la courte période de ma correspondance avec lui fut donc quelque chose d’exceptionnel, dont je conserve désormais la trace grâce seulement à certaines de mes propres lettres que j’ai retrouvées récemment mais hélas aucune des siennes, disparues lors de mon déménagement. J’aimerais que les lettres qu’il m’a adressées, qu’on a dû récupérer dans ses archives, soient publiées un jour par Gallimard (et non pas par l’Harmattan). Je ne les ai plus en ma possession, mais je me souviens qu’il photocopiait tout ce qu’il envoyait à ses correspondants. Je ne peux donc offrir ici que des extraits de ce que je lui ai écrit, pâle reflet de ce qu’il m’envoyait, réponses incertaines et insuffisantes, et je m’en excuse sincèrement.

 

***

Le 19 novembre 08

Cher Pierre Madaule,

J’ai été très heureux de recevoir votre lettre et les passionnants documents que vous y avez joints. Je connaissais les deux paragraphes supprimés de L’Arrêt de mort, pour les avoir lus dans le n° du Magazine littéraire (octobre 2003) consacré à Blanchot. Ce sont des lignes inoubliables, et je conserverai précieusement cette photocopie de l’édition originale, sans doute. C’est d’ailleurs depuis cette lecture du Magazine littéraire que j’avais en tête de lire votre récit Une tâche sérieuse ?

Merci aussi pour le texte de B. Noël. Il montre que la lecture de Blanchot peut changer une vie. Il montre également que l’auteur de L’Arrêt de mort n’était pas qu’un pur théoricien abstrait, froid et distant. Dans mon article, je n’aurais peut-être pas dû écrire exactement qu’il était le « théoricien de la modernité » ; il en était en tout cas le penseur.

[…] L’« ébranlement physique provoqué par certaines phrases » dont vous me parlez, oui, incontestablement il est présent, jusqu’au malaise comme le montre B. Noël. Le malaise irait donc du scripteur (et il faut certes imaginer la main qui écrit) au lecteur. Est-ce ainsi que cela se passe ? Le passage du Pas au-delà, sur lequel vous attirez mon attention, irait cependant dans un sens plus opaque, à mon avis : « La marque, c’est manquer au présent et faire que le présent manque. Et la trace, étant toujours traces, ne renvoie non plus à aucune présence initiale et qui serait encore présente, comme reste ou vestige, là où elle a disparu. »

[…] Amicalement, JEM

 

***

Le 24 novembre 08

Cher Pierre Madaule,

Merci pour votre courrier. J’ai pris connaissance avec une certaine émotion de la très belle lettre que Blanchot vous a envoyée en décembre 1987. On sent mieux que jamais dans ces quelques lignes, qui pour vous ont dû être inestimables, combien Blanchot était un être subtil et intelligent. À propos du thème de l’incarnation féminine, il voit tout de suite que c’est un éclairage personnel que vous apportez ; il ne le dément pas, mais raconte (très beau passage!) son rêve, en insistant seulement sur le mot « chastement », de manière un peu ironique. Il dit surtout ensuite : « Je n’ai rien à ajouter quant à la puissance certes dangereuse de pénétration qui s’accomplit dans ces pages. » Blanchot, critique suprême, ouvre votre texte aux lecteurs, le justifie, l’atteste pour autant qu’un tel texte le nécessite. Mais l’intérêt de tout texte n’est-il pas d’entrer dans l’intertexte, dans la parole plurielle du monde ?

Dans mon exemplaire de Au moment voulu, il y a des annotations qui datent de ma première lecture de 1993, je crois. J’ai ainsi écrit le mot « (charnel) » entre parenthèses en face d’un passage de la page 24 : « La vie, c’était maintenant une sorte de pari s’ébauchant à l’alentour avec le souvenir de ce frôlement, avait-il eu lieu ? avec cette sensation stupéfiante, persisterait-elle ? qui non seulement ne s’effaçait pas, mais s’affirmait, elle aussi, à la manière sauvage de ce qui ne peut avoir de fin, etc. » J’ai souligné les mots qui, notais-je, « décrivent l’amour » ; mais c’est un retrait plutôt qu’un attrait, une manière en creux de dire le solide (comme dans le monologue de Thomas dont vous me parlez). Il y a là une note de prétérition systématique et retorse. Je dirais la même chose du paragraphe de la page 22, qui commence par : « Les choses se dénouèrent en apparence... » J’avais écrit « acte charnel », mais à la page suivante « mort » devant « quelque chose qui ressemblait à elle-même et qui la faisait ressembler au froid et à la tranquillité de la transparence ». Comme chez Bataille, nécrophilie peut-être, mais avec une « vivante », comment expliquer cela ?

[…] Amicalement, JEM

14/03/2025

Traduction anglaise d'un article de JEM sur le site Cairn International

Vincent Carraud, Pascal: de la certitude, Presses universitaires de France, 2023, 492 pages, €36

[Pascal: On certainty]

Translated and edited by Cadenza Academic Translations
Translator: Caroline Leonard, Editor: Sophie Borresen, Senior editor: Mark Mellor

 

Vincent Carraud, professor of the history of modern philosophy at the Sorbonne and director of the Centre d’études cartésiennes (Center for Cartesian Studies), is one of today’s foremost specialists in the classical age of French philosophy, in particular Descartes and Pascal. His previous publications include a major work on Pascal from 1992, entitled Pascal et la philosophie. Today, he returns to the same author with a weighty tome comprising a number of essays, as part of the “Épiméthée” collection of which he is the editor.

The themes of the chapters are varied, but all attempt to lay bare Pascal’s understanding of truth, each using a different approach. From the outset, Carraud emphasizes the importance of Descartes in the development of Pascal’s thought. He describes how from his Memorial onward, Pascal maintained “that the nature of truth conforms to the Cartesian concept of truth as certainty, and not correspondence, as Heidegger maintained in his Nietzsche.” This is a particularly important point, given that Pascal is a crucial node connecting the currents of modern thought, with Cartesianism as a major influence.

Carraud consistently strives to show how Pascal’s work is philosophical in nature, seeing his work as enriched by Descartes, and also by Montaigne. He analyzes the way in which Pascal engages with each of these thinkers, demonstrating that Pascal read Montaigne, but made a much closer study of Descartes. For Pascal, Descartes remained an almost untouchable exemplar, while he allowed himself to interpret Montaigne: “Pascal’s interpretation, even where we might disagree with it, still allows us to engage philosophically with Montaigne today.” Pascal used these thinkers as a basis on which to build his own thought, which he did with great tenacity. Carraud gives a deep, knowledgeable account of this process, as this dual influence sheds the greatest light on Pascal’s “philosophy.”

A good illustration of the author of the Pensées as philosopher is found in the chapter dedicated to Pascal’s attitude to ennui and its notorious counterpart, diversion. Carraud points out that these weighty concepts, typical of Pascal, are linked with death from the beginning, writing that “the connection between ennui and the representation of death also necessitates the examination of its suppression through diversion.” The “Mystery of Jesus” section of the Pensées gives a more intimate account of this issue, which was of great importance to Pascal. Jesus seems to speak to Pascal, Carraud argues, adding “this ennui intensifies, in Pascal’s thinking, coming to represent agony itself.”

Counterintuitively, Pascal dove deeper into religion not to emerge a mystic, or more straightforwardly, a theologian, but rather to take his philosophy further. His goal was to examine truth and certainty, even if, as Carraud reminds us, philosophy often confirms “the radical absence of connection between ourselves and God.” Pascal’s despair here prefigures that of Kierkegaard. Both, as philosophers oriented toward Christianity, tried to find a remedy for the “silence of these infinite spaces” (pensée 206), using a “revelation” that nonetheless appears highly problematic, or even sterile, to the modern understanding. Carraud’s work immerses us, via Pascal, into this moral question that remains, moreover, important for us today, although in a more exclusively ethical form, despite the immutable, constant background of the decline of metaphysics.

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