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03/08/2020

Saint Paul vu par le judaïsme

   Le philosophe René Lévy est aussi talmudiste. L'ouvrage qu'il a fait paraître, au mois de mars dernier, aux éditions Verdier, où il dirige une collection, est la nouvelle mouture d'un premier essai consacré à saint Paul en 2010 sous le tire de Disgrâce du signe. René Lévy est le fils de Benny Lévy, qui fut le dernier secrétaire de Sartre et qui initia le père de l'existentialisme à une certaine forme de judaïsme. On se souvient que cette "conversion" du vieux Sartre à la religion choqua beaucoup parmi les intellectuels français, notamment lorsque parut dans Le Nouvel Observateur une série d'entretiens entre les deux hommes, dans lesquels Sartre essayait, avec l'aide de son secrétaire, de faire progresser sa philosophie vers un sens spirituel. Au fond, c'était sa réflexion inédite sur une espérance nouvelle qui décontenança une intelligentzia ouvertement athée. Les choses ont-elles changé, depuis lors ? N'est-il pas désormais légitime de revenir à un certain type de méditation dont la nécessité est plus que jamais d'actualité ? Sartre nous en avait donné l'exemple, à la toute fin, comme Maurice Blanchot avant lui. Laissons-nous guider, pour quelques brefs instants, par cette pensée qui, peut-être, préfigure notre seul avenir.

   René Lévy revient donc sur saint Paul, d'origine parfaitement juive, et dont les Épîtres sont à la base de la religion chrétienne. L'Église catholique a longtemps renié son héritage juif, jusqu'au concile Vatican II, révolution bienfaisante dans son histoire mouvementée. Il se trouve que Paul, avant de rencontrer le Christ sur le chemin de Damas, était un propagateur extrêmement actif du judaïsme. On peut donc considérer que la foi nouvelle qu'il a contribué à élaborer doit beaucoup à ce monothéisme premier et fondateur. L'objet de René Lévy, dans cette étude, est de confronter la pensée de saint Paul à la tradition vivante de la Torah, du Talmud et à tous les commentaires qui s'en sont inspirés. René Lévy insiste sur le fait que la grande question de saint Paul, notamment dans l'Épitre aux Romains, est la confrontation entre la Loi et la Foi. Pour notre auteur, cela reste la question principale, qui traverse donc son livre, sans que l'ambiguïté ne soit jamais levée : "Non, écrit René Lévy, pas question d'abolir ni de défaire la Loi (Torah) par la nouveauté (l'Évangile) ; celle-ci vient au contraire l'accomplir. Mais alors, que croire ?"

   La lecture de René Lévy n'est pas toujours d'un abord aisé. Le sujet est complexe, la méditation redoutable, qui ressemble à une "phénoménologie de la vie religieuse", pour reprendre le titre de Heidegger. Néanmoins, l'effort du lecteur sera fructueux, même si, chrétien, comme moi, il n'est pas toujours préparé à un mode de réflexion aussi spécifique, mais, sans conteste, profond. Il y a quelques mois, j'avais lu avec profit l'essai du philosophe Armand Abécassis, Jésus avant le Christ, qui essayait de "retrouver en esprit l'engagement juif de Jésus avant sa christianisation". C'était là, en somme, une même tentative, déjà, et fort instructive, d'établir l'héritage judaïque de la religion chrétienne, et de reconsidérer avec plus de précision ce que l'humanité doit au peuple juif.

 

René Lévy, La Mort à vif. Essai sur Paul de Tarse. Éd. Verdier, 22 €. Armand Abécassis, Jésus avant le Christ. Presses de la Renaissance, 2019, 20 €. Et pour mémoire, les entretiens entre Jean-Paul Sartre et Benny Lévy publiés dans Le Nouvel Observateur ont été repris dans un volume, L'Espoir maintenant, éd. Verdier.  

23/06/2020

Thomas Piketty, un clip gros comme le Ritz

   L'essai de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, a été un best-seller de l'année 2013, en France et ensuite dans le monde entier. Jamais livre ne fut plus âprement discuté dans les médias, porté aux nues par certains, ou bien combattu par d'autres. Il touchait un point sensible de la vie des gens, riches ou pauvres, et tous se sont sentis concernés. La référence au Marx du Capital, livre grandiose, a attisé le débat parmi les économistes et les historiens. 

   Devant un tel succès, l'idée d'en tirer un film a germé dans les esprits, et est devenue une réalité, grâce à Justin Pemberton, cinéaste spécialisé dans les documentaires. Thomas Piketty est lui-même crédité pour la réalisation, mais j'ignore dans quelle mesure il a été actif dans ce travail d'adaptation. Voilà un projet, en tout cas, qui rappelle de loin celui de Guy Debord, autrefois, qui mit en images son livre de 1967, La Société du Spectacle

   J'allais donc voir ce nouveau film de Piketty et Pemberton avec une certaine curiosité. J'étais vierge de toute idée préconçue, car je compte parmi les rares, sans doute, à n'avoir pas lu l'essai de Piketty à sa parution. Je m'attendais à un exposé rigoureux et didactique de la situation, dans ses composantes historico-économiques. Au lieu de cela, je me suis retrouvé face à un discours incompréhensible, illustré par un flot d'images qui partaient dans tous les sens. Les séquences défilent à toute vitesse, s'interrompant brutalement, reprenant de manière saccadée et rendant impossible toute suite logique dans les idées. Lorsque Thomas Piketty s'exprime, son propos est noyé dans une soupe postmoderne littéralement insignifiante. Il en va de même, hélas, pour les autres intervenants, y compris quand il s'agit de pointures comme Francis Fukuyama ou Joseph E. Stiglitz. Quel dommage de ne pas leur avoir permis de développer convenablement leurs idées, sur un sujet aussi brûlant !

   En sortant du cinéma, c'est encore à Debord que je pensais. Dans ses Commentaires de 1988, il fustigeait la destruction de l'histoire, dont ce film de Piketty & Pemberton restera sans doute un néfaste modèle. Plus que jamais, nous avons besoin, dans la période que nous traversons, d'une réflexion historique vaillante, parce que, de fait, l'économie a failli. Il nous faut analyser le pourquoi de cette immense catastrophe, qui a atteint l'homme dans son essence même. À la veille d'un scrutin électoral, en France, notre pensée doit être dirigée vers les responsables politiques que nous allons élire démocratiquement, parmi un choix de possibilités où le renouveau de l'écologie a, me semble-t-il, un rôle majeur à jouer, comme une note d'espoir dans le marasme.

   Et puis, restons avec Debord encore un moment, puisque son nom revient sous ma plume de manière si naturelle, et relisons certaines thèses de La Société du Spectacle, qui n'ont rien perdu de leur bien-fondé, en particulier lorsqu'un film sans intérêt essaie de créer une diversion et nous éloigner du principal. Écoutons par exemple, et je conclurai par là aujourd'hui, ce que nous dit la thèse 52 : "Au moment où la société découvre qu'elle dépend de l'économie, l'économie, en fait, dépend d'elle. Cette puissance souterraine, qui a grandi jusqu'à paraître souverainement, a aussi perdu sa puissance. Là où était le ça économique doit venir le je. Le sujet ne peut émerger que de la société, c'est-à-dire de la lutte qui est en elle-même. Son existence possible est suspendue aux résultats de la lutte des classes qui se révèle comme le produit et le producteur de la fondation économique de l'histoire."

   Ce retour du sujet, dans le malheur des temps, m'inspire beaucoup.

 

Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle. Éd. du Seuil, 2013. Disponible en poche chez "Points Histoire", 14,50 €. — Guy Debord, La Société du Spectacle, 1967. Disponible dans la collection "Folio".  

26/05/2020

Littérature et gastronomie

 

L'exemple de Sénèque

   Le confinement a cloué les Français chez eux, ne leur laissant presque pour seule occupation ludique que la cuisine. Nous n'avons pas souffert d'une pénurie de ravitaillement, et nous avions encore la liberté d'aller chez nos fournisseurs habituels faire nos courses. C'était le minimum vital, et beaucoup en ont profité pour approfondir, à leur façon, l'art culinaire. Bref, nous avons pris du poids, et avec le déconfinement est arrivé tout naturellement l'heure de la diète, afin de perdre les kilos superflus que deux mois d'inactivité nous avaient légués.

   Dans une de ses Lettres à Lucilius, Sénèque se moque gentiment de son correspondant à propos de l'importance trop grande qu'il accorde à la nourriture. Au moment de mourir, c'est-à-dire, puisqu'il s'agit de Sénèque, au moment de se suicider, il ne faudra rien regretter, y compris les banquets quotidiens, source sans doute d'un plaisir très vif pour Lucilius. Sénèque a en quelque sorte percé son ami à jour, et lui fait cette ironique leçon de morale : "Avoue-le, écrit Sénèque, ce n'est pas la haute politique, ce ne sont pas les affaires, ce n'est pas l'observation même de la nature qui t'inspirent du regret, te rendent si lent à mourir : tu t'en vas le cœur gros du marché aux vivres, que tu as vidé." Pour apprécier ce trait, il faut lire la note du traducteur qui nous apprend que, dans la bonne société romaine, les gourmets allaient eux-mêmes faire leurs emplettes. En somme, Sénèque insinue que Lucilius aura non seulement "dévalisé", comme on dit, les boutiques pour pouvoir consommer des mets raffinés, tel un illustre gourmand, mais qu'il aura préféré cette passion à la sagesse stoïcienne – et donc au suicide, évoqué par Sénèque dans ces pages. 

 

Ryoko Sekiguchi

   Je ne lis pas souvent des livres sur la gastronomie, mais je suis, dans la vie quotidienne, plutôt comme Lucilius : j'aime manger de bonnes choses. Lorsque, dans un roman, l'auteur évoque la nourriture, je suis toujours intéressé. Aussi, ai-je été récemment tenté par la lecture d'un court essai de l'écrivain japonaise francophone Ryoko Sekiguchi, paru dans la collection "Folio". Le titre ne me disait rien, Nagori, mais le sous-titre, très japonais, était plus explicite : "La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter". On sent tout de suite que l'auteur va nous faire prendre un chemin où littérature et gastronomie seront étroitement liées. 

   Fille d'une cuisinière japonaise, Ryoko Sekiguchi est née à Tokyo en 1970. Lors de ses études, elle est amenée à choisir le français par amour pour l'art culinaire de notre pays. Elle a étudié à la Sorbonne l'histoire de l'art, et la plupart de ses livres ont été directement écrits en français. En février dernier, elle publiait chez Bayard La Terre est une marmite, au titre évocateur. Nagori, quant à lui, date de 2018. Lors de cette première parution, beaucoup de critiques avaient salué la performance, dont le célèbre François Simon, journaliste gastronomique dont on ne voit jamais le visage dans les médias.

   Le mot "nagori" désigne en japonais une saison qui est passée, et dont quelques rares traces demeurent, comme un souvenir évanescent. Ce thème, d'une grande richesse, permet à Ryoko Sekiguchi d'entrelacer diverses considérations sur ce que nous mangeons à telle ou telle période de l'année, mais aussi de filer la métaphore sur la nostalgie et le regret. Se nourrir redevient avec elle une expérience de l'intime, qui ouvre sur des sensations ou des sentiments oubliés, perdus. Comment arrive-t-on à se rapprocher de ce qui s'enfuit ? "Nagori" est la dernière saison, qui ne reviendra plus, du moins le croit-on. 

   Lorsque nous savourons un plat complexe, manger peut être ressenti comme une quête spirituelle, ainsi que le montre l'auteur, par exemple dans cet extrait : "Parfois, c'est l'imagination d'un goût inconnu qui fait le détour par un ingrédient, ou qui initie une aventure odysséenne avec un produit fermenté. Faire se rencontrer une vie et une autre, c'est les promettre toutes deux à une vie nouvelle. Deux vies qui ont connu des temporalités, des âges et des saisons différentes se retrouvent sur un même plan, et deviennent capables de vivre une autre vie, une fois assimilés."

   Le petit livre de Ryoko Sekiguchi est rempli de ce genre de pépite. À lire délicatement et délicieusement...

 

Ryoko Sekiguchi, Nagori, "La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter". Éd. Gallimard, collection "Folio". – Sénèque, Lettres à Lucilius. Lettre n° 77. Éd. Laffont, collection "Bouquins". 

26/04/2020

Le confinement : une expérience intérieure

   L'épidémie de Covid-19 remet en cause notre organisation sociale. Le minuscule virus se transmet d'humain à humain avec une efficacité foudroyante. Dans certaines formes graves, il peut aller jusqu'à tuer, en s'attaquant aux poumons. Au vu de ces conditions épidémiques angoissantes, les gouvernements d'une majorité d'États, sur la planète, ont décidé de confiner leurs populations.

   Le confinement est une expérience limite pour l'individu. Il se retrouve face à lui-même, sans plus aucune possibilité de se tourner vers le monde extérieur pour se divertir. Même ceux qui habitent une grande maison avec un jardin, ou qui ont la chance d'être à la campagne, subissent la pression du confinement. Les médias leur rappellent constamment qu'ils doivent rester chez eux, que dehors le monde s'est arrêté

   J'ouvre mon Pascal, et je tombe au hasard sur la pensée 131, intitulée "Ennui" : "Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir."

   Dans le confinement, nous faisons l'expérience totale de l'absurdité de notre condition humaine, comme si l'on nous avait jetés en prison. Cela me rappelle une phrase de Maurice Blanchot, dans L'Écriture du désastre : "♦ Sans la prison, nous saurions que nous sommes tous déjà en prison." Avec le confinement, nous prenons conscience de la friabilité de la société. Certains souhaitent que le "monde d'après" prenne en compte cette révélation, notamment au plan politique. C'est à espérer, mais cela ne se fera pas sans peine, même si les esprits arrivent en pleine ébullition après l'effondrement.

   Je vous propose aujourd'hui une expérience plus intime. Beaucoup de livres, comme beaucoup de films, traitent d'une épidémie. Certaines de ces "dystopies" sont devenues littéralement prophétiques, on peut désormais s'en assurer. Prenant mon courage à deux mains, je me suis mis à lire L'Aveuglement de l'écrivain portugais José Saramago, prix Nobel 1998 et mort en 2010. Il y fait le tableau apocalyptique d'un monde soudain soumis à la contagion mystérieuse de la cécité. Il montre comment tout se dérègle, comment la sauvagerie remonte à la surface, comment l'homme finalement se détruit et est détruit de manière irrévocable. C'est un récit violent et désespéré qui, dans les conditions actuelles, vous angoissera sans doute davantage, mais vous permettra en contrepartie de prendre du recul. La morale du roman de Saramago n'est pas donnée, mais elle existe : il faut la découvrir.

   C'est en soi-même que tout se passe. Il est nécessaire de faire un plongeon dans son âme pour savoir où l'on en est. Si le Covid-19 ne vous tue pas, si le confinement ne vous a pas conduit au suicide, mais qu'au contraire vous avez voulu survivre et comprendre ce qui se passait (par exemple en lisant le livre de Saramago), alors cette épreuve que vous aurez traversée vous apportera sans doute un peu de sagesse.

   Et si le monde d'après devenait plus sage ?

José Saramago, L'Aveuglement. Éd. du Seuil, 1997. Disponible en poche dans la collection "Points", 7,80 €.   

07/03/2020

Sollers et son double

   Avec ce nouveau livre, Désir, Philippe Sollers ressuscite la figure d'un personnage singulier de l'histoire. Louis-Claude de Saint-Martin, surnommé le Philosophe Inconnu, est né à Ambroise en 1743. Il a vécu une vie d'aventurier de l'esprit, au cœur même de ce XVIIIe siècle qui plaît tant à Sollers. Grande figure de l'Illuminisme, par ses différents ouvrages, qu'on ne lit plus guère, et aussi par son action dans la société de son temps, Saint-Martin visiblement fascine Sollers. Dans Désir, notre romancier médite sur la manière de s'identifier à son illustre devancier, jusqu'à être lui, comme si le Philosophe Inconnu n'était pas mort en 1803, mais avait continué à vivre, tel un de ces immortels privilégiés, véritables "enchanteurs" qui apportent à l'humanité un enseignement spirituel sublime.

   Sollers donne très peu d'indications sur la biographie de Saint-Martin, précisant qu'on "ne sait presque rien sur sa vie". Il est pourtant important, à mes yeux, de tracer le portrait du Philosophe Inconnu, de préciser ce que l'on connaît, pour s'en faire une idée plus exacte. Le Dictionnaire universel d'histoire et de géographie de Bouillet, dans son édition de 1880, va nous y aider. Saint-Martin est issu d'une famille noble. La carrière militaire s'offre donc à lui, et le voilà en garnison à Bordeaux (ce qui n'a pas échappé à Sollers, lui-même d'origine bordelaise) où il se met à lire les auteurs mystiques. Il sera influencé par Martinez Pasqualis et Swedenborg, et invente son propre système sous l'appellation de "Spiritualisme pur". Saint-Martin quitte le service, et s'installe à Paris. Il y propagera, dans les cercles mondains, sa pensée, et sera sans doute initié à la franc-maçonnerie et à ses hauts grades – ce que le Dictionnaire Bouillet ne mentionne pas. Saint-Martin écrira par ailleurs au moins une demi-douzaine de livres, sous anonymat. Citons L'Homme de désir (1780) et Le Nouvel homme (1796). Il a également traduit Boehme. En 1862 paraîtra sa Correspondance inédite. Pour conclure sa notice, le Dictionnaire Bouillet tente brièvement de résumer l'œuvre de Saint-Martin : "Le but constant de Saint-Martin est d'élever l'âme de la contemplation de l'homme et de la nature à leur principe commun, Dieu..." 

   Pour Sollers, s'inspirer de Saint-Martin est une manière de nous parler du monde présent, du moins tel que le romancier le vit. Dans Désir, les époques se télescopent, Sollers fait appel à son immense culture (avec beaucoup de citations, parfois détournées) et à ses propres souvenirs. Il réécrit en fin de compte quelque chose comme ses Mémoires. En tout cas, il prend soin de dire "Je", ce qui n'est pas un mince exploit à une époque qui disloquerait plutôt le sujet. Sollers est du reste coutumier du fait. Il s'est intéressé auparavant à des esprits comme Casanova ou Vivant Denon, et a montré en quoi ils nous parlaient toujours, en quoi ils gardaient une modernité extraordinaire. Avec Saint-Martin, nous sommes sur le même registre : non pas tant celui du libertinage, peut-être ; je verrais plutôt un positionnement rendu proche aujourd'hui des Lumières, fruit de toute une réflexion sur la Révolution. Nous savons en effet que l'Illuminisme a pu être considéré comme un héritage de ces mêmes Lumières. Peut-être que, sous le babillage extravagant et discursif du romancier, perce la Raison hégélienne (Hegel est une référence majeure de Sollers) qui, comme nous l'annoncent certains philosophes, se dénouera finalement avec une reprise et une relecture de Kant. Certains indices m'incitent à en faire le pari, et je considère ce roman de Sollers, malgré ses digressions ludiques, comme une pierre importante de l'édifice qui se re-construit sous nos yeux.

Philippe Sollers, Désir. Éd. Gallimard, 14,50 €.

22/02/2020

Le livre culte de René Daumal

   Je n'avais pas lu ce roman inachevé de René Daumal, qu'on qualifiait volontiers de livre culte, et qui s'intitulait mystérieusement Le Mont Analogue. Une interview dans Le Monde de l'excellent critique William Marx, professeur au Collège de France depuis peu, et dont j'ai regardé en me délectant la récente Leçon inaugurale sur Internet, avait attiré mon attention sur ce livre. William Marx confiait que Le Mont Analogue était son livre de chevet depuis son adolescence. Il en égrenait les qualités intrinsèques, la beauté secrète et toute littéraire. Je me suis décidé à aller l'acheter, il était apparemment disponible chez Gallimard dans la collection "L'Imaginaire", où sont regroupés les plus grands chefs-d'œuvre du fonds. C'est une collection de référence, comme on sait, et que j'aime beaucoup. Thomas Bernhard y côtoie Raymond Queneau, Italo Svevo Maurice Blanchot.

  À la librairie où je me suis rendu, il y eut un moment de flottement. Ils n'avaient pas le roman dans la collection de chez Gallimard, mais chez un autre éditeur, Allia. En compulsant le volume, je me suis aperçu que c'était une publication toute fraîche, qui venait de sortir. Il faudrait peut-être parler ici un peu de ces éditions Allia, et de leur directeur, Gérard Berréby, lui-même écrivain. Sans doute trop occupé, comme le sont les éditeurs parisiens, celui-ci n'a pu me prendre au téléphone quand j'ai essayé de le joindre, afin d'avoir quelques informations fiables. Disons que les éditions Allia, nées au début des années quatre-vingt, ont d'abord repris certains thèmes autour des avant-gardes littéraires et politiques (notamment situationnistes), puis ont élargi leurs centres d'intérêt vers la littérature classique et quelques œuvres contemporaines, rares et difficiles, qui avaient fait cependant leurs preuves. Impossible de se tromper, par ces choix somme toute prudents, qui permirent à Gérard Berréby de constituer en plusieurs années un catalogue qui valait le détour, en direction d'un public cultivé qui ne s'en laissait pas conter par l'édition de l'époque. En plus, les livres d'Allia étaient confectionnés avec soin, comme de beaux objets, faits pour attirer les derniers lettrés d'un monde en perdition où la consommation standard avait tout envahi.

   J'avais en somme le choix entre deux éditions, si je voulais lire Le Mont Analogue. Je pouvais l'acquérir dans cette édition Allia, où le livre de Daumal, poète d'avant-guerre proche du Grand Jeu, trouvait parfaitement sa place. Ou bien, je pouvais en commander un exemplaire de l'édition Gallimard, que j'aurais dans quelques jours. Je tergiversais un peu, la jeune libraire ne sachant pas me dire quelle était la différence entre ces deux éditions. Elle commanda en quelques clics rapides le volume chez Gallimard, mais je lui dis alors que j'avais pris la décision de me porter sur l'édition que j'avais entre les mains, à savoir l'édition Allia. 

   Je lus donc enfin ce roman étonnant, inscrit magnifiquement dans cette tradition de la littérature française datant d'un temps où les avant-gardes régnaient, où les talents étaient légion, où l'art n'était pas un vain mot. Je fis quelques recherches, par curiosité, autour de Daumal et de son livre posthume (Le Mont Analogue ne parut que longtemps après sa mort). J'appris entre autres que le cinéaste franco-chilien Alejandro Jodorowsky s'en inspira pour un film de 1973 (La Montagne sacrée), tourné en partie au Mexique. Ce film, tiré d'un livre culte, est lui-même devenu un film culte.

   Ce qui m'a le plus intéressé, peut-être, c'est d'apprendre que Daumal était passionné par les religions anciennes de l'Inde. Il en connaissait la langue et a traduit des textes sacrés. Il me faisait penser à Raymond Queneau, lecteur assidu de René Guénon. On retrouve bien sûr ces éléments dans Le Mont Analogue, qui est un récit mystique autour d'une région du monde inaccessible et renfermant un trésor spirituel dont nous n'aurons jamais la clef, le roman étant, comme je l'ai dit, inachevé. Daumal utilise beaucoup les symboles, pour faire avancer son action, ce qui renforce encore cette impression de "tradition primordiale". 

   Quelques jours plus tard, je reçus un message de la librairie m'informant que le volume de René Daumal m'attendait à l'accueil. Cette fois, c'était l'édition Gallimard qui m'était proposée, et je n'ai pas hésité. Je voulais comparer avec Allia, et bien m'en a pris. Chez Allia, en effet, le texte du Mont Analogue est présenté de manière minimaliste, sans introduction, sans notes, sans aucune explication. Le lecteur doit se débrouiller tout seul, et je constate d'ailleurs que cela est possible, même si l'on ne possède que cinq chapitres du roman, et que la conclusion manque. On sent vers où nous conduit l'auteur, vers quel voyage indécis, sans réponse. On comprend ce qu'il a voulu nous dire, parce que soi-même on a déjà réfléchi à ces choses, et que son propos est universel. Mais l'édition Gallimard comporte des documents explicatifs supplémentaires, en particulier des notes de Daumal, qui viennent confirmer notre lecture. Le lecteur dérouté en prendra connaissance avec attention. C'est un petit plus, non négligeable, mais qui ne change rien, et ne rend nullement caduque la version Allia.

   Le conseil que je vous donnerais est de posséder les deux éditions, car Le Mont Analogue est un livre qui se relit. Il faut mettre toutes les chances de son côté, pour en comprendre l'âme. William Marx nous indique quelque chose de précieux : ce roman peut accompagner toute une vie. On le lit, on le relit, on y pense. Il est placé là, dans la bibliothèque, ou sur sa table de chevet, à portée de main. On le reprend de temps à autre, et parfois cette méthode est un moyen privilégié de progresser et d'avancer dans son propre cheminement spirituel.

René Daumal, Le Mont Analogue. Roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques. Éd. Allia, 2020, 7,50 €. Éd. Gallimard, coll. "L'Imaginaire", 1981, 8,90 €.

20/01/2020

La rentrée littéraire

   Cette rentrée littéraire de janvier a indiscutablement été marquée par le livre-témoignage de Vanessa Springora (Le Consentement, éd. Grasset, 18 €). Elle y décrit sa relation délétère avec l'écrivain Gabriel Matzneff, quand elle avait quatorze ans. Le portrait qu'elle trace de ce pédophile notoire est implacable. C'est la première fois qu'une "jeune proie" de Gabriel Matzneff, devenue adulte, prend la parole, celle-ci ayant été jusque là réservée à l'écrivain lui-même, qui se complaisait à donner uniquement sa version arrangée des faits. Autant dire que, par cette seule donnée, le livre de Vanessa Springora est un document extraordinaire. Enfin la victime peut exprimer son point de vue, à défaut de porter plainte devant la justice. Et elle le fait avec assez de recul et de maturité pour donner à réfléchir aux lecteurs de Gabriel Matzneff, d'ailleurs rares, qui faisaient leurs délices d'une prose, certes raffinée, compassée, très littéraire (Matzneff était écrivain jusqu'au bout des ongles), mais sans souci éthique. Contrairement à ce qu'il a voulu parfois donner comme impression, l'auteur des Moins de seize ans n'était pas un "sage" à la manière antique, mais un sombre libertin, souvent criminel, qui n'aura eu toujours qu'une seule idée en tête : jouir sans entraves (comme on disait pendant Mai 68) et s'en glorifier follement à travers ses livres. Le récit de Vanessa Springora est riche de notations précises sur l'ogre qui a traversé sa vie et exercé son emprise sur elle ; celle-ci, par exemple : "Ce qu'il aime, c'est l'âge de la puberté, celui auquel il est sans doute resté bloqué lui-même. Il a beau être redoutablement intelligent, son psychisme est celui d'un adolescent..." 

   P.-S. Voici les ouvrages qui attendent sur ma table de travail le moment où je m'occuperai d'eux : 

- Jacques Rigaut, le suicidé magnifique, de Jean-Luc Bitton. Préface d'Annie Le Brun. Éd. Gallimard, 35 €. Une somme de quelque sept cents pages sur un personnage passionnant mais tragique, qui a été le modèle du Feu follet de Drieu la Rochelle.

Le Siècle des révolutions. 1660-1789, d'Edmond Dziembowski. Éd. Perrin, 27 €. Une promenade historique à travers les révolutions (anglaise, américaine et française) qui ouvrirent une ère nouvelle.

Saint-Just. L'archange de la Révolution, d'Antoine Boulaud. Éd. Passés/Composés, 22 €.

   Et puis, pour conclure, une relecture magnifique : Les Deux sources de la morale et de la religion, de Bergson. Édition critique dirigée par Frédéric Worms. Éd. PUF, collection "Quadrige", 15 €. En pleine affaire Matzneff, cette relecture tombe bien, afin de ne plus prétendre que la morale ne sert à rien. Bergson est plus qu'un philosophe, c'est aussi un splendide écrivain. Sa prose se déguste, et enrichit spirituellement le lecteur, le tire vers le haut. On se sent meilleur, après une page ou deux de Bergson.

23/12/2019

Terrence Malick : le poème audiovisuel

   Un film de Terrence Malick sur les écrans de cinéma est, somme toute, une chose suffisamment rare. J'attendais avec impatience ce nouvel opus, Une vie cachée, histoire vraie d'un paysan autrichien qui, après l'invasion de son pays par les nazis, devient objecteur de conscience et authentique résistant. Dès le premier jour d'exclusivité, je suis allé voir ce film, qui dure près de trois heures. Bien qu'admirateur jusque là de ce que Malick faisait, j'ai eu du mal à entrer tout de suite dans Une vie cachée. Je sentais que quelque chose m'échappait. J'y suis alors retourné, une semaine après, et je puis dire que, là, tout s'est ouvert à moi, tout m'était enfin rendu accessible. Au bout d'un véritable "marathon" de deux fois trois heures, j'ai apprécié et même admiré cette œuvre, de manière irréfragable. Je vous conseille cette expérience insolite : voir plusieurs fois de suite, et au moins deux, ce long film. Cet art de la contemplation qu'est le cinéma de Malick demande ce désœuvrement essentiel venant du spectateur.

   Terrence Malick est un artiste profondément inspiré par le courant intellectuel du XIXe siècle des transcendantalistes américains, ces romanciers et poètes d'élite inspirés par la religion unitarienne. Celle-ci reposait sur un mysticisme en accord avec la nature, et donnait par ce moyen à l'homme la capacité directe de connaître Dieu. Dans la manière du réalisateur de filmer les paysages, on reconnaît cette inspiration majeure. Mais il ne faudrait pas s'arrêter seulement à cette dimension formelle. Le cinéma de Malick est un tout complexe. La mise en scène virtuose, les images somptueuses sur grand écran, vont de pair avec une voix off permanente et obsédante, qui devient centrale. La parole (le logos) est au cœur du processus, faisant naître un long poème, aux ramifications prégnantes jusque dans la représentation visuelle.

   Pour mieux connaître le triste héros d'Une vie cachée, je vous conseille, en français, le livre publié aux éditions Bayard, Être catholique ou nazi. Y sont reproduites deux lettres, dans lesquelles Franz Jägerstätter s'explique sur son refus de porter l'uniforme nazi et sur la nécessité du martyre, propos certes à replacer dans un contexte historique qui n'était pas pour rendre optimiste : "Si Dieu supprimait les persécuteurs, écrivait ce farouche catholique, il n'y aurait plus de martyrs, et, s'il nous dispensait du combat, nous ne recevrions plus les couronnes de la victoire." Franz Jägerstätter a été épaulé, durant toute cette descente aux enfers, par sa femme Franziska Schwaninger, à qui ses lettres sont adressées. Elle a donc partagé son combat. L'actrice Valerie Pachner, qui joue (remarquablement) son personnage dans le film, a eu des mots assez évocateurs pour parler d'elle, lors de la conférence de presse du Festival de Cannes (disponible sur Internet), insistant notamment sur le fait que la relation si puissante entre cette femme et son mari fut un idéal humain qui s'est accompli au nom du véritable amour.

   Terrence Malick a voulu conclure son film, très littéraire (au meilleur sens du terme), par une citation de George Eliot, qui dit ceci : "Le fait que les choses n'aillent pas aussi mal pour vous et moi qu'il eût été possible est à moitié dû à ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes que l'on ne visite plus." 

Franz Jägerstätter, Être catholique ou nazi. Lettres d'un objecteur de conscience. Traduit de l'allemand par Claire de Oliveira et Dieter Gosewinkel. Éd. Bayard, 13,90 €.  

23/11/2019

"J'accuse" : Polanski derrière Dreyfus

   Dans les années 90, je crois, j'étais allé voir une adaptation de La Métamorphose de Kafka dans un théâtre parisien. Polanski mettait en scène et jouait le rôle principal. Je me souviens d'un beau spectacle, et de l'affinité de l'acteur-cinéaste avec l'univers kafkaïen. En sortant de son dernier film sur l'affaire Dreyfus, J'accuse, comment ne pas penser à cela ? Une atmosphère oppressante, des décors sombres et étouffants, des personnages qui sont autant de caricatures, d'un côté ; et de l'autre, dans la vie réelle, cette malédiction qui poursuit Polanski depuis quarante ans, ce juge américain qui veut toujours que son procès ait lieu, cette affaire de viol sur mineure pour laquelle Polanski risque la prison à perpétuité, et à cause de laquelle il ne peut pratiquement plus voyager dans d'autres pays que la France, sous peine de se voir arrêté par les autorités et d'être extradé. Avec le temps, Polanski est devenu cet autre héros de Kafka, Joseph K., du Procès, sauf que lui n'est pas aussi innocent. 

   En filmant l'affaire Dreyfus, et plutôt bien, quoique sans génie particulier, Polanski a en quelque sorte voulu montrer qu'il essayait de se racheter. D'ailleurs, il apparaît sur l'écran, à un moment donné, en tenue d'académicien, comme pour faire comprendre au public quelle est, selon lui, sa place véritable. C'est peut-être un peu pathétique, mais comment ne pas le suivre quelques instants, du moins ? J'accuse est un film-événement, qui nous raconte Dreyfus sous un angle particulièrement efficace, celui du lieutenant-colonel Picquart, dont on se rappelle le rôle crucial. Cette affaire célébrissime, et si complexe, nous est donnée pour une fois à voir de manière claire et limpide. Nous en comprenons les rouages les plus mystérieux. Je crois que, si j'étais professeur, j'emmènerais mes étudiants à cette séance, pour les sensibiliser à un tournant essentiel de notre histoire intellectuelle. L'affaire Dreyfus demeure une pierre de touche pour comprendre et saisir le monde, la société, aujourd'hui encore. Le film de Polanski fait ici un étonnant travail, qui mérite d'être vu par tous, malgré la réputation sulfureuse du réalisateur. 

   Tout est parti d'un livre que je vous conseille, écrit par l'écrivain anglais Robert Harris. "L'idée de raconter une nouvelle fois l'histoire de l'affaire Dreyfus m'est venue lors d'un déjeuner à Paris avec Roman Polanski, au début de l'année 2012..." Les deux hommes avaient déjà travaillé ensemble. En lisant le roman de Harris, on peut s'amuser à voir ce que Polanski y a ajouté, ou, plutôt, retranché : l'auteur de Chinatown n'insiste pas autant que l'écrivain sur le côté "roman d'espionnage" de l'intrigue. Il essaie plutôt de faire apparaître un homme seul (en l'occurrence Picquart, Dreyfus se plaçant ici au second plan) face à la machine étatique qui va le broyer – encore cet aspect kafkaïen que nous retrouvons. J'ai pour ma part aimé aussi comment il représente cet aréopage de généraux corrompus jusqu'à la moelle, faisant de son J'accuse un brulôt antimilitariste. 

   Bien sûr, il y a d'autres voies pour aborder l'affaire Dreyfus. Je mentionnerais simplement le grand essai de Jean-Denis Bredin (L'Affaire, éditions Fayard, 1993), qui reste un classique. Mais le J'accuse de Polanski et Harris est voué à demeurer dans les annales comme une étape incontournable vers la vérité, méritant de nourrir le débat.

Robert Harris, J'accuse. Traduit de l'anglais par Natalie Zimmermann. Éd. Pocket,   

26/10/2019

Modiano ou l'amnésie de l'être

   Avant la parution de ce nouvel opus de Patrick Modiano, j'avais tenté de combler mes lacunes, en lisant quelques-uns de ses romans que je n'avais pas encore lus. Je dois dire que la tâche fut agréable, et même étonnante : je ne sais si cela est dû à mon âge, mais j'ai éprouvé comme une forme d'addiction à cet univers si particulier. Une écriture simple, allusive, est là au service d'une profondeur incommensurable pour décrire certains rapports humains, en particulier dans la dimension du souvenir et de la mémoire. Une part de son passé échappe au héros de Modiano, si bien qu'il doit se faire enquêteur pour pallier cette amnésie. Rue des Boutiques Obscures, prix Goncourt en 1978, est emblématique de cette œuvre, où le personnage principal était un détective privé. Depuis, Modiano a raffiné sa méthode. On dit souvent qu'il écrit toujours le même roman ; je ne crois pas. Ses thèmes demeurent, certes, mais il les raffine, les peaufine. C'est pourquoi je recommande très fortement de lire Encre sympathique, qui vient de paraître. Un homme essaie vainement, depuis plusieurs décennies, de résoudre le mystère de la disparition d'une jeune femme, Noëlle Lefebvre. Il s'agit de quelqu'un qui a priori lui est étranger, et pourtant il sent que c'est une partie de son passé qui se joue là : "je me faisais l'effet d'un amnésique", se dit-il. Et plus loin, encore : "je finissais par croire que j'étais à la recherche d'un chaînon manquant de ma vie". Tout à la quête de cette femme disparue, il croit "entendre une voix qui vous appelle de très loin". C'est cela qui est bouleversant dans cette histoire, la reconnaissance de l'autre comme part essentielle de sa propre vie. Modiano, en quelque cent quarante pages, arrive à nous faire pressentir ce sentiment ambigu, enfoui, secret, cette nécessité de lutter contre l'oubli de soi-même. Paradoxe ultime d'Encre sympathique, c'est à Rome, "ville de l'oubli", que le mystère va se révéler au lecteur attentif, qui gardera de ce morceau extraordinaire de littérature une impression durable et captivante.

Patrick Modiano, Encre sympathique. Éd. Gallimard, 16 €.