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11/11/2022

Suggestions de lectures

 

Dix livres à lire ou relire prochainement

 

 

L’Homme de Londres, de Simenon

Roman très cinématographique, adapté par le réalisateur hongrois Béla Tarr en 2007, sur un scénario de son complice, le romancier László Krasznahorkai.

 

Guerre & guerre, de László Krasznahorkai

Une œuvre romanesque qui promet une originalité très grande, et qui, en même temps, se présente comme fondamentalement européenne.

 

Si l’Europe s’éveille, de Peter Sloterdijk

Un essai sur un continent en crise d’identité, qui espère en un sursaut. Loin des apologies d’une certaine Nouvelle droite, et donc sans nostalgie de la révolution conservatrice allemande du début du XXe siècle.

 

Sur Maurice Blanchot, d’Emmanuel Levinas

En une centaine de pages, un tour d’horizon fécond de l’œuvre de Blanchot, par un très grand philosophe qui fut son ami.

 

Dora, in Cinq psychanalyses, de Freud

Très belle analyse de l’hystérie, toujours d’actualité.

 

Méditations pascaliennes, de Pierre Bourdieu

Le maître livre du sociologue français. Pour comprendre le monde dans lequel on vit.

 

Le Sophiste, de Platon

Une pensée sur l’ontologie, qui fascina Heidegger.

 

Histoire d’une vie, d’Aharon Appelfeld

Contrairement à ce qu’estimait Philip Roth, l’œuvre d’Appelfeld me semble se nourrir au creuset européen de l’avant-guerre, un monde englouti dont nous portons les stigmates.

 

Le Bruit et la fureur, de Faulkner

L’Amérique, c’est-à-dire la « déconstruction », comme le disait Jacques Derrida.

 

La Trêve, de Primo Levi

Pas seulement un rescapé, mais aussi un des plus grands écrivains européens de l’après-guerre.

13/10/2022

Chronique littéraire

 

Le roman et les grands classiques

 

 

1. Lecture de Patrick Modiano

 

Ces derniers temps, j’ai lu coup sur coup deux romans de Modiano, son dernier en date, paru en 2021, Chevreuse, et un autre, remontant au début des années 2000, Accident nocturne. On y retrouve ce qui fait l’originalité du romancier, la recherche d’identité d’un personnage amnésique, aux origines troubles. Au milieu de circonstances hasardeuses, et à l’occasion de rencontres fortuites, les héros de Modiano reconstruisent patiemment, comme un puzzle, leur mémoire évanouie. Les hommes et les femmes qu’ils rencontrent constituent autant de preuves fragiles, qui malheureusement leur échappent. Ce qui intéresse Modiano, ce sont toutes ces relations humaines enfouies qui resurgissent au présent et tissent un arrière-fond angoissant, discrètement révélateur. La vérité se trouve dans un passé dramatique, difficilement déchiffrable et source de traumatisme.

 

Dans Accident nocturne, le personnage principal, qui parle à la première personne, a peu d’éléments pour faire avancer son enquête sur ses origines. L’accident dont il est victime reste, par ses circonstances étranges, flou, non sans faire remonter à la surface de sa mémoire son enfance meurtrie, dont nous saurons peu de chose. La vie garde un caractère vague, insaisissable, à l’image des êtres rencontrés par je ne sais quel sort aveugle. J’ai beaucoup aimé Accident nocturne, en particulier grâce à son personnage principal, solitaire et déclassé. Modiano, il faut le redire, est un grand peintre de la solitude.

 

Il s’agit aussi d’un mauvais rêve, dans Chevreuse. C’est ainsi que Jean Bosmans voit le reflet de sa vie à une époque antérieure. Modiano écrit par exemple de ce personnage : « lui qui depuis des années avait l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelquefois se mêler... ». Modiano parvient à nous faire sentir cette délicate sensation d’immatérialité. Plus le lecteur avance dans sa lecture, et plus il ressent ce malaise (entre rêve et cauchemar) qui met en question la réalité du monde environnant. Le lecteur se laisse alors fasciner par l’art de Modiano, qui, de livre en livre, creuse ce filon.

 

Depuis son magnifique Rue des boutiques obscures, prix Goncourt 1978, le romancier revient chaque fois sur cette reconstruction d’un passé énigmatique. Écrit-il pour autant, comme on le lui a reproché, toujours le même livre ? Pas tout à fait, parce que Modiano est déjà un classique de son vivant, c’est un écrivain qui se relit avec volupté, comme Simenon. Une relecture d’un de ses romans est une nouvelle lecture, pour ainsi dire.

 

On sent dans sa littérature, je crois, l’écho lointain de la Shoah, en ce sens que les romans de Modiano y trouvent leur source, de manière parfois indirecte mais effective. J’ai eu souvent le sentiment, en le lisant, que ses romans s’inscrivaient dans le cadre démesuré de l’Histoire du XXe siècle. Modiano a ainsi abordé de front ce sujet dans Dora Bruder, en 1997, ou encore dans la préface qu’il a donnée au Journal d’Hélène Berr. La Shoah, on le sait, a bouleversé les consciences, et Modiano nous en montre les conséquences jusque dans les recoins les plus secrets de l’âme humaine.

 

 

2. Guy Debord et la morale

 

J’ai assisté récemment à une conférence-signature de la romancière Claire Touzard, auteur de Féminin, aux éditions Flammarion. Il s’agit de l’histoire, sans doute autobiographique, d’une journaliste qui est engagée dans un magazine féminin. Elle y subira l’emprise perverse de son supérieur, qui va abuser d’elle au travail. Ce qui avait attiré mon attention sur ce roman était que Claire Touzard a mis en exergue une phrase de Guy Debord, tirée de La Société du spectacle. Il s’agit du fragment n° 9 : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. » Je ne voyais au départ pas bien la relation entre la violence sexuelle et le concept de « société du spectacle ». J’ai posé la question à Claire Touzard, et nous avons eu un échange sur ce thème, qui m’a permis de comprendre la chose suivante : lorsque le vrai est un moment du faux, par exemple dans le cas de viols répétés, cela signifie que les frontières de la morale ont été abolies. Dans la société du spectacle, comme la décrit Debord, tout devient permis, y compris les pires attitudes ou exactions. Le capitalisme à outrance a ouvert la porte à tous les excès. On le voit par exemple dans un livre comme La Curée de Zola, où les malversations financières s’accompagnent d’un affranchissement à toute loi. L’héroïne de Claire Touzard est victime de ce phénomène, que la vague « #metoo » allait mettre au premier plan. On peut dire qu’il y a une nécessité de la morale et que malheureusement elle s’est perdue. Ce terme de morale semble vieillot aujourd’hui, surtout bien sûr à ceux qui n’y ont pas suffisamment réfléchi. Car la morale, c’est d’abord la capacité de vivre en société de manière responsable, pour les autres et pour soi-même. En ce sens, un Sartre a proposé une morale dans sa philosophie, et il en est de même de Debord. La citation de Claire Touzard était donc parfaitement opportune, et ma discussion avec elle autour de son roman m’a ouvert des horizons.

 

 

3. Lacan et les classiques

 

Le sympathique Dr Jacques Lacan était un personnage haut en couleur, d’une remarquable intelligence, mêmes si les usages révolutionnaires qu’il a institués dans la psychanalyse n’ont pas toujours été appréciés des patients. La lecture de ses séminaires est difficile, mais comporte ici et là certaines pépites que l’amateur de littérature ne peut s’empêcher d’approuver. Voici ce qu’il écrivait par exemple dans le tome 1er de ses Écrits : « Il est assez à la mode de nos jours de dépasser les philosophes classiques. J’aurais aussi bien pu partir de l’admirable dialogue avec Parménide. Car ni Socrate, ni Descartes, ni Marx, ni Freud, ne peuvent être dépassés en tant qu’ils ont mené leur recherche avec cette passion de dévoiler qui a un objet : la vérité. » Ce faisant, Lacan corrobore le fait que, même lorsqu’on semble à l’aise dans la pensée, il faut néanmoins toujours se référer aux classiques et à leur vérité. Cela s’appelle la culture, même si c’est devenu un mot qui fait peur. À notre époque de crise générale, il ne faudrait pas l’oublier. La culture est ce qui permet à l’homme de conserver un peu de dignité, en dépit des malheurs du temps, comme disait aussi Debord.

 

29/08/2022

Un inédit du grand écrivain

 

Naissance de Maurice Blanchot romancier

 

Avec son premier roman, Thomas l’Obscur, publié chez Gallimard en 1942, Maurice Blanchot, qui n’était jusque-là que journaliste, devient à part entière romancier. La métamorphose ne s’est pas produite sans difficultés. C’est ce que révèle la découverte du tapuscrit de Thomas le Solitaire, longue préparation au texte final. De 1931 à 1938, Blanchot travaille à ce brouillon qui, considérablement transformé, aboutira à Thomas l’Obscur quelques années plus tard. Les éditions Kimé proposent aujourd’hui la lecture de cet « avant-roman », embryon déjà conséquent de l’œuvre définitive, qui l’annonce lointainement mais sûrement, telle une étape préparatoire essentielle.

Une courte notice, en fin de volume, nous informe de la manière dont Thomas le Solitaire a été retrouvé. Après la mort de Blanchot, le 20 février 2003, la plupart de ses papiers furent éparpillés, sauf une petite partie acquise par l’université de Harvard. S’y trouvait, sous forme de tapuscrit, ce manuscrit inédit, qui révèle, remarque la même notice, une « coupure assez nette entre le projet de 1931-1938 et celui qui lui a succédé ». D’où son intérêt.

Dès le départ, en somme, ce premier et grand roman de Blanchot, Thomas l’Obscur, pose ainsi une problématique assez complexe, avec ce long enfantement en amont. C’est pourquoi, lire aujourd’hui Thomas le Solitaire est une chance tout à fait inespérée, à condition sans doute de bien connaître déjà la version de 1942 (disponible à nouveau depuis 2005). On y retrouve évidemment le même personnage principal, Thomas, confronté, dans les grandes lignes, à une atmosphère semblable. Certains passages, d’ailleurs assez rares, seront repris (ils sont indiqués comme tels dans l’édition), mais considérablement modifiés. En réalité, toute une part de la fiction, même si elle découle d’un même principe romanesque, est différente. Il y a par exemple, dans Thomas le Solitaire, davantage de personnages secondaires. Quant au style, il est pour ainsi dire surchargé, alors qu’il se simplifiera dans la version ultime. C’est un peu comme si, à un moment donné, en concevant son texte, Blanchot en avait perdu la maîtrise, qu’il retrouvera néanmoins ensuite, après une réécriture en profondeur du manuscrit.

Pour Blanchot, on le sait, le travail littéraire était une ascèse et un absolu sans fin. Jean Starobinski a pu dire, dans un article sur Thomas l’Obscur, que l’œuvre blanchotienne « n’offre aucune prise à une réflexion qui voudrait la prendre tout entière sous son regard ». Elle semble déborder, et demeure une énigme, même après relecture, conservant presque un caractère proprement « inassimilable », selon le mot très judicieux d’Éric Hoppenot.

C’est le cas, avant tout, de Thomas l’Obscur, dont Blanchot donnera d’ailleurs en 1952 une « nouvelle version », beaucoup plus courte, comme si, vers ce roman, convergeaient les interrogations majeures de sa création littéraire. Au reste, toute l’œuvre future de Blanchot est déjà contenue là, dans ce creuset romanesque « interminable » (Derrida), que préfigure Thomas le Solitaire, avec des passages déjà clairement identifiables : « Elle avait compris, y écrit par exemple Blanchot, que comme d’autres sont infirmes, privés d’un membre, elle, elle serait privée, pour tout le temps de sa vie, de sa mort. »

Thomas le Solitaire représente une expérience littéraire inclassable. Sa lecture nous permet de mieux comprendre comment Blanchot a élaboré son univers romanesque, rempli en continu de cette nuit éternelle, qui règne toujours avec obstination.

 

Thomas le Solitaire, de Maurice Blanchot. Édition de Leslie Hill et Philippe Lynes. Kimé, 282 pages, 29 €.

 

31/07/2022

"Sundown" du réalisateur mexicain Michel Franco

 

Le bleu du ciel

 

Pour son septième long métrage, le cinéaste mexicain Michel Franco s’est inspiré de L’Étranger d’Albert Camus. Le livre n’est pas crédité au générique, cependant on sent une influence certaine, non peut-être pas directe, mais bien présente ‒ surtout pour ceux qui, comme moi, nourrissent une fascination absolue pour le roman de l’écrivain français. L’Étranger n’en finit pas d’être lu par les artistes de tout acabit, comme une source inépuisable pour décrire notre modernité, depuis sa parution en 1942.

 

La première image de Sundown est un gros plan sur des rougets, dans un marché d’Acapulco au Mexique. Le soleil darde ses rayons maléfiques, comme dans un film d’Antonioni. Une famille de Londoniens très riches, jouissant du luxe d’un palace, reçoit un coup de téléphone qui les oblige à interrompre leurs vacances et à rentrer chez eux. Le frère, Neil, incarné par Tim Roth, homme trapu d’une cinquantaine d’années, célibataire, décide de faire croire à sa sœur et à ses neveu et nièce qu’il a égaré son passeport. Il reste seul dans l’incertain Mexique, paradis paradoxal où la violence éclate au quotidien.

 

On constate rapidement que Neil est pris d’une apathie radicale. Il choisit un hôtel bon marché, et passe ses journées sur la plage, à boire des bières. Il fait la connaissance d’une autochtone, Berenice, avec laquelle il noue une relation amoureuse. Il ne répond plus au téléphone, même quand sa sœur, affolée, essaie de le joindre. C’est lorsque celle-ci reviendra, quelques semaines plus tard, pour tenter de le ramener en Europe, que nous comprendrons les rapports de forces qui lient les uns et les autres au sein de la famille.

 

La sœur, dont le rôle incombe à une remarquable Charlotte Gainsbourg, est en position dominante. Elle dirige la grosse entreprise familiale. Face à elle, Neil fait figure de faible, de désœuvré. Il n’a pas son mot à dire et doit suivre le mouvement. Il a sans doute l’impression de s’ennuyer mortellement, et de vivre à côté de sa vie. Ne pas être rentré à Londres avec les autres est pour lui un acte de rébellion salvateur. Non qu’il se prenne déjà totalement en main, du moins il se cache, il se terre, se préserve. D’un non-sens global, il est passé à un non-sens individuel. La caméra zoome sur sa solitude, son état de perdition, de refus de tout, dans l’instabilité du monde.

 

Comme dans L’Étranger, il y aura la prison, qu’il supporte avec fatalité. Neil est en effet brièvement soupçonné par la police mexicaine d’avoir organisé le meurtre de sa sœur (toujours cette violence âpre, qui vous ramène à la réalité des choses, sans que cependant la léthargie de Neil ne décroisse). Devant sa sœur, il se défendait déjà de n’avoir rien à se reprocher. De quoi est-il coupable, en fait ? D’où vient sa honte ? Comme Meursault, peut-être, du simple fait de n’avoir pas envie ? « J’ai dit que oui, écrit Camus dans L’Étranger, mais que dans le fond cela m’était égal. Il m’a demandé alors si je n’étais pas intéressé par un changement de vie. J’ai répondu qu’on ne changeait jamais de vie, qu’en tout cas toutes se valaient et que la mienne ici ne me déplaisait pas du tout. » Neil est, on le voit, dans un état d’esprit comparable à celui de Meursault, tous deux sont d’étranges épicuriens...

 

Le réalisateur a voulu conclure son film en expliquant l’attitude de Neil par des causes physiologiques. Je n’ai pas aimé cette partie, où les médecins découvrent à Neil un cancer foudroyant du cerveau. On sentait monter en lui une sorte de folie, c’est vrai, avec des hallucinations visuelles traumatisantes, mais pourquoi transformer son attitude de refus en une pathologie irrémédiable et sortant si complètement de l’ordinaire ? Quel besoin, surtout, de faire intervenir, par ce moyen, une perspective moralisatrice dans cette histoire, comme une excuse in fine ? Michel Franco aurait dû s’en tenir, selon moi, à la part d’indécidable et de non-dit, inscrite dans le nécessaire hors champ du cinéma, d’ailleurs déjà parfaite évocation de la mort.

 

Cependant, je dois admettre que le dernier plan, d’une énième chambre d’hôtel à Mexico, qui préfigure la tombe, est une très belle conclusion. C’est là où sans doute se terminera, entre chien et loup, l’errance maladive du personnage de Neil (et de ses semblables), dans l’imminence de quelque tombée du jour définitive : le mot Sundown signifiant « crépuscule », en anglais.

21/06/2022

Le nouveau film d'Arnaud Desplechin

Le poème retrouvé d’Arnaud Desplechin

 

Les films d’Arnaud Desplechin ne me laissent jamais indifférent. J’ai particulièrement aimé son dernier, Frère et Sœur, avec Marion Cotillard et Melville Poupaud. La haine, mais aussi l’amour, son antithèse secrète, en sont les fils conducteurs. Desplechin filme cette histoire en lui laissant sa part d’improvisation, c’est-à-dire d’émotion, dans un style qui m’a rappelé La Règle du jeu de Renoir.

 

J’ai revu ce film, plus complexe qu’il n’y paraît, plusieurs fois. Le spectateur peut s’interroger sur les causes de la haine entre Louis, écrivain et poète, et sa sœur Alice, comédienne (elle joue dans une pièce tirée de The Dead de James Joyce). Desplechin est attiré par cette atmosphère littéraire, qu’incarnent ses deux personnages. Se détestent-ils autant chacun par jalousie du succès de l’autre ? Louis s’est inspiré de sa sœur dans l’un de ses livres, qu’elle est en train de lire alors qu’elle doit entrer en scène. Folle de rage, elle se frappe le visage et refuse de jouer. Mais l’hystérie est aussi du côté de Louis, comme une réaction presque naturelle. La mort de son fils Jacob a été pour lui un traumatisme définitif, qui a bouleversé ses relations avec sa famille. Son caractère de paria s’est creusé, malgré la présence attentive de sa très jolie femme.

 

Desplechin se garde bien d’apporter une explication. Il laisse seulement des indices, disséminés ici ou là. Avant qu’ils ne se détestent, Alice et Louis s’aimaient follement. Tous deux sont des êtres excessifs, qui vivent leurs passions avec une grande intensité. L’origine de leur brouille remonte à bien plus loin que la mort de Jacob. Sans doute à leur enfance ou à leur adolescence. Et un jour, alors que Louis reçoit un prix littéraire, sa sœur lui déclare, en riant à gorge déployée, qu’elle le hait.

 

Desplechin nous montre des scènes qui pourraient être des rêves ou des fantasmes. Ainsi quand Louis, sautant de son balcon, s’envole dans les airs et atterrit à l’hôpital dans le lit de sa mère. Dès lors, on ne sait plus très bien si ce qui arrive est réel ou bien une hallucination, d’autant plus que Louis consomme de l’opium. Tout ce flou est ce qui d’ailleurs permet au film d’acquérir une dimension psychanalytique assez évidente. Dès lors, il n’y aurait plus qu’à décrypter les sentiments grâce aux livres de Jacques Lacan, par exemple. Les références à la culture juive, dont Desplechin parsème son film, et dont il est un grand admirateur, vont peut-être dans ce sens.

 

Un des plus beaux passages de Frère et Sœur nous présente Louis accompagnant son meilleur ami, un psychiatre juif (joué par Patrick Timsit), à la synagogue pour la fête de Yom Kippour. C’est, on s’en souvient, le jour d’expiation des péchés, et Louis est vivement intéressé par ce qu’il entend. Il demande à son ami de lui traduire les paroles hébraïques prononcées par le rabbin. Or, en dressant l’oreille à cette scène, j’ai cru reconnaître la phrase suivante, tirée du Lévitique : « Tu ne découvriras pas la nudité de ta sœur, qu’elle soit fille de ton père ou fille de ta mère, qu’elle soit élevée à la maison ou au dehors. » Louis a l’air extrêmement touché par ces mots, comme si, justement, c’était ce qu’il avait à se reprocher avec sa propre sœur. Et un peu plus loin dans le film, pour aller encore dans le même sens, je note que Louis dit à Alice, lorsqu’ils se seront réconciliés : « Je pense à toutes ces années pendant lesquelles tu m’as laissé t’aimer. » Et que conclure d’une des dernières scènes, au cours de laquelle Louis et Alice se retrouvent nus dans le même lit ? Le message me semble clair, l’inceste est pointé du doigt ‒ sans nécessairement que cela soit très conscient chez Desplechin. Son film lui a peut-être échappé, en définitive.

 

Tout s’apaise, finalement. L’épilogue de Frère et Sœur est empreint d’espoir. Alice part se ressourcer en Afrique noire, et Louis reprend son travail de professeur à l’université. On le voit devant ses élèves, leur lisant un poème. Ce seront les ultimes paroles de Louis, dans le film de Desplechin. Il faut donc leur accorder l’importance qu’elles méritent. Je me suis renseigné. Il s’agit d’un extrait d’une œuvre du poète américain Peter Gizzi, né en 1959 dans le Michigan, lui-même professeur dans une université. Le titre en est : « Quelques valeurs du paysage et du temps » (en anglais Some values of lanscape and weather). Peter Gizzi y décrit tout ce qu’une génération a pu traverser et ressentir face à l’histoire, guerres comprises. C’est une poésie lyrique, très subjective, que je ne connaissais pas, et j’ai été frappé par la beauté des images. Au spectateur du film de Desplechin, maintenant, de réfléchir et de comprendre les rapports entre ce qu’il nous a raconté et ces quelques vers, que je vous cite à présent :

 

Où étions-nous

sur le ponton en train de fumer

après un jour au lit. Quelques orangés

et du velours bleu esquissent la forme des toits.

Ce n’est pas la première fois que ce sifflement nous arrête,

le train au crépuscule. Nous rappelant oum-pahs les appels

des cuivres bosselés autrefois sur la route :

de l’étoffe, des cheveux, et une corde pour nous guider.

Emmène-moi. Pour ne pas nier ces années

j’ai besoin de rester dans mon ornière

assez longtemps pour faire une embardée en dehors

de cette collision de particules qui gêne ma vue.

Je travaille d’arrache-pied pour renvoyer

d’autres palans de sauvetage quelque chose

de particulier au bleu a commencé

à remonter de la profondeur et à faire son schtick.

Et tombant dans la nuit, bien sûr

j’ai besoin de toi, mais cela dit

toutes les cordes lancées par-dessus bord

ne me trouveraient pas, comme le soleil autrefois

goutte à goutte dans le monde punk des sous-sols.

 

 

Le poème de Peter Gizzi, d’où est extrait ce passage, figure dans la brochure intitulée Revival, traduction de Pascal Poyet, éditions cipM/Spectres Familiers, collection « Le Refuge », 2003. Pour tout renseignement : CIPM Centre de la Vieille Charité 2, rue de la Charité 13002 Marseille (04 91 91 26 45). Il est possible de commander la brochure pour 10 €.

10/05/2022

Un inédit de Céline

 

Description d’un combat

 

On a beaucoup parlé, depuis peu, de la découverte de trois manuscrits inédits de Céline. C’est en effet un événement littéraire d’une très grande importance, qui va bouleverser notre approche du romancier. Les éditions Gallimard viennent de sortir Guerre, en quelque sorte le témoignage de Céline sur sa guerre de 14. DansVoyage au bout de la nuit, il y avait une ellipse relative à ce qui s’était passé pendant cette période. Guerre vient combler cette lacune de manière aussi précise que stupéfiante.

 

Ce qui ne veut pas dire que Guerre serait une partie annexe du Voyage. Guerre est un roman autonome, une œuvre à part entière. Il fut écrit en 1934, soit deux ans après la publication du Voyage. C’est manifestement un premier jet. Céline projetait certainement d’y revenir. Le manuscrit, tel qu’il a été retrouvé, a beaucoup souffert, et le début manque. Cependant, l’essentiel est là, une histoire basée sur ce que le jeune Louis Ferdinand Destouches a vécu, mais le tout passé au filtre de l’imagination. Sans parler d’une écriture brute de décoffrage, où le style célinien fait des merveilles pour relater une expérience de violence, de combats, et toutes les petites lâchetés qui vont avec.

 

On sent ainsi dans Guerre un très grand malaise, celui de toute une génération qu’on a envoyée au casse-pipe sans complexe. Les soldats de 14-18 furent considérés carrément comme de la chair à canon. Le film de Stanley Kubrick, Les Sentiers de la gloire, en 1957, avait dénoncé les exécutions sommaires de soldats accusés de désertion. Dans Guerre, Céline touche à ce problème de près, avec des allusions claires. Il ne peut s’empêcher de lâcher, à un moment : « Ça y est, que j’ai dit, cette fois je déserte pour de bon. » Un sentiment de haine prévaut donc chez les combattants, contre l’absurdité de cette boucherie à laquelle on les condamne. On retrouve sans surprise cette haine dans le texte de Céline.

 

N’est-ce pas une chose fort compréhensible ? La Grande Guerre, de fait, fut une folie complète. Je me suis intéressé, il y a quelques années, aux véritables causes du conflit. Or, il est pratiquement impossible de les définir rationnellement. L’attentat de Sarajevo n’est qu’un prétexte secondaire. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle déclaré la guerre à la France ? Elle-même l’ignorait, et les historiens n’ont jamais pu se mettre d’accord sur ce point. On perçoit donc très bien, rétrospectivement, le non-sens absolu qu’il y avait, à l’époque, à envoyer, durant quatre longues années, nos soldats sur le front, dans la boue et l’argile rouge des tranchées. Céline, dans Guerre, se fait l’écho de cette situation historique. Sa révolte contre la guerre peut être généralisée sans problème. Elle est universelle. C’est ce qui fait, selon moi, la grandeur de son texte.

 

Céline décrit admirablement tout ce que la guerre a changé en lui dramatiquement. Il explique par exemple : « Le coup qui m’avait tant sonné si profondément ça m’avait comme déchargé d’un énorme poids de conscience, celui de l’éducation comme on dit, ça j’avais au moins gagné. […] Je devais plus rien à l’humanité, du moins celle qu’on croit quand on a vingt ans avec des scrupules gros comme des cafards qui rôdent entre tous les esprits et les choses. » À partir de là, on comprend que Céline aura du mal à se reconstruire une identité, et que, d’ailleurs, il n’y parviendra jamais complètement. On guérit rarement de ce genre de traumatismes, surtout lorsqu’on a, comme Céline, une prédisposition à la souffrance.

 

Dans Guerre, j’ai retrouvé un peu l’atmosphère de Guignol’s band, que j’avais lu avec passion lorsque je faisais mon service militaire. Tout ce petit monde de la prostitution et des souteneurs, un érotisme crapuleux ‒ et puis un style tellement clair, sous l’argot, tellement classique en fait. On a l’impression d’une musique, d’une partition pour clavecin, tantôt de Rameau, tantôt de Scarlatti. Goûter Céline, voyez-vous, est une question d’oreille avant tout !

 

Louis-Ferdinand Céline, Guerre. Édition établie par Pascal Fouché. Avant-propos de François Gibault. Éd. Gallimard, 19 €.

24/04/2022

Retour sur un essai de Mathilde Brézet

 

Un dictionnaire portatif des personnages de Proust

 

 

Le Prix littéraire Cazes-Brasserie Lipp, du nom de la fameuse brasserie située en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés à Paris, vient d’être attribué, pour sa 86e édition, ex æquo à Mathilde Brézet et Gautier Battistella. C’est l’occasion de revenir sur la première, auteur d’un abondant et délicieux dictionnaire des personnages de Proust. À la recherche du temps perdu en contient environ 2500, d’importance variable : Mathilde Brézet en a retenu une centaine, pour nous offrir une promenade très agréable dans l’œuvre du romancier, loin des théories peut-être trop alambiquées de certains universitaires.

 

Mathilde Brézet a bien compris que rien n’est plus changeant qu’un personnage de La Recherche, d’un épisode à l’autre, jusqu’à la contradiction même. Le monde proustien n’a rien à voir avec le monde balzacien, par exemple. Mathilde Brézet le souligne : « Faire sentir que ses personnages ne sont pas ceux de Balzac ; faire voir la nouveauté de la construction de leur caractère : parmi d’autres, c’est un souci qui revient constamment dans les éclaircissements que Marcel Proust donne sur son œuvre. »

 

On retrouvera avec plaisir, au fil de ce dictionnaire, les figures familières qui ont frappé chaque lecteur, au cours de sa lecture ou de ses relectures. On croise évidemment Swann, dont Mathilde Brézet propose une analyse très « carrée », en faisant intervenir, par contraste, la vision du « narrateur » (qui lui aussi aura droit à une belle notice). Cela donne : « Swann est un type intelligent qui a fait l’erreur de prendre la vie au sérieux. La réussite du narrateur sera de savoir s’extraire non pas de la confusion entre l’art et la vie, mais de la vie tout court. »

 

L’un de mes volumes préférés du roman a toujours été La Prisonnière, que je relis régulièrement. Il est évoqué à travers le personnage si troublant d’Albertine. Sans insister trop lourdement sur la notion de « claustration », Mathilde Brézet voit cependant la dimension borderline de cet épisode central : « La lecture de La Prisonnière est une plongée dans une très bizarre, très fascinante et très morbide relation. »

 

D’autres protagonistes, que nous aimons, passent sous la loupe grossissante de Mathilde Brézet : le peintre Elstir, l’écrivain Bergotte, la Berma, etc., jusqu’à l’extraordinaire femme de chambre de la baronne Putbus : « un mythe se construit, écrit Mathilde Brézet à propos de ce dernier personnage, par accumulation savante de détails sulfureux, et ce fantôme pur fantasme prend la tête du petit peuple érotique que le narrateur emporte dans sa conscience ».

 

Mathilde Brézet nous propose, en fin de compte, une lecture subjective de La Recherche. Elle s’appuie évidemment quelque peu sur les nombreux travaux scientifiques qui ont été conduits à propos de Proust, mais toujours pour revenir à sa perception personnelle du roman. Elle termine du reste son avant-propos par cette affirmation très significative : « Proust l’a dit une fois pour toutes : tout lecteur est, quand il lit, lecteur de lui-même. » C’est un peu la leçon essentielle de ce Grand Monde de Proust, leçon qui me rappelle le texte important de Roland Barthes intitulé « Écrire la lecture », dans Le Bruissement de la langue.

 

 

Mon souhait serait donc que cette conclusion essentielle du livre de Mathilde Brézet puisse inciter de nombreux lecteurs à se replonger dans Proust, afin de mieux se connaître !

 

Mathilde Brézet, Le Grand Monde de Proust. Éd. Grasset, 26 €.

À signaler, Essais de Marcel Proust, sous la direction d’Antoine Compagnon. Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 69 €.

29/03/2022

Un nouveau livre du romancier français

 

La vérité sur Philippe Sollers

 

 

Il a toujours été difficile d’avoir des idées claires sur Philippe Sollers. L’écrivain a abordé tous les genres de littératures, inspiré par les plus illustres auteurs classiques, de Dante à James Joyce. Surtout, il a eu la faculté, depuis quasiment ses débuts, de côtoyer les avant-gardes du moment, en en devenant souvent la tête pensante, voire l’un des chefs revendiqués. Le surréalisme l’avait beaucoup intéressé, il portait une grande admiration à André Breton. Puis, le jeune mouvement autour de la revue Tel Quel, dont il fut l’un des fondateurs, l’a longuement retenu, et s’adaptait fort bien, en politique, à son maoïsme sans retenue, étiquette lourde à porter par la suite. La concurrence avec le mouvement situationniste se dénoua, à partir des années 80, par une admiration sincère pour Guy Debord, qu’il invita plus tard à se faire publier aux éditions Gallimard. En 1983, le roman Femmes avait permis à Sollers de se recentrer sur une littérature plus « conservatrice », faite, plus que jamais, de références aux grands auteurs, mais aussi de libertinage tous azimuts.

 

Aujourd’hui très âgé, Sollers continue de publier chaque année des sortes de romans-essais, dans lesquels il médite à partir de ses lectures récentes ‒ il a en effet constamment été un grand lecteur et un remarquable critique. Le volume, cette année, ne comporte qu’une soixantaine de pages et s’intitule Graal, comme s’il s’agissait presque d’un chant du cygne. C’est cependant un texte très significatif, indubitablement, qui mélange avec une sincérité désarmante les grands thèmes du Sollers que nous connaissons, mais en donnant des clefs véridiques. La vieillesse n’a fait que conforter le légendaire « libertin » des lettres, semble-t-il, qui a compris que, désormais, s’apprêtant à jouer son dernier coup d’archet, il rentrait dans la phase des aveux et de la confession ultime. Il y a dans cette prose raffinée de Graal un émouvant tremblé ‒ comme dans l’écriture manuelle de certains vieillards épuisés par la vie, mais désirant néanmoins toujours en jouir, du haut de leur siècle incertain. Cette écriture, d’ailleurs, ressemble à la mienne, désormais.

 

On savait Sollers adepte et admirateur d’un certain illuminisme qui traversa notamment le XVIIIe, son siècle de prédilection. Dans Graal, notre auteur, allant plus loin, nous donne le fin mot : « Mon anomalie génétique inexpliquée est connue depuis longtemps des spécialistes. […] je suis un Atlante, ce qui expliquerait la plus grande partie de mes bizarreries. » Eh oui ! Vous avez bien lu. Un « Atlante », c’est-à-dire un de ces humains issus de l’Atlantide, ce continent mystérieux, englouti il y a plusieurs millénaires au moins. Platon l’évoque dans le Timée et le Critias. L’Atlantide a donné lieu, à travers les siècles, à toutes sortes d’interprétations ou de délires pseudo-scientifiques.

 

Sollers, inspiré par un ouvrage rare du XVIIIe siècle, Les Mystères sexuels de l’Atlantide, va insister sur le type d’initiation que lui-même aurait reçu. C’est une initiation incestueuse et très libertine : « les femmes atlantes apprennent très tôt aux jeunes garçons à se caresser pour imiter les femmes en train de se donner du plaisir. […] Ce sont bien les mères et les tantes qui se chargent volontiers de cet événement qui marque à vie les jeunes mâles. » Et Sollers de revenir à l’envi sur sa propre initiation charnelle avec sa tante, qu’il avait déjà racontée à mots couverts dans Femmes, si je me souviens bien.

 

À partir de cette scène inaugurale, l’imagination de Sollers vagabonde, de manière érudite, grâce à toute une série de textes anciens qu’il cite généreusement. Pour lui, la plupart des grands hommes qui ont marqué l’humanité étaient des Atlantes. Le Christ par exemple, sur lequel Sollers ne tarit pas d’éloges (notre libertin est aussi un grand catholique romain). Ou encore, saint Jean, fondateur de « l’Église invisible », auteur mythique d’un Évangile gnostique. « Que fait Jean, écrit Sollers, à la fois mort et vivant, pendant tout ce temps ? Il n’y a qu’une seule réponse : il garde le Graal, mais où et comment ? La réponse est au début de son Évangile, à condition de bien le comprendre et en le traduisant au présent : Au commencement est le Verbe... »

 

Sollers a souvent affirmé qu’il aimait beaucoup l’écrivain ésotérique René Guénon. Je suis moi-même un lecteur de Guénon (en particulier du Roi du Monde, disponible aux éditions Gallimard). J’aime les constructions symboliques, qui nous mettent sur le chemin de la véritable tradition. Bien sûr, Sollers nous parle de tout ceci avec un « moi » très amplifié, le sien, qui déforme sans doute un peu la doctrine originelle. Il se rapproche peut-être, ce faisant, d’un René Daumal et de son fascinant Mont Analogue. Au fond, dans Graal, Sollers nous donne une belle leçon de subjectivité romanesque. Car le « romanesque » est là, dans cet effort de Sollers d’aller au plus profond de soi, pour se connaître enfin. Expérience essentielle et bien connue, mais rarement réalisée de nos jours. Il y faut sans doute toute une vie.

 

 

Philippe Sollers, Graal. Éd. Gallimard, 12 €.

08/03/2022

Un livre de souvenirs de l'académicien français

Jean-Marie Rouart par Jean-Marie Rouart

 

 

Je me souviens du premier livre de Jean-Marie Rouart que j’ai lu. C’était un essai sur le suicide, intitulé Ils ont choisi la nuit. Nous étions en 1985, et je suivais, sans y croire, des études de droit assommantes et sans avenir pour moi. La question de ma propre disparition se posait alors à mes yeux, comme une idée à cultiver, sans forcément passer à l’acte (du moins pas dans l’immédiat). La malheureuse perspective qui était la mienne, de devenir un juriste austère, enfermé dans un bureau poussiéreux à lire des articles de loi, ne m’égayait nullement. La seule matière qui soulevait quelque intérêt en moi était les sciences politiques. Hélas, elle était reléguée en option. Le reste me faisait périr d’ennui.

 

Il était donc logique, dans ce contexte très dépressif, que je me rabatte sur la lecture des livres, ma vraie passion depuis l’enfance. La presse spécialisée faisait mes délices. À cette époque, Jean-Marie Rouart jouait un rôle de tout premier plan dans la vie littéraire. Romancier, il était aussi un brillant critique et dirigeait avec succès le supplément des livres du Quotidien de Paris. Il devait d’ailleurs revenir ensuite au Figaro de Robert Hersant, accomplir la même tâche. On n’imagine plus aujourd’hui l’intensité de cette vie littéraire et intellectuelle qui, chaque semaine, battait au rythme des articles et des chroniques régulières. La presse de gauche faisait encore un travail admirable, la culture ayant toujours été son pré carré traditionnel. Dans ces années-là, le grand Bernard Frank confectionnait son interminable chronique dans l’éphémère quotidien socialiste Le Matin. Il devait la poursuivre par la suite au Monde, puis au Nouvel Obs jusqu’à sa mort.

 

Je dois dire que c’est en devenant un lecteur assidu de cette presse que j’ai appris, délaissant le droit, ce qu’était la littérature. C’est donc avec beaucoup de curiosité, ainsi que de nostalgie, que j’ai lu le livre de souvenirs de Jean-Marie Rouart, paru ces jours-ci, Mes révoltes. Il y traite de ces années d’effervescence, vécues pour ainsi dire de l’intérieur. Certes, il ne fait parfois que survoler les grandes périodes charnières, mais en laissant entrevoir comment il sut les accompagner de sa remarquable énergie créative. Il relate les rencontres extraordinaires ou, parfois, décevantes, qu’il put faire dans ce milieu du journalisme parisien. Il rend par exemple un hommage appuyé à Paul Guilbert, personnage hors du commun, qui lui fit connaître Philippe Tesson, patron du Quotidien de Paris. Ce journal fut l’une des plus belles aventures de sa vie, avec la réunion de jeunes et remarquables journalistes, voués plus tard à une inoubliable carrière (de Dominique Bona à Éric Neuhoff).

 

Au Figaro, les choses n’avaient pas été aussi agréables, du moins dans un premier temps. C’est là que Rouart avait fait ses débuts, en enquêtant sur des affaires sensibles. On y perçoit déjà le Rouart épris de justice, qui culminera bien plus tard avec sa défense du jardinier marocain Omar Raddad, accusé à tort de meurtre. Puis, Jean d’Ormesson fut nommé, de manière très arbitraire, directeur du Figaro. Cela nous vaut un portrait authentique, sans complaisance aucune, il faut le souligner, de celui qui deviendra son meilleur ami. Jean d’O n’était pas fait pour cette fonction accaparante, qui lui gâchait littéralement la vie. Il « n’avait aucune expérience de ce qu’était le journalisme », estime Rouart. Pour ainsi dire mis à la porte du journal, après une brouille avec Jean d’Ormesson, Rouart en profita pour régler ses comptes dans un roman à clefs, Les Feux du pouvoir, futur prix Interallié. Quelques années plus tard, Jean-Marie Rouart revenait au Figaro par la grande porte.

 

À travers toutes ces péripéties, ce « roman » d’une vie, Jean-Marie Rouart tire, dans Mes révoltes, le bilan de son existence. On s’aperçoit que tout n’a pas été toujours facile pour lui, notamment le procès en diffamation qui suivit la publication de son livre Omar, la construction d’un coupable, au début des années 2000. Il s’arrête longuement sur cette affaire. Rouart n’est pas ce privilégié insouciant, qu’on nous présente souvent, réfugié à l’Académie française. C’est au contraire un homme de conviction, qui a besoin de combattre pour se sentir exister. L’adversité l’a fait souvent réfléchir à la condition humaine, et aux injustices d’une société qu’il trouve tellement imparfaite. Il fait l’aveu très simple de cette découverte dans les dernières pages de son livre : « La clé qui me manquait m’apparaissait : la société elle-même. Sous ses dehors si policés, ses raffinements plaisants, ses délicieux accommodements avec ceux qui se plient à ses exigences, elle pouvait se muer en impitoyable machine à broyer les faibles, les marginaux, les indomptés. » On reconnaît bien ici le style de Rouart, lorsqu’on est familier de ses romans, depuis La Fuite en Pologne (1974), cette sorte d’élan qui le porte à la rébellion, et donc vers la littérature. Car, ajoute-t-il, quels sont ceux dont la mission, face à cet état de fait désespérant, est de rétablir la vérité et la justice ? Eh bien, les artistes, nous dit Rouart, et en particulier les écrivains.

 

Il me semble que, dans Mes révoltes, Jean-Marie Rouart a cherché à atteindre la plus grande sincérité possible. C’est un retour sur lui-même, pour tâcher de clarifier le portrait qu’il veut laisser à la postérité ‒ assez loin de celui que ses détracteurs colportent souvent, notamment à gauche. Et pourtant, l’homme est d’une ouverture d’esprit très avérée : à propos du Quotidien de Paris, par exemple, il pouvait résumer d’un mot son projet essentiel : « On avait choisi d’abolir les oppositions politiques au bénéfice de deux dieux : le talent et la liberté d’esprit. » Voilà une jolie formule, qui me paraît s’appliquer parfaitement à Jean-Marie Rouart, réformateur toujours insatisfait du monde qui l’entoure. En ces temps difficiles que nous traversons, elle garde toute sa valeur, plus que jamais.

 

Jean-Marie Rouart, Mes révoltes. Éd. Gallimard, 20 €.

22/02/2022

Une nouvelle adaptation de Maigret au cinéma

Maigret par Depardieu

 

 

En cette année 2022, le cinéma rend hommage à Georges Simenon. Deux films tirés de ses œuvres sont programmés, avec, pour tous les deux, dans les rôles principaux, Gérard Depardieu. D’abord Maigret, de Patrice Leconte, qui sort ce mercredi, adapté de Maigret et la jeune morte. Puis, prévu en octobre, Les Volets verts, de Jean Becker, d’après un « roman dur » qui narre la fin de parcours tragique d’un grand acteur parisien. L’occasion pour l’imposant Depardieu d’incarner, dans les deux cas, des personnages vieillissants, dans leur déclin, peut-être proches de lui.

 

J’ai vu seulement en avant-première le Maigret, après avoir relu le roman dont il est tiré. C’est sans doute l’un des meilleurs de la série. Une jeune fille est retrouvée morte dans une rue de Paris. Elle n’a aucun papier d’identité sur elle, et l’enquête part donc de zéro. Maigret va se prendre de passion pour cette affaire. Il se fixe sur la personnalité de la morte, qu’il essaie de reconstituer bribe par bribe. C’est sa technique pour arriver à l’assassin. « Car, jusqu’ici, écrit Simenon dans le cours du roman, ce n’était pas à l’assassin qu’il avait pensé, mais à la victime, c’était sur elle seule que l’enquête avait porté. Maintenant enfin qu’on la connaissait un peu mieux, il allait être possible de se demander qui l’avait tuée. » Le film également insiste beaucoup sur cette sorte de fascination de Maigret pour les jeunes filles perdues, livrées à elles-mêmes dans une ville dangereuse. Elles sont fragiles, trop faibles, et c’est pour cela que le commissaire, sentant naître en lui une fibre paternelle, voudrait les protéger. La jeune morte, chez Leconte, est orpheline, et aurait pu être l’enfant que Maigret n’a pas eu.

 

En même temps, Leconte et Depardieu proposent une synthèse du personnage de Maigret. Ils récapitulent tout ce qu’on sait de lui, son génie pour percer à jour les caractères les plus pervers, pour comprendre ce qui s’est réellement passé lors d’un crime et qui n’est évidemment jamais très beau. Maigret évolue, c’est son métier, dans un univers de passions humaines très noires, souvent sordides. En n’hésitant pas à s’y plonger, à s’en imprégner, il parvient à les révéler au grand jour. Il suffit qu’il apparaisse quelque part, masse grise et animale, qu’il pose deux ou trois questions dont il a l’art, et les situations les plus mystérieuses se dénouent peu à peu. Maigret n’est pas pressé. À un moment, dans le film (qui souligne cette dimension « zen »), il confie même à sa femme : « J’évite de penser. »

 

Maigret est un film qui repose avant tout sur les épaules de Depardieu, comme si l’acteur avait réussi une parfaite et complète osmose avec son personnage. La caméra ne le quitte jamais, même si, pour lui donner la réplique, des comédiens remarquables, comme Hervé Pierre ou Aurore Clément, ont été convoqués. Il y a aussi André Wilms, dont ce fut le dernier rôle, pour une prestation étonnante et énigmatique. Pour le personnage qu’il joue, le temps s’est arrêté. Il est demeuré dans le passé, et sa folie douce ne le quitte plus. Il ressemble un peu à Maigret.

 

Le roman de Simenon, ai-je trouvé, avait un côté « modianesque » avant la lettre. Le film de Leconte a gommé cet aspect ; il est cependant bel et bien le constat brutal de la fin d’un monde, qui ne reviendra pas. C’est de manière très claire une méditation sur un certain cinéma français, dont la disparition est de plus en plus effective.

 

Je ne doute pas, pour l’avoir, elle aussi, relue, et avec plaisir, que l’histoire racontée dans Les Volets verts sera tout autant, pour Depardieu, l’occasion d’une épreuve de vérité. Ma hâte est grande de voir ce monstre sacré se coltiner le personnage de Maugin, comédien fascinant en fin de règne, alcoolique, prisonnier de toutes ses contradictions, dans l’univers sans pitié du spectacle.

 

Ces deux films, et ces deux romans, apportent la preuve qu’aujourd’hui Georges Simenon a encore bien des choses à nous dire. On a fini par le prendre au sérieux, il est même entré dans la Pléiade. Avec ses livres simples, concis, mais porteurs d’une humanité profonde, il est un romancier qui sait particulièrement toucher le cœur du lecteur contemporain, las des scénarios démesurés et sans âme.

 

Georges Simenon, Maigret et la jeune morte, 1954. Du même, Les Volets verts, 1954. Disponibles au Livre de Poche.

 

Maigret, film de Patrice Leconte avec Gérard Depardieu, en salle le 23 février. Les Volets verts, film de Jean Becker, scénario de Jean-Loup Dabadie, avec Gérard Depardieu, sortie prévue en octobre 2022.

21/01/2022

Le nouveau roman de Houellebecq

Michel Houellebecq : anéantir, une belle réussite romanesque

 

 

Le nouveau roman de Michel Houellebecq, anéantir, a été accueilli en fanfare. La couverture, spécialement conçue par l’auteur, blanche et cartonnée, avec un signet rouge, comme dans la Pléiade, a fait beaucoup parler d’elle. Il faudra s’y habituer, cette présentation rigide est déjà en vogue dans les pays anglo-saxons, et semble contredire le côté « jetable » des produits manufacturés contemporains. Le livre est là pour durer ; du moins, telle est la volonté de Houellebecq, qui nous offre donc un gros roman agréable à tenir en main, esthétique pour l’œil, avec une référence visuelle, pourquoi pas, au « white album » des Beatles. Pour ma part, j’ai plutôt apprécié. Reste maintenant à savoir ce que vaut sur le fond anéantir, et je dois dire que, là aussi, j’ai été plutôt séduit.

 

Après Soumission et Sérotonine, deux grandes réussites littéraires, Houellebecq a décidé de creuser dans la même veine, une sorte de réalisme romanesque, tempéré par un art de la litote qui l’apparente aux meilleurs moralistes français. L’histoire est assez simple. Paul, le personnage principal, la quarantaine, énarque, est conseiller du ministre de l’économie, à Bercy. Nous sommes à la veille de l’élection présidentielle de 2027. Des attaques terroristes viennent perturber un climat social apaisé, alors que l’économie repart à la hausse. Il s’agit, on le constate, d’une « dystopie », et cela permet à Houellebecq de nous concocter d’ingénieuses considérations sur la politique. Et d’appuyer aussi sur le thème de l’amitié, grâce à celle qui rapproche Paul de son ministre, Bruno (calqué sur l’authentique Bruno Le Maire), homme d’État promis, il est vrai, à un grand destin ‒ peut-être celui de devenir un jour ou l’autre président de la République.

 

Néanmoins, l’aspect essentiel d’anéantir réside, outre sa dimension sociologique, dans les relations humaines, celles entre Paul et sa femme Prudence, ainsi que celles, plus complexes, avec sa famille. C’est ce qui intéresse Houellebecq avant tout, et là où il est très fort. Le thème de la fin de vie est également très présent. Nous savons, après l’article retentissant paru il y a peu dans Le Figaro, que la mort obsède Houellebecq. Lorsque le père de Paul est atteint d’un AVC et en ressort très handicapé, le roman se concentre sur la question de l’euthanasie et de la qualité des soins en EHPAD. Houellebecq prône, même dans les pires épreuves, une sorte de réconciliation avec la vie. À la fin du roman, ce sera au tour de Paul lui-même d’être confronté à la maladie et d’accueillir l’éventualité de sa propre disparition. Houellebecq, qui s’est documenté très sérieusement sur l’aspect technique de ce qu’il raconte, nous expose d’une manière dramatique et saisissante comment soudain, dans la vie, la mort peut surgir et s’infiltrer de manière implacable. Je dois dire que j’ai été bouleversé par ces pages sans effets particuliers, sobres, parmi les plus belles de Houellebecq, dans lesquelles son écriture extrêmement fluide fait des merveilles.

 

Houellebecq y met juste ce qu’il faut de digressions sur Dieu et la religion. Le personnage de Paul, fort intelligent, n’est pas pour autant un pur intellectuel. Il confère à ce qui lui arrive une dimension toute humaine. « Le monde était-il matériel ? C’était une hypothèse, mais pour ce qu’il en savait le monde pouvait aussi bien être composé d’entités spirituelles... » Depuis Soumission, au moins, on sent Houellebecq hésiter à franchir le pas de la croyance religieuse. Face au nihilisme grandissant du monde moderne, il semble se demander, comme avant lui Huysmans, si la religion ne lui apporterait pas la sérénité qu’il espère. Dans un passage, il cite même un verset de Claudel, et on sent qu’il regrette de ne pouvoir le reprendre à son compte : « Je sais que là où le péché abonde, là votre miséricorde surabonde. »

 

Malgré l’aspect tragique de son roman, Houellebecq me paraît, dans anéantir, s’être réconcilié pour une part avec l’existence. Son personnage de Paul, son alter ego, n’est pas un homme révolté. Il ne veut pas renverser l’État, et, lorsqu’il tombe malade, il l’accepte, avec angoisse, sans doute, mais de façon plutôt fataliste. Dans anéantir (le titre même aurait pu induire plus d’agressivité et de rébellion), Houellebecq ne fait nullement œuvre de subversion. C’est peut-être dommage. Il est rentré dans le rang, bien sagement ‒ avec pour seul viatique la certitude qu’il faut traverser cette existence le mieux possible, sans être dupe de la société et de ce qu’elle vous impose parfois à mauvais escient. Une sagesse perce, en filigrane, comme si un nouveau Houellebecq était en train de naître. Il a la pudeur de ne pas insister à outrance sur cet état d’esprit. Il écrit d’ailleurs, dans les « remerciements », de manière assez amusante : « Je viens par chance d’aboutir à une conclusion positive : il est temps que je m’arrête. »

 

J’attends d’ores et déjà les prochains livres de Michel Houellebecq, avec la plus grande et belle impatience...

 

Michel Houellebecq, anéantir . Éd. Flammarion, 26 €.

À lire également, Misère de l’homme sans Dieu. Michel Houellebecq et la question de la foi. Sous la direction de Caroline Julliot et Agathe Novak-Lechevalier. Éd. Flammarion, collection « Champs essais », 14 €.

18/12/2021

Retour sur le jeune romancier François-Henri Désérable

L’un des prix littéraires les plus convoités de la saison est le Grand Prix du roman de l’Académie française. Cette année, il a été attribué au jeune romancier de 34 ans François-Henri Désérable, pour son roman, Mon maître et mon vainqueur. En le couronnant, les académiciens français ont fait preuve d’une grande jeunesse d’esprit, et ont comme lancé un message, selon lequel la vraie et bonne littérature était celle qui se dégustait avec la plus vivante alacrité.

 

Mon maître et mon vainqueur est le quatrième roman de François-Henri Désérable. Il faut surtout noter, paru en 2017, Un certain M. Piekielny, dont l’intrigue est inspirée d’une péripétie toute secondaire, mais curieuse, du fameux roman de Romain Gary, La promesse de l’aube. Elle permettait au jeune romancier de rendre hommage à un auteur qui, sans doute, a joué un rôle important dans sa formation littéraire. Si François-Henri Désérable se reconnaît un devancier qui l’aura fortement inspiré en littérature, c’est bien Romain Gary ‒ davantage, selon moi, qu’Albert Cohen. Disons-le tout de suite, avec Mon maître et mon vainqueur, on pense souvent à Émile Ajar, le double fantasmatique de Romain Gary, celui grâce auquel l’auteur prolifique des Cerfs-volants obtiendra le prix Goncourt une deuxième fois, avec le grandiose La Vie devant soi, en 1975.

 

L’histoire qui nous est racontée dans Mon maître et mon vainqueur est extrêmement bien agencée, et le suspense final, jamais appuyé, arrive de la manière la plus naturelle et la plus drôle qui soit. C’est une histoire d’amour un peu ébouriffante, avec une héroïne qui sort presque de l’ordinaire. Tina est une jeune actrice, passionnée de Verlaine et de Rimbaud. Pour la présenter, François-Henri Désérable précise : « Tina dès le matin se récitait toujours deux poèmes, un de Verlaine, un de Rimbaud : elle n’aimait rien tant que la poésie de Verlaine et de Rimbaud. » Tina est mariée à Edgar, surnommé « la Doudoune ». Les maris n’ont jamais le beau rôle, dans les romans, sinon il n’y aurait plus de romans. Car Tina a aussi un amant, Vasco, avec lequel elle vit une folle passion : « elle avait honte, pas seulement de faire ce qu’elle faisait, mais bien pire, d’être ce qu’elle était ‒ infidèle, déloyale, irresponsable ; elle maudissait ses faux-semblants, sa duplicité, ses mensonges... » Tina est incontestablement une belle héroïne, en ce que par sa beauté et son tempérament de feu elle va semer autour d’elle la destruction. Mais, je le répète, toute cette histoire est racontée avec humour et allégresse. J’ai songé parfois à l’humour juif new-yorkais, propre à un Woody Allen.

 

François-Henri Désérable ne nous fait jamais la morale. Il se contente de narrer avec jubilation cette histoire somme toute banale, à laquelle il insuffle un esprit qui rappelle aussi un peu Raymond Queneau. La ville de Paris joue un grand rôle, dans Mon maître et mon vainqueur, et Tina est l’archétype de la Parisienne du XXIe siècle. Décidément, voilà un roman bien séduisant, dont je vous laisse découvrir le dénouement avec étonnement.

 

François-Henri Désérable, Mon Maître et mon Vainqueur. Éd. Gallimard, 18 €.

01/12/2021

Un cinéaste chamane

 

Memoria, Prix du Jury au Festival de Cannes, est le neuvième long métrage du cinéaste thaïlandais de 51 ans, Apichatpong Weerasethakul, surnommé « Joe » par ses proches. En 2010, il avait reçu la Palme d’or à Cannes pour Oncle Boonmee. Je ne rate jamais un film de lui ; c’est un metteur en scène fascinant, avec un univers propre, qui n’hésite pas, à chaque œuvre, à se remettre en question et à briser la non-contingence. AW a l’habitude d’aller jusqu’au bout de lui-même, et même plus loin encore.

 

L’héroïne de Memoria, nommée Jessica, et jouée par la remarquable Tilda Swinton, sosie presque parfait de David Bowie, perçoit un son étrange que personne d’autre n’entend autour d’elle. Il s’agit d’un « Bang ! », qu’elle décrit comme une énorme boule de béton se rétrécissant, quelque chose de « terreux », venant du centre de la Terre. Pour Jessica, cette sensation anormale est comme une écharde permanente et obsédante, qui vient bouleverser sa vie de botaniste, spécialiste des orchidées. J’ai pensé à saint Paul, qui lui aussi avait son « écharde », sa maladie chronique, et qui écrivait dans la deuxième épître aux Corinthiens : « Aussi, pour que je ne sois pas trop orgueilleux, il m’a été donné une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me frapper... »

 

Memoria retrace la délivrance de Jessica, en un cheminement initiatique très riche, plein de significations philosophiques essentielles. Elle s’adresse d’abord à un ingénieur spécialiste du son. Il lui restitue assez facilement, grâce à la technique, le bruit mystérieux qui la mine intérieurement. Mais c’est insuffisant. Rien de significatif n’en ressort pour Jessica. Un mot, du reste, s’accole à cet ingénieur du son, par ailleurs musicien : delusion, en anglais, « tromperie » en français, comme si finalement il ne possédait pas la clef du problème.

 

La vérité, en revanche, va sortir d’une rencontre avec un chamane authentique, homme vivant en solitaire dans une cabane en pleine nature. Lorsque Jessica arrive, le chamane écaille des rougets. Ils commencent à parler, la conversation est ponctuée de silences. Cette séquence du film dure à peu près trois quarts d’heure. Elle est constituée en majorité de plans fixes, comme si une telle économie de mouvements devait garantir l’au-delà du sens, que le cinéaste nous montre. Grâce au chamane et à ses pouvoirs empathiques, Jessica, extrêmement réceptive, comprend d’où vient le « Bang ! » qu’elle subit depuis le début. C’est un bruit qui, en fait, appartient au chamane lui-même, comme si Jessica était parvenue enfin à remonter jusqu’à la source de son trouble, pour l’exorciser définitivement.

 

Le réalisateur offre, dans ce film, une vaste symphonie des éléments, toute orientée vers la religion fondamentale de l’humanité, dont le chamanisme a su être le réceptacle, lui qui recueille les récits des mondes disparus, et des anciennes civilisations. On retrouve, dans Memoria, bien des thèmes chers à « Joe », comme le plaisir de filmer dans un hôpital, et puis, surtout, l’importance du sommeil. Jessica a perdu le sommeil, par exemple. Le chamane lui fait la démonstration d’un sommeil qui est presque une mort, on ne sait pas vraiment. « Je me suis juste arrêté », dit-il en reprenant vie.

 

On a pu comparer Memoria à certains films de Tarkovski. Ce rapprochement est très éclairant : les deux cinéastes se réunissent dans cette recherche approfondie du chamanisme. Souvenons-nous, dans Le Sacrifice, du personnage de la « sorcière », en phase avec une spiritualité païenne profonde.

 

Après la séance, je suis revenu chez moi en tramway, et, durant le trajet, j’ai ouvert ma petite anthologie de la poésie française au poème de Valéry, « Le cimetière marin ». J’y ai retrouvé un même esprit poétique, par exemple dans le passage suivant : « Sais-tu, fausse captive des feuillages, / Golfe mangeur de ces maigres grillages, / Sur mes yeux clos, secrets éblouissants, / Quel corps me traîne à sa fin paresseuse, / Quel front l’attire à cette terre osseuse ? / Une étincelle y pense à mes absents. »

20/10/2021

Xavier Giannoli adapte Balzac au cinéma

 

J’ai toujours eu la plus vive admiration pour Balzac, ce génie visionnaire, ce sociologue avant la lettre d’une société du spectacle dont il a analysé de manière si transparente tous les rouages. Balzac est l’auteur que les ambitieux doivent lire. Je le conseille souvent aux jeunes gens qui cherchent leur voie. Faut-il pour autant l’adapter au cinéma ? Pourquoi pas, histoire de se replonger dans un univers fascinant, aux décors et aux costumes d’époque si agréables à la vue ? Mais qu’apporte une mise en images d’une prose aussi parfaite ? Souvent une déperdition, en réalité, sauf exception.

 

Le réalisateur Xavier Giannoli voulait depuis longtemps travailler sur Illusions perdues, sans doute l’un des plus beaux romans de Balzac ‒ en tout cas celui que Proust mettait au-dessus des autres. L’action se passe sous la Restauration, et concerne le petit milieu du journalisme parisien. Lucien de Rubempré, poète débutant, quitte son Angoulême natal pour conquérir Paris, à la sueur de sa plume, qu’il a habile. Il y sera confronté, malgré une réussite initiale qu’il ne doit qu’à lui-même, à l’influence des femmes, d’abord sa maîtresse, la trop romantique Louise de Bargeton (Cécile de France), puis la cousine de celle-ci, la redoutable marquise d’Espard (Jeanne Balibar). Le film de Giannoli, je dois l’avouer, m’a fait prendre conscience comme jamais du pouvoir des femmes dans la société. La fascinante marquise d’Espard, en l’occurrence, est le pôle vers lequel affluent tous les hommes en quête de position mondaine. Elle est bien introduite à la Cour, et à ce titre favorise les carrières.

 

Arrêtons-nous un instant sur Jeanne Balibar, cette merveilleuse actrice, qui interprète si bien la marquise. Il y a entre elle et l’univers balzacien une affinité extraordinaire, puisqu’elle jouait déjà, en 2007, dans le film que Jacques Rivette avait tiré de La Duchesse de Langeais, et qui avait été renommé, comme on sait, Ne touchez pas la hache. Pour moi, l’adaptation de Rivette était un chef-d’œuvre absolu, il y recréait une atmosphère parfaitement balzacienne, qui nous faisait toucher du doigt l’âme même de Balzac. Jeanne Balibar en Antoinette de Langeais, ce fabuleux personnage, rayonnait de manière incomparable. L’actrice, c’est connu, est une littéraire. Normalienne, elle a très tôt bifurqué vers le théâtre et a passé quelque temps à la Comédie-Française. Elle a été Dona Prouèze dans Le Soulier de satin ou encore Éléna dans Oncle Vania, etc., etc. Ses prises de position politiques ont fait d’elle une intellectuelle écoutée, qui évolue dans l’intelligentzia comme un poisson dans l’eau. Dans ces personnages de Balzac, et bien d’autres à l’écran, elle exprime une quintessence tout à fait exceptionnelle de l’art de l’acteur. Rien que pour admirer son rôle en marquise d’Espard, figure féminine essentielle de la Comédie humaine, il ne faut pas rater ces Illusions perdues de Giannoli.

 

Je dois dire que j’ai apprécié également les prestations de Gérard Depardieu en Dauriat, éditeur illettré, de Jean-François Stévenin, dont ce sera le dernier rôle, en Singali, sans oublier, selon moi, l’impeccable Xavier Dolan en Raoul Nathan, écrivain à succès, l’ami véritable de Lucien. Xavier Giannoli a évidemment modifié un peu la trame du roman de Balzac. Il n’était pas possible d’en reprendre l’intégralité, au risque de perdre en clarté (on peut dire qu’aucune adaptation de Balzac, si réussie soit-elle, ne dispensera de le lire dans le texte). Giannoli insiste par exemple beaucoup sur les noms du héros. Rubempré, avec une particule, lui vient de sa mère, mais son vrai patronyme, celui de son père, est un banal Chardon. Pris par son désir effréné de réussite sociale, Lucien voudrait que « Lucien de Rubempré » soit officialisé. Cela lui ouvrirait bien des portes, en effet.

 

Pour mieux comprendre l’enjeu de cette question, on peut citer ici la réaction de la marquise d’Espard, ulcérée semble-t-il par tant de vergogne : « S’arroger un nom illustre ?… mais c’est une audace que la société punit. J’admets que ce soit celui de sa mère ; mais songez donc, ma chère, qu’au roi seul appartient le droit de conférer, par une ordonnance, le nom des Rubempré au fils d’une demoiselle de cette maison ; si elle s’est mésalliée, la faveur serait énorme, et pour l’obtenir, il faut une immense fortune, des services rendus, de très hautes protections. Cette mise de boutiquier endimanché prouve que ce garçon n’est ni riche ni gentilhomme ; sa figure est belle, mais il me paraît fort sot ; il ne sait ni se tenir ni parler ; enfin il n’est pas élevé... »

 

Terribles paroles, significatives de l’excellence de la prose de Balzac, qui s’adapte à toutes les situations de manière réaliste et cruelle. Ces sarcasmes de la marquise d’Espard résument tout ce que pouvait être, sous la Restauration, la morgue d’une authentique aristocrate devant un aventurier voulant se pousser du col. Où l’on voit que, pour Lucien, la partie n’était pas gagnée d’avance, comme le montrera surtout la suite du roman, dans Splendeurs et misères des courtisanes...

22/09/2021

Approches de Maurice Blanchot

 

L’écrivain Maurice Blanchot (1907-2003) jouit, parmi ses quelques lecteurs, d’une rare notoriété, à l’image de l’invisibilité qui fut la sienne jusqu’à sa mort, et au-delà. Il est considéré comme un très grand auteur, son influence secrète est certaine, mais il n’est en général pratiquement jamais cité. Certains jeunes romanciers parfois se souviennent de lui, et lui rendent hommage. Certains philosophes, également, qui reviennent à ses textes, sur le modèle du grand Jacques Derrida autrefois, qui fut son ami. Nous verrons que l’amitié, ici, joue un rôle central ‒ mais une amitié spécifique, régie par des règles draconiennes.

 

La revue Philosophie, publiée aux éditions de Minuit, a la bonne idée, en ce mois de septembre, de consacrer sa livraison à Blanchot. On sait que Blanchot fut avant tout un critique exigeant et un romancier hermétique, ou en tout cas difficile, et qu’il puisait son inspiration pour une large part dans la philosophie de son temps. Les rédacteurs de Philosophie ont choisi d’insister sur cette influence, évidemment essentielle dans toute l’œuvre de Blanchot, de Thomas l’Obscur au Pas au-delà. Il faut rappeler un élément biographique qui a son importance : dès avant guerre, Blanchot rencontra le philosophe Emmanuel Levinas, et ils devinrent amis. C’est Levinas qui lui fit connaître Heidegger.

 

Justement, en ouverture de ce numéro de Philosophie, est reproduite une lettre inédite de Blanchot à un correspondant anonyme. Le sujet en est Heidegger. Blanchot se demande s’il faut mettre l’auteur de Sein und Zeit sur un même plan d’égalité que Hegel, Marx et Nietzsche. Ou si une « rupture » se serait dès lors produite ? Dans sa présentation, Étienne Pinat résume de manière habile la réponse ambiguë de Blanchot : « Blanchot identifie chez Heidegger la poursuite d’une tradition qui pense l’homme à partir de la possibilité, et il interprétait déjà dans L’Espace littéraire l’être-pour-la-mort comme la continuation d’une tradition hégélienne et nietzschéenne pensant le rapport à la mort comme un rapport de possibilité. » Mais regardons ce que Blanchot écrit dans cette lettre passionnante, en particulier lorsqu’il avertit qu’à travers le langage même de Heidegger « quelque chose de tout autre s’annonce » : « C’est qu’il est, nous dit Blanchot de Heidegger, peut-être essentiellement un écrivain. […] De là, poursuit Blanchot, le sens solitaire de son apparition ; de là l’amitié intellectuelle que nous lui devons. »

 

Ces quelques mots de Blanchot sur Heidegger me semblent particulièrement importants. Lorsqu’il affirme que Heidegger n’est pas seulement un philosophe, mais aussi un écrivain, c’est-à-dire finalement un penseur, il indique précisément ce qu’il recherche. Avec Heidegger, mais aussi avec Blanchot, par conséquent, a pris forme une nouvelle manière de procéder. La philosophie devient littérature, au sens le plus performatif et, également, traditionnel du terme. Blanchot voit dans cette confluence suprême la naissance d’un esprit commun, et c’est ce qu’il appelle amitié.

 

Dans sa contribution sur « La décennie phénoménologique de Maurice Blanchot », Étienne Pinat revient sur cette découverte majeure, et la confirme : « Loin de voir, écrit-il, dans cette analogie entre la démarche de la littérature et de la philosophie contemporaines une simple coïncidence, Blanchot, conformément à sa déclaration de 1938 [dans un article sur La Nausée de Sartre], y voit un lien essentiel. »

 

Ce numéro de Philosophie propose d’autres articles qui tournent tous autour de l’apport de la phénoménologie chez Blanchot. Ce faisant, et même si elles n’offrent sans doute pas de découvertes nouvelles sur cet auteur (sauf peut-être celle de Danielle Cohen-Levinas), ces contributions forment une introduction idéale aux livres de Blanchot, à mon sens.

 

Jacques Derrida reste l’un de ceux qui ont le mieux parlé de Blanchot, et expliqué pourquoi il fallait absolument le lire. Dans une conférence intitulée « Maurice Blanchot est mort » (recueillie dans le volume Parages, aux éditions Galilée), il annonçait : « Blanchot n’aura cessé de séjourner dans ces lieux inhabitables pour la pensée, qu’il s’agisse de cette question de l’impossible et de la possibilité de l’impossible ou qu’il s’agisse de l’espace fictionnel, voire littéraire qui accueille le vivre de la mort, le devenir mort-vivant, voire le fantasme de l’enterré vif. »

 

Aujourd’hui, Maurice Blanchot est mort, mais la pensée de l’amitié, qu’il a contribué à forger, demeure ‒ peut-être à jamais.

 

 

Philosophie, numéro 151, septembre 2021. Maurice Blanchot. Éd. De Minuit, 11 €.

06/09/2021

Quelques réflexions sur le pass sanitaire

La crise sanitaire a accéléré, au sein de notre société, une évolution qui conduit les citoyens à une limitation de leurs libertés essentielles. C’est du moins ce qu’ils ressentent, et au plus profond d’eux-mêmes pour quelques-uns, face à un gouvernement qui se retrouve dans l’obligation de décider de mesures, parfois fortes, pour lutter contre le Covid, et donc (quand même) sauver des vies. Dans Le Figaro du 19 août, Yvan Rioufol résumait la situation par ces mots provocateurs : « Le pass sanitaire porte une logique tyrannique. »

 

Dans ces conditions, que faut-il faire ? Refuser le vaccin, et risquer de tomber malade ou de transmettre le virus à une personne à risques ? Se faire vacciner, et rentrer dans un moule conformiste humiliant, acte décisif qui vaut acceptation d’un système politique qu’une frange très limitée de la population rejette toujours ? Nous rencontrons ici une véritable aporie, où devoir choisir est en train de rendre fous les amoureux de la liberté. Ils ont percé à jour le processus négatif de la société, qui a pour objet le tout-contrôle, notamment des individus. Mais avec une impossibilité évidente d’en sortir sans faire de la casse, pour eux-mêmes ou pour autrui, à cause du Covid.

 

Guy Debord avait analysé ce long mouvement vers la servitude volontaire dans ses Commentaires de 1988. Il parlait du « sentiment vague [éprouvé par les individus] qu’il s’agit d’une sorte d’invasion rapide, qui oblige les gens à mener une vie très différente ». C’est un état de fait désormais accepté par une grande majorité de la population : « beaucoup admettent, continue Debord, que c’est une invasion libératrice, au demeurant inévitable, et ont même envie d’y collaborer. » Quelques réfractaires néanmoins ne lâchent pas le morceau, et ce sont eux les manifestants que nous retrouvons en ce moment dans les rues chaque samedi.

 

J’ai remarqué, en regardant les chaînes d’info, que certains de ces manifestants, quand on les interroge, reprennent à leur compte la formule de « bio-pouvoir », qui avait été forgée par le philosophe Michel Foucault. Je trouve dans un texte de Dits et écrits la définition suivante du bio-pouvoir : « rationaliser les problèmes posés à la pratique gouvernementale par les phénomènes propres à un ensemble de vivants constitués en population ». Peut-être que cette définition ne rend pas vraiment compte de la violence à l’œuvre dans ce que recouvre le bio-pouvoir mais ceux qui l’emploient lors des manifestations lui donnent un sens radical. Le bio-pouvoir est une « rationalisation » de la société, soumise à un pouvoir diffus qui circule à tous les degrés. Or, pour Foucault, on ne peut pas résister au pouvoir.

 

La question sur le pass sanitaire confronte donc le citoyen à une situation insoluble, l’État se justifiant en mettant en avant le bien commun, la santé publique ‒ dont il est responsable. Quels arguments faire valoir à ce propos ? Il faudrait peut-être revenir ici à un texte de Kant, qui a beaucoup influencé le dernier Foucault, Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? Kant écrit : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. » On pourrait donc imaginer que ceux qui, parmi nos concitoyens, se braquent contre les ordres venus d’en haut, font preuve d’émancipation. Cela ne serait pas étonnant, même s’il resterait à se demander ce que deviendrait dans ces conditions la sécurité de la collectivité, et ses chances de durer dans le temps. Kant a perçu le danger de ces velléités « révolutionnaires » (et on pourrait aussi penser aux Gilets jaunes, dépourvus de toute culture historique, malgré un ardent désir de fraternité) : « Par une révolution on peut bien obtenir la chute d’un despotisme personnel ou la fin d’une oppression reposant sur la soif d’argent ou de domination, mais jamais une vraie réforme du mode de penser ; mais au contraire de nouveaux préjugés serviront, au même titre que les anciens, à tenir en lisière ce grand nombre dépourvu de pensée. »

 

Debord et Foucault, dans des styles très différents, nous ont fait un tableau apocalyptique de la société qui serait notre lot. Aucun des deux, malgré tout, n’a proposé de solution. À l’époque de son livre La Société du spectacle, en 1967, Debord avait seulement parlé d’instituer des « conseils ouvriers », mais après, plus rien. Rappelons qu’il s’est suicidé en 1994. Quant à Foucault, à part une certaine fascination pour la révolution iranienne, à la fin de sa vie, il n’a dessiné pour l’avenir aucune utopie. Je crois que ces silences sont très caractéristiques, non pas surtout de ces deux penseurs, mais d’un monde indéchiffrable qui apportera toujours des surprises, auxquelles on ne s’attendait pas. Et le Covid en est certainement une, et une belle, qui n’a pas fini de nous angoisser et d’agir sur notre environnement direct.

 

En conclusion, j’aimerais citer le grand Voltaire, et ses Lettres philosophiques, ouvrage qui fit un grand scandale lors de sa parution en 1734. La onzième Lettre s’intitule « Sur l’insertion de la petite vérole ». Il faut vraiment la lire aujourd’hui, elle a été écrite pour ceux qui, à nouveau, sont paniqués devant le fait d’être vaccinés, comme si cette peur ancestrale était vouée à réapparaître à chaque épidémie. Voltaire note simplement que les Anglais « donnent la petite vérole à leurs enfants, pour les empêcher de l’avoir ». Le texte de Voltaire est un plaidoyer universel, qui se réfère même à la Chine : « J’apprends que depuis cent ans les Chinois sont dans cet usage... » Dans sa lutte contre les préjugés, et pour l’avènement d’une civilisation sophistiquée, Voltaire a donc émis un jugement plus que positif sur la vaccination. Qu’aurait-il pensé du pass sanitaire ? Serait-il allé, chaque samedi, vitupérer contre cette atteinte cruciale à sa liberté ? Je vous laisse répondre à ma place...

 

21/07/2021

De la répétition à la (re)prise

 

La collection « Folio » à 2 € propose des textes assez courts à un prix défiant toute concurrence. Ce sont des livres parfaits à emporter en vacances, et à lire dans le calme d’une villégiature paradisiaque. Vous avez par exemple Les Affamés ne rêvent que de pain, d’Albert Cossery, ou encore, plus récemment, Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach. Cet été, la collection propose un récit de vacances, mais qui est bien plus que cela, sans doute, La Plage de Cesare Pavese, un court roman datant des années 40, et qui fut publié en France une première fois dans un volume regroupant deux autres textes mémorables.

 

 

Une double compulsion de répétititon

 

Dans La Plage, il y a un narrateur qui est turinois, comme Pavese. Il est invité en vacances sur la Riviera ligure, à proximité de Gênes, par un ami d’enfance, Doro, marié avec une Génoise, Clelia. Ces deux-là forment un couple très amoureux, que le narrateur, personnage d’un tempérament jaloux, aimerait troubler, voire monter l’un contre l’autre. À observer, dans l’ennui et la chaleur étouffante de l’été, Doro et Clelia évoluer néanmoins dans le bonheur d’un couple bien assorti, le narrateur éprouve du ressentiment, d’autant qu’il se laisse aller à être amoureux secrètement de Clelia.

 

Le récit de Pavese est construit sur un double motif de compulsion. En premier lieu, je viens d’y faire allusion, le narrateur voudrait à toute force que Doro et Clelia se soient querellés. À plusieurs reprises, il revient sur ce sujet, tour à tour avec Doro, puis avec Clelia. À chaque fois, il est calmement contredit. Cela donne par exemple le dialogue suivant, dans lequel le narrateur en devient littéralement impoli, grossier : « Vous n’êtes donc pas en froid ? […] Comment se fait-il alors, dis-je, que, de temps en temps, Clelia te cherche avec des yeux épouvantés, tel un chien ? Elle a tout à fait l’air d’une femme qui aurait été battue. Tu l’as battue ? » Évidemment, il n’en est rien. Le couple s’entend toujours à merveille.

 

Le deuxième motif de compulsion est amené de manière plus discrète. Il s’agit de la grossesse de Clelia, qui se révèle à la dernière page du récit, et déterminera le retour à Gênes du couple, et donc la fin des vacances pour le narrateur. Tout se passe comme si le narrateur ignorait de facto l’état de Clelia, et pourtant sa maternité éventuelle est évoquée en quelques endroits du roman par différents amis qui évoluent autour du couple et du narrateur. Celui-ci relate, entre autres, le dialogue suivant : « Mais le but n’est pas simplement la famille, dit Doro. C’est de préparer le climat d’une famille. Mieux vaut un enfant sans climat, qu’un climat sans enfants, décréta Ginetta. » Les allusions à un enfant à naître se multiplient, par conséquent, et le narrateur les retranscrit, sans se douter que c’est ce qui va arriver.

 

Le narrateur de Pavese, qui doit certainement beaucoup à Pavese lui-même, se présente aux lecteurs d’une manière paradoxale, plutôt négative, en fait. « J’avais le sentiment d’être un intrus, un incapable », dira-t-il au début. C’est un célibataire que la vie a déjà rendu amer. Cette manière, pour un écrivain, de faire de soi, en quelque sorte, un portrait à charge est souvent une grande marque de génie. On retrouve dans La Plage certains échos autobiographiques, qui rappellent Le métier de vivre, ce très grand texte de Pavese, dans lequel il a voulu s’exprimer avec une sincérité absolue ‒ juste avant son suicide. Pour Pavese, écrire était le défi ultime, le moment de vérité.

 

 

Un scénario qui se répète

 

Dans l’excellent et tout récent film portugais Journal de Tûoa, de Miguel Gomes et Maureen Fazendeiro, il y a une scène particulièrement belle de mise en abyme, au cours de laquelle l’écrivain Pavese est convoqué à brûle-pourpoint. Les deux metteurs en scène, alors que leurs acteurs sont en train de jouer, se lèvent et vont un peu à l’écart, au fond du jardin, afin d’évoquer ensemble les plans suivants. Et c’est à ce moment que Maureen Fazeindero se met à parler de Pavese, d’une manière délicate et subtile, qui apporte à cet instant une grâce inattendue.

 

J’ai toujours entre les mains le programme de ce film. Au lieu d’en faire un résumé improbable, les deux cinéastes ont choisi de partager, pour tout commentaire, une longue citation d’un roman de Pavese, non pas tiré de La Plage, mais du Diable dans les collines. Ce qui donnait : « L’orchestre reprit mais cette fois sans voix. Les autres instruments se turent et il ne resta que le piano qui exécuta quelques minutes de variations acrobatiques sensationnelles. Même si on ne le voulait pas, on écoutait. Puis l’orchestre couvrit le piano et l’engloutit. Pendant ce numéro, les lampes et les réflecteurs, qui éclairaient les arbres, changèrent magiquement de couleur, et nous fûmes tour à tour verts, rouges, jaunes. »

 

Si vous allez voir Journal de Tûoa, vous constaterez des répétitions volontaires dans le scénario et des prises rejouées presque à l’identique. Cela crée un effet mystérieux, très expérimental, qui n’est pas sans rapport avec le charme profond, mais parfois énigmatique, que cette œuvre procure.

 

 

Répétition et (re)prise

 

Le grand psychanalyste Pierre Kaufmann se demandait si la répétition était possible. Il ajoutait : « Même à répéter le même, le même, d’être répété, s’inscrit comme distinct. Voilà pourquoi Lacan signale que l’essence du signifiant c’est la différence. »

 

Dans une passionnante contribution parue dans un ouvrage intitulé La Prise au départ du cinéma, la critique et enseignante Sarah Ohana s’interroge sur la « mélancolie du geste de (re)prise ». En prenant comme objets d’étude trois grands films classiques d’Antonioni, Coppola et De Palma, elle s’interroge sur la répétition ou la « (re)prise » comme « geste d’introspection et de ressassement mélancolique ». À ce titre, on comprend bien que la répétition nous met au cœur du processus artistique. C’est d’abord un sentiment de mal-être, que rien a priori ne peut résoudre. Ici, on se heurte toujours aux mêmes obstacles, on ne trouve pas de porte de sortie. Sarah Ohana examine ainsi dans le film de Coppola, Conversation secrète, comment le cinéaste « choisit de retirer toute la matière de l’événement […] pour ne retenir qu’un geste obsessionnel ». Du coup, poursuit Sarah Ohana, « il semble qu’une temporalité purement mélancolique se crée ». C’est ce qu’on appelle « ressassement » : « le ressassement permet de se projeter éternellement dans le passé provoquant ainsi une boucle temporelle qui supprime toute possibilité d’avenir ». D’où un sentiment très fort d’angoisse.

 

Sarah Ohana s’en tient là de sa démonstration, même si le terme de « (re)prise » qu’elle utilise laisse comprendre que la pensée de Kierkegaard ne lui est pas du tout étrangère. Ce concept, on le sait, est en effet le titre d’un des livres les plus connus du penseur danois. Chrétien, il tentait de dépasser la simple répétition névrotique, qui devait lui être familière, pour la faire évoluer vers une renaissance spirituelle rédemptrice. La « reprise » était au départ plus spécifiquement pour Kierkegaard la proposition faite à sa fiancée Régine Olsen de renouer des liens avec lui. Cela est devenu sous sa plume une sorte d’idéal humain, une recherche de la lumière.

 

Le texte suivant de Kierkegaard, que j’ai trouvé dans la notice de l’édition de la Pléiade de La Reprise, en offre une remarquable explication. Il vaut d’être cité en entier : « Dans la réalité en tant que telle, il n’y a pas de reprise. Cela ne vient pas du fait que tout est différent, nullement. Si tout au monde était absolument identique, dans la réalité il n’y aurait pas de reprise, parce que celle-ci n’existe que dans le moment. Même si le monde, au lieu d’être beauté, n’était fait que de purs blocs de granit uniformes, il n’y aurait pas de reprise. Je verrais de toute éternité en chaque moment un bloc de granit, mais que ce fût le même que celui que j’avais vu précédemment, cela ne ferait aucun doute. Seulement, dans l’idéalité il n’y a pas de reprise ; car l’idée est et reste la même et elle ne peut être reprise en tant que telle. Quand l’idéalité et la réalité entrent en contact, alors surgit la reprise. »

 

Un autre fragment, toujours dans la Pléiade, résumait ainsi la chose : « la reprise est dans le règne de l’esprit ». À partir de là, il est vrai, un autre chemin commence, qui passe par la foi.

 

 

Cesare Pavese, La Plage. Traduit de l’italien par Michel Arnaud, révisé par Muriel Gallot. « Folio » à 2 €.

La Prise au départ du cinéma. Sous la direction de Nathalie Mauffrey et Sarah Ohana. Éd. Mimésis, 24 €.

02/07/2021

Jean-Marie Rouart, à la recherche de nos valeurs perdues

 

Jean-Marie Rouart n’est pas seulement le romancier que l’on connaît : c’est aussi un commentateur très libre de la vie du monde, dont les analyses paraissent soit dans la presse, soit dans des ouvrages souvent inspirés, qui remuent ses lecteurs de droite, et, peut-être, de gauche. Le sujet qu’il traite dans ce nouvel essai, Ce pays des hommes sans Dieu, au titre qui dit tout, réunira sans doute les uns et les autres, tant le thème en est pressant, dramatique, poignant. Il s’agit en effet pour Jean-Marie Rouart de se demander si l’héritage chrétien de la France est en train de sombrer ou non, et d’évaluer une possible concurrence avec l’islam, qui a le vent en poupe.

Jean-Marie Rouart commence par nous expliquer d’où il parle. Il évoque son éducation chrétienne, se souvient des cérémonies religieuses dans son enfance qui nourrissaient tant son imagination. S’il perd la foi assez tôt, il convient qu’il a été marqué par cette tradition, et qu’il a probablement cherché dans l’art une compensation : « La pratique de l’art, écrit-il, m’apparut comme le canal de dérivation d’une foi perdue. »

Il ne peut s’empêcher d’être malheureux, aujourd’hui, lorsqu’il voit la religion de son enfance disparaître peu à peu, au profit d’un islam conquérant en pleine effervescence. Car si Rouart admire en connaisseur la religion catholique, cela ne l’empêche pas d’admettre que l’islam possède une très haute « spiritualité », « dont la part la plus connue, précise-t-il, est le soufisme ». Et Rouart de nous citer les représentants français les plus admirables des études islamiques, comme Louis Massignon ou René Guénon.

Ce n’est pas pour autant, bien entendu, qu’il faut abandonner à sa décadence la civilisation occidentale. Jean-Marie Rouart, inspiré par Renan, qu’il cite longuement, se dresse en défenseur tolérant mais vigoureux des valeurs chrétiennes de la France. « Ce qui me désole, note-t-il, c’est notre peu d’attachement à ce socle fondateur dont la disparition progressive risque d’ouvrir la porte à une autre aventure moins riche et moins glorieuse. Ou qui sait à l’islam ? » Voici donc Jean-Marie Rouart qui regarde du côté de Houellebecq, celui de Soumission. Ceci me semble très significatif.

Pour donner du recul à sa réflexion, Jean-Marie Rouart revient sur les grandes articulations de notre histoire nationale, du baptême de Clovis jusqu’au Concordat, de la Révolution jusqu’à la loi sur la laïcité de 1905. Rouart note d’ailleurs qu’il serait favorable à un nouveau concordat, comme celui de 1801 ‒ et ce n’est pas seulement sa passion pour Napoléon qui l’y incite. Il s’arrête également sur le Concile Vatican II, dont de Gaulle avait dit à Jean Guitton, nous apprend Rouart, qu’il était « l’événement majeur du XXe siècle ». Le moins qu’on puisse dire est que Jean-Marie Rouart estime désastreuses les conséquences du Concile : « Le merveilleux chrétien s’estompe au profit d’un prosaïsme religieux et d’une austérité qui ôte la soutane aux prêtres pour qu’ils ne soient pas trop différents des autres hommes. » Il cite aussi le mot définitif de l’écrivain Julien Green, dans son Journal, qui affirmait : « l’Église romaine est devenue protestante ».

Cette condamnation discutable et discutée du Concile Vatican II par Jean-Marie Rouart est un point qui mérite qu’on s’y attarde brièvement. Pour dire d’abord que cette « révolution » dans l’Église a été déclenchée, avant tout, à cause d’un déclin qui se profilait déjà dans les années soixante. Il fallait absolument tenter quelque chose. Vatican II a apporté une modernisation appréciable, même si elle n’est pas parfaite, reléguant aux oubliettes de l’histoire tous les excès dont la religion catholique s’était rendue coupable au fil des siècles. Vatican II a joué sur le long terme, et permis, du moins en théorie, le retour des fidèles dans le giron de l’Église. Et j’ajouterai que, désormais, depuis un motu proprio du pape Benoît XVI daté du 7 juillet 2007, il est loisible à nouveau, pour ceux qui le désirent, d’assister à la messe en latin en « la forme extraordinaire du rite romain ».

Là où, en revanche, Jean-Marie Rouart a bien raison d’insister, c’est sur la nécessité d’une reconstruction, qui nous demandera beaucoup de courage. « La solution, écrit-il en conclusion de son ouvrage, nous ne pouvons la trouver qu’en nous-mêmes. Dans cet héritage religieux et culturel qui a assuré notre force. C’est ce legs qui est menacé. » Jean-Marie Rouart, et il ne pouvait certes nous décevoir là-dessus, avance qu’un des « piliers de la nation française », c’est sa littérature, « le lien qui relie les Français entre eux ». En quelques pages particulièrement pertinentes, il nous dresse un constat de la situation, très alarmant ; là aussi, il faudra faire bien des efforts !

Jean-Marie Rouart, dans ce livre au cœur du débat, tisse une réflexion d’essayiste, mais en même temps, puisqu’il est romancier, une méditation littéraire, sur des questions qui ont acquis une importance vertigineuse, et dont la plus redoutable est sans aucun doute celle-ci : allons-nous pouvoir continuer à être des Français ? Ce pays des hommes sans Dieu apporte une contribution originale au débat actuel, dans le contexte très politique de la loi sur la séparation voulue par le président Macron.

 

Jean-Marie Rouart, Ce pays des hommes sans Dieu. Éd. Bouquins, 19 €.

21/06/2021

Alan Vega, punk ultime

 

Quand Alan Vega est mort, le 16 juillet 2016, les médias, dont Libération, sont revenus de manière détaillée sur son étrange carrière. À l’origine plasticien à New York, Vega s’était rapidement tourné vers la musique. Dès la fin des années 60, il entend parler du mot « punk », et est l’un des premiers à s’engager dans ce qui deviendra une nouvelle et excessive avant-garde. En 1971, Vega crée avec son acolyte Martin Rev le mythique groupe Suicide.

 

Dans son très exhaustif ouvrage sur le punk (No future, Une histoire du punk, éd. Perrin, 2017), Caroline de Kergariou retrace les débuts de Suicide, et rapporte quelques propos rétrospectifs de Vega sur cette aventure artistique si grandement subversive : « Même les punks n’aimaient pas Suicide, se souvenait Alan Vega. Nous étions les punks ultimes puisque même les punks nous haïssaient. »

 

Je pensais à tout cela en écoutant Mutator, un nouveau CD sorti récemment, qui reprend des vieilles bandes de studio enregistrées par Vega entre 1995 et 1997. La pochette du disque, hélas, ne donne quasiment aucune indication sur la manière dont le chanteur-compositeur a travaillé. Elle ne donne pas non plus le texte des « chansons » ‒ mais faut-il appeler cela des chansons ?

 

Les premières secondes, on a l’impression d’une inspiration « gothique », puis la musique prend un caractère planant. C’est du « protopunk » authentique, un son typiquement urbain, avec des bruits récupérés par Alan Vega lui-même au fil de ses inspirations. L’ensemble fait passer une impression d’inquiétude, de détresse énorme, de dépression.

 

Un morceau s’intitule « Psalm 68 ». Cela veut-il dire que Vega a repris les paroles de ce psaume, l’un des plus désespérés ? « Sauve-moi, ô Dieu, car les eaux / me sont entrées jusqu’à l’âme. / J’enfonce dans la bourbe du gouffre, / et rien qui tienne ; / je suis entré dans l’abîme des eaux / et le flot me submerge... » J’ignore en fait si Vega a utilisé le texte du psaume dans son morceau.

 

Il me semble qu’Alan Vega, icône underground du punk digital, est avant tout un artiste nihiliste, s’affirmant comme tel. Il prolonge une sorte de dissémination, pour reprendre le terme de Jacques Derrida. Cela signifie, selon moi, que son parcours ‒ comme, mettons, celui de Lautréamont ‒ s’éloigne peu à peu du logos originel, pour se perdre, mais de manière sublime, dans une forme d’expression errante, désolée, qui aurait aboli tout repère. C’est aussi cela, peut-être, que nous dit cette reprise du psaume 68.

 

Il faut donc écouter Mutator en étant convaincu que cette musique est une illustration parfaite des temps actuels, une tentative d’enserrer en quelques sons protopunks l’essence de notre actualité factice. C’est une musique mystérieuse, qui arrive comme à la fin de l’histoire, et qui renoue en même temps, en quelque sorte, avec les rythmes primitifs, ceux des Pygmées par exemple, que j’aime tant. Vega aura bouclé la boucle, et c’est pourquoi il est tellement nécessaire.

 

Alan Vega, Mutator. Sacred Bones Records.

31/05/2021

"The Father" de Florian Zeller : la perte de l'identité

(Avertissement : cette critique cinéphilique dévoile volontairement des éléments de l'intrigue du film.)   

 

   Cela faisait au moins six mois qu'en raison de la crise sanitaire je n'étais allé au cinéma voir un film. Je me réjouissais donc vraiment de cette réouverture, d'autant plus que, n'ayant pas de télévision, je ne regarde jamais de film ailleurs que dans une vraie salle de cinéma, donc dans des conditions optimales. Pour marquer le coup, j'ai essayé de choisir une œuvre vraiment valable, ce qui n'était pas évident, les distributeurs gardant sous le coude les films les plus intéressants, escomptant les présenter au compte-gouttes à des périodes jugées plus propices, selon des critères qui restent, au spectateur lambda comme moi, bien mystérieux. 

   Mon choix s'est porté, après réflexion, sur The Father de Florian Zeller. Auteur dramatique français à succès, Zeller est également romancier. En 2004, La Fascination du pire a reçu le prix Interallié. Mais c'est surtout pour son théâtre qu'il est réputé. Il a tiré le scénario de The Father de sa pièce la plus connue, Le Père (2002). Il en a transposé l'action à Londres, tenant sans doute à ce que son projet soit monté en anglais, pour lui conférer la plus grande visibilité possible. C'est ce qui a permis d'ailleurs au film d'obtenir, aux récents Oscars, deux récompenses non négligeables : l'Oscar du meilleur acteur, pour Anthony Hopkins, et celui du meilleur scénario adapté (avec Christopher Hampton).

   Anthony Hopkins accomplit dans The Father une prestation inoubliable. Il joue un très vieil homme, atteint sans doute d'Alzheimer (la maladie n'est jamais nommée), qui perd brusquement la mémoire. Son cerveau se détraque radicalement, il ne perçoit plus la réalité de manière rationnelle. Peu à peu, au milieu de son existence en lambeaux, son identité même s'effiloche, dans une souffrance mentale que la mise en scène de Florian Zeller parvient à nous faire sentir. Tout le film se passe en intérieurs, par exemple, dans des appartements labyrinthiques où se perd pour le vieil homme tout sens du vrai. Hopkins exprime de façon admirable la lutte du personnage pour ne pas sombrer, et finalement sa chute fatale. 

   Son entourage semble impuissant, peut-être par mauvaise volonté, notamment sa fille, interprétée par l'exceptionnelle comédienne Olivia Colman. Il lui revient de s'occuper de son père, mais elle supporte mal cette charge. De plus, elle a pris la décision de partir vivre à Paris, pour retrouver un amant. Seule issue possible : faire entrer son père dans un établissement spécialisé. La fille est un personnage ambigu, sans doute malheureux. Elle sait que son devoir serait d'aider son père, mais, en même temps, elle va jusqu'à rêver qu'elle l'étrangle dans son sommeil. 

   Le film de Zeller, selon moi, expose de manière frontale un phénomène propre à nos sociétés modernes, dans lesquelles la famille est qualifiée de nucléaire, comme le disent les sociologues. Les relations entre générations se distendent, se perdent. Une fois que les enfants quittent la maison pour se marier, ils abandonnent le contact plus ou moins avec leurs vieux parents. Lorsque ceux-ci tombent malades, ils n'ont plus personne autour d'eux pour les secourir. Leur fin de vie devient une épreuve solitaire très douloureuse, voire catastrophique, en cas de maladie grave.

   Les dernières images de The Father sont proprement bouleversantes. Le vieil homme est désormais laissé à lui-même dans une sinistre chambre d'hôpital. Il s'effondre complètement, face à l'infirmière qui essaie de lui réexpliquer, pour la énième fois, sa situation. Anthony Hopkins redevient ici un extraordinaire acteur shakespearien, qui sait exprimer la faiblesse intrinsèque de l'être humain face à la mort. Cette scène ultime accomplit dans le cœur du spectateur un bouleversement profond, qui m'a fait penser à la fin du film Sunset Boulevard de Billy Wilder. C'est une sorte de révélation stupéfiante qui surgit alors, qui donne peut-être son sens à ce qu'on vient de voir, comme une nouvelle mise à plat des choses, presque définitive, quoique toujours sans espoir.