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19/01/2019

Michel Houellebecq ou le grand style du nihilisme

   La critique a mal reçu ce nouveau roman, Sérotonine, de Michel Houellebecq. Elle a prédit que ce serait, comme toujours, un grand succès, mais pour de mauvaises raisons. Jamais on n'aura annoncé avec tant de fracas un nouvel événement littéraire, pour le relativiser, le neutraliser, et essayer de faire admettre qu'il n'en valait pas la peine. Notre époque s'est-elle reconnue, dans cette longue dérive d'un narrateur qui est atteint du mal du siècle, la dépression ? Est-ce la raison pour laquelle, finalement, les lecteurs, se sentant concernés, sinon visés, se sont rués sur ce livre comme s'il en allait du sens même de leur vie ?

   Comme souvent, chez Houellebecq, il y a plusieurs niveaux de lecture. D'abord une narration, écrite dans un style parfaitement classique, qui serait presque neutre sans une dose d'humour et d'ironie pouvant aller jusqu'au cynisme. On apprécie cette prose pleine d'esprit, car avec Houellebecq on s'ennuie rarement. Un second élément vient néanmoins perturber cette trop belle disposition littéraire : Houellebecq est un moraliste pessimiste, dans la lignée des La Rochefoucauld ou Schopenhauer. Sérotonine est un roman d'une grande noirceur, et rien ne résiste à son entreprise de détestation.

   Houellebecq mêle ces éléments disparates avec une grande virtuosité. C'est comme si lui seul avait à sa disposition le tour de main lui permettant de composer, à partir de ce chaos, un ensemble cohérent et, pour tout dire, réellement artistique. L'histoire banale de Florent-Claude, qui se laisse peu à peu sombrer dans une apathie maladive et suicidaire, est un révélateur suprême de cette société dans laquelle il a essayé de vivre, de travailler et d'aimer. Sa vie est un échec. Et pourtant, au début, tout avait bien commencé. Il y avait même mis de la bonne volonté et tenté d'utiliser ses propres qualités de survie.

   Le romancier, et c'est ce qu'on a trop rarement ou insuffisamment vu, place, en perspective de ce destin arrêté, le nihilisme du monde contemporain. La société ultra-libérale qui est la nôtre aujourd'hui attise à petit feu cette non-vie faite de détresse et de solitude (Houellebecq décrit admirablement la solitude de son personnage). Je lisais récemment, parallèlement à Sérotonine, le bref essai de l'essayiste anglais Mark Fisher, Le Réalisme capitaliste. Dans son analyse du "capitalisme tardif", Mark Fisher en soulignait, après Deleuze et Guattari, les conséquences sur la santé psychique de l'individu. Pourquoi la dépression est-elle aussi répandue de nos jours ? Mark Fisher (qui était lui-même atteint de dépression et qui s'est suicidé en 2017) écrivait : "Le fléau de la maladie mentale des sociétés capitalistes semblerait montrer que, loin d'être le seul système social qui fonctionne, le capitalisme est intrinsèquement dysfonctionnel, et que le prix à payer pour son apparence de fonctionnement est très élevé." Sérotonine de Houellebecq est une longue et rigoureuse démonstration de ce propos.

   Les dernières pages du roman sont particulièrement émouvantes. Le piège nihiliste se referme autour du narrateur en un suicide organisé, prévu de longue date. On assiste à une sorte de mutation de la vie humaine, grâce au psychotrope dont se nourrit, pour tenir, le pauvre Florent-Claude :

   "Il ne crée, ni ne transforme ; il interprète. Ce qui était définitif, il le rend passager ; ce qui était inéluctable, il le rend contingent. Il fournit une nouvelle interprétation de la vie – moins riche, plus artificielle, et empreinte d'une certaine rigidité. Il ne donne aucune forme de bonheur, ni même de réel soulagement, son action est d'un autre ordre : transformant la vie en une succession de formalités, il permet de donner le change. Partant, il aide les hommes à vivre, ou du moins à ne pas mourir – durant un certain temps."

   Ce très beau passage n'est pas de Maurice Blanchot ; il est de Michel Houellebecq lui-même, à la page 346 de Sérotonine.

Michel Houellebecq, Sérotonine. Éd. Flammarion, 22 €. Le livre de Mark Fisher, Le Réalisme capitaliste, est paru en 2018 aux éditions Entremonde (10 €).   

03/11/2018

Réévaluer Robespierre

   Robespierre est le personnage central de la Révolution française, et aussi le plus controversé. Sa réputation, pour diverses raisons, et pas seulement historiographiques, est exécrable. Sur lui-même, une partie du mystère continue à peser. Avant de le juger définitivement, l'historien et philosophe Marcel Gauchet a tenté une énième mise en perspective du destin de celui qu'on nommait l'Incorruptible. Ce nouveau livre, sur un sujet explosif, s'appuie à proprement parler sur l'œuvre politique de Robespierre, les discours qu'il a prononcés entre 1789 et 1794, et qui sont réunis dans les Œuvres complètes de Maximilien Robespierre, publiées par la Société des études robespierristes entre 1912 et 1967. Marcel Gauchet suit pas à pas cette trajectoire, en essayant d'en donner un commentaire si possible mesuré et plausible. Premier élément majeur, à mes yeux, l'importance cruciale pour Robespierre de la Déclaration des droits de l'homme. Il écrit dans son Adresse aux Français de juillet 1791 : "J'avoue que je n'ai jamais regardé cette Déclaration des droits comme une vaine théorie, mais bien comme des maximes de justice universelles, inaltérables, imprescriptibles, faites pour être appliquées à tous les peuples." Pour toute cette période qui précède la Terreur, Gauchet juge la pensée et l'action de Robespierre empreintes de "modération dans la radicalité". Cependant, note encore Gauchet, Robespierre sera comme pris peu à peu à son propre piège : "l'ambition de donner toute leur extension aux droits de l'homme allait pouvoir basculer vers un système inédit d'oppression". Gauchet ne dédouane pas l'Incorruptible d'une "sorte de narcissisme sacrificiel qui le meut", mais il tâche d'en relativiser la responsabilité au milieu d'une Révolution qui bat son plein. Ainsi, une date essentielle est celle de la proscription des Girondins. Robespierre prend alors entièrement le pouvoir, afin de "fonder la République du peuple", qui repose selon lui sur le principe de la Vertu. Désormais, "la Terreur est à l'ordre du jour". Robespierre la justifie dans ses discours. Gauchet essaie alors d'analyser la position dans laquelle se trouve Robespierre, un Robespierre qui "s'enfonce, dit-il, dans une obscurité indéchiffrable". La paranoïa du complot, la violence systématique d'une "épuration sans terme", forment une impasse irréductible. Gauchet, par le recours au texte robespierriste, humanise quelque peu l'homme, mais non sans souligner une ambiguïté fatale dans ses dernières paroles, à la veille du 9 Thermidor, et l'échec du projet révolutionnaire de fonder la République du peuple. Marcel Gauchet note qu'à ce moment quelque chose s'est éteint dans le processus historique de la Révolution : "Robespierre, souligne-t-il, est bien le personnage en lequel l'unité de la Révolution se donne à saisir." Après sa mort, la Révolution est-elle terminée ? Marcel Gauchet, pour sa part, le croit, même si, en ce qui me concerne, je pense que la Révolution n'a pu, jusqu'à aujourd'hui, appliquer pleinement dans la réalité son programme si ambitieux. Qui sait ? Il appartiendra peut-être aux générations futures de reprendre le problème à zéro, et de procurer enfin à l'humanité le régime politique révolutionnaire auquel elle aspire depuis 1789 ?

Marcel Gauchet, Robespierre, "L'homme qui nous divise le plus". Éd. Gallimard, coll. Des hommes qui ont fait la France. 21 €.  

24/09/2018

"Mademoiselle de Joncquières", d'après Diderot

   Je suis allé voir ce film, Mademoiselle de Joncquières, d'abord par curiosité, et surtout parce que j'aime Diderot par-dessus tout. Le réalisateur, Emmanuel Mouret, a en effet repris la trame d'une extraordinaire histoire qui est contée brièvement au milieu du roman Jacques le Fataliste et son Maître. Après Robert Bresson, jadis, Emmanuel Mouret a développé lui-même (il est l'auteur du scénario) ce conte de Diderot pour le cinéma. Je dois dire qu'il l'a fait avec art et talent (malgré quelques petits défauts, sur lesquels on voudra bien passer). Aussi bien, il est servi, dans sa mise en scène sobre et sophistiquée à la fois, par d'étonnants acteurs, qui donnent tout son sel à cette histoire de séduction et de manipulation amoureuse. A priori, Cécile de France en Mme de La Pommeraye, et Édouard Baer en marquis des Arcis, sont à contre-emploi. Emmanuel Mouret nous a d'ailleurs expliqué qu'au départ il n'avait pas du tout pensé à eux pour interpréter ces rôles. Son choix final se révèle pourtant une sorte d'évidence. Édouard Baer, davantage connu pour être un dandy parisien un peu décadent plutôt qu'un comédien plausible, se fond dans le rôle du pauvre marquis avec une aisance exceptionnelle. Quant à Cécile de France, habituée à jouer des personnages entiers et positifs, elle incarne à la perfection une Mme de La Pommeraye dans toute sa complexité vivante, passant de l'amoureuse transie à la cruelle manipulatrice en mal de vengeance. Le titre du film indique aussi qu'Emmanuel Mouret a voulu insister sur la jeune fille qui sert d'appât dans cette intrigue. Il l'a rebaptisée ici Mlle de Joncquières. Diderot, dans son roman, soulignait plutôt la dimension presque féministe avant l'heure de son héroïne. Chez Emmanuel Mouret, il va de soi que Mme de La Pommeraye garde toute cette importance, l'action du drame reposant toujours sur elle. Mais le jeune réalisateur a voulu faire émerger de son anonymat la jeune fille, ressort essentiel, piège imparable de la vengeance. Il a sans doute médité le commentaire que le Maître de Jacques fait dans le livre, s'adressant à l'hôtesse qui vient de raconter l'histoire : "Notre hôtesse, lui fait dire Diderot, vous narrez assez bien, mais vous n'êtes pas encore profonde dans l'art dramatique. Si vous vouliez que cette jeune fille intéressât, il fallait lui donner de la franchise et nous la montrer victime innocente et forcée de sa mère et de La Pommeraye, il fallait que les traitements les plus cruels l'entraînassent, malgré qu'elle en eût, à concourir à une suite de forfaits continus pendant une année : il fallait préparer ainsi le raccommodement de cette femme avec son mari." Emmanuel Mouret est parvenu à faire ressortir de manière magnifique ce personnage de Mlle de Joncquières, joué par une éblouissante Alice Isaaz, à qui les costumes du XVIIIe vont à ravir. En insistant sur ce caractère, encore périphérique chez Diderot, et qui devient central à la fin de son film, Emmanuel Mouret a peut-être essayé de montrer tout ce que le thème de la jeune fille véhicule de lente évolution dans notre civilisation. L'histoire de la jeune fille passe, en quelque sorte, par Proust et Nabokov (Lolita) ; Emmanuel Mouret, là-dessus, nous indique pour sa part comment une origine encore toute discrète de ce "mythe", pleine de retenue en apparence, douce comme un pastel de Watteau, se trouve déjà à l'état d'esquisse chez Diderot.  

28/08/2018

Pierre Guyotat l'insoumis

   On attend toujours avec une extrême curiosité littéraire un nouvel ouvrage de Pierre Guyotat. Depuis son Tombeau pour cinq cent mille soldats, en 1967, l'écrivain trace une route singulière, baroque, que même la censure de Éden, éden, éden en 1970 ne viendra aucunement interrompre, comme si, chez ce prophète des temps nouveaux, la nécessité guidait l'inspiration intransigeante. Idiotie, qui paraît en cette rentrée, appartient à son travail plus proprement autobiographique, et fait suite à des volumes comme Formation, ou encore ComaComa qui, rappelons-le, avait été présenté en une lecture publique inoubliable par le metteur en scène Patrice Chéreau. Idiotie, qui arrive aujourd'hui, couvre une période capitale de la vie de Guyotat, avec notamment son incorporation en tant que simple soldat pendant la guerre d'Algérie. Dans un style extraordinaire, comme venu de la nuit des temps, qui s'invente au fur et à mesure, comme pour recréer au présent la violence originelle, Guyotat nous décrit l'agonie de cette jeunesse, la sienne, qui le marquera pour le reste de ses jours, et qui, point tout spécialement intéressant pour nous, lecteurs, marquera aussi son œuvre à venir. Dans Idiotie, Guyotat fait en effet éclater le cadre de l'autobiographie ; par l'intermédiaire de la scène militaire algérienne, il a déjà un pied dans ce qui sera le théâtre de sa "fiction". L'écriture de Guyotat, c'est ce qui apparaît ici, serait donc née en Algérie, creuset de ses thématiques les plus obsessionnelles et les plus intimes. C'est dans ce désert, où il reviendra souvent après les événements, qu'il sera confronté à ce monde à la fois sordide et burlesque qui n'en finira pas de peupler sa littérature (voir par exemple, récemment, Joyeux animaux de la misère). Dans toute autobiographie, selon moi, doit se tenir l'homme qui se raconte, craignant de se noyer, frêle sujet face au déchaînement des éléments. Guyotat, héritier de Bataille et d'Artaud, a l'art de nous communiquer cette faiblesse impondérable qui, du coup, pourrait être une explication de tout son travail d'écrivain : "pour moi, écrit Guyotat, se remémorant cette longue noyade, il y a un compte à régler, je suis vu comme un complice intérieur, mental, de la Rébellion, de la subversion, de ses massacres, de sa victoire, du déshonneur de l'Armée, de la perte de l'Empire. Rester tendu en prévision du pire, ainsi vivé-je depuis l'enfance." 

Pierre Guyotat, Idiotie. Éd. Grasset, coll. "Figures".     

26/06/2018

Nécessité de Kierkegaard

   L'entrée de Kierkegaard (1813-1855) dans la collection de la Pléiade est un événement fort de la vie intellectuelle. Il en est ainsi, d'abord parce qu'il s'agit de traductions nouvelles, pour un choix d'œuvres qui couvrent toute la vie du philosophe. Ensuite, parce que, comme souvent dans la Pléiade, l'édition est excellente (préface, notices et notes) ; on la doit à un grand spécialiste de la littérature scandinave, Régis Boyer, qui y a travaillé jusqu'à sa mort. Il est faux de dire par exemple que les lecteurs ne lisent, dans une Pléiade, que la préface, et que son seul intérêt serait bibliophilique. Une Pléiade comme celle-ci se déguste au contraire in extenso, et pour avoir les deux volumes de Kierkegaard entre les mains, je peux assurer que le jeu en vaut la chandelle. S'il faut partir cet été avec deux livres en vacances, ce seront ceux-ci.

   On connaît grosso modo la pensée de Kierkegaard, son existence dans le petit Danemark, sa silhouette de dandy, et surtout son influence considérable sur la littérature et la philosophie du XXe siècle. Le père de l'existentialisme sartrien, c'est lui, sans parler de tout ce qu'ont pu y puiser un Heidegger, un Wittgenstein, et, bien sûr, un Kafka. "Car Kierkegaard ne cesse de provoquer et d'inspirer, prévient Régis Boyer. La diffusion de cette œuvre dans le monde est impressionnante et continue de surprendre." À en relire aujourd'hui les grandes étapes, on se dit qu'elle a toujours quelque chose de neuf et d'essentiel à nous dire.

   Un des grands attraits de Kierkegaard est, me semble-t-il, qu'il n'est pas titulaire d'un genre précis. Ses études de théologie, dans sa jeunesse, l'ont amené à sortir des sentiers battus de la philosophie et à s'intéresser aux questions universelles. Régis Boyer écrit ainsi, pour tenter de le définir : "on le croit philosophe, il se dit non philosophe, auteur religieux plutôt ou même poète du religieux. Toujours, en tout cas, à la limite de la philosophie et de ce qui n'est pas elle." 

   La grande découverte de Kierkegaard, qui en fait un auteur tellement aimé, réside dans le fait d'avoir donné "la préséance à la subjectivité saisie en son sens le plus radical". Après l'époque précédente des systèmes philosophiques clos sur eux-mêmes, comme chez Hegel, ce retour vers le sujet humain était une sorte de respiration grandiose dans la pensée. Kierkegaard pouvait ainsi asséner sa conviction première : "Seule, la vérité qui édifie est vérité pour soi." On imagine tout ce qu'une telle conviction put entraîner comme conséquences fortes, notamment à propos de la grande question de la liberté qui habite ou non l'homme. Pour Kierkegaard, à chaque fois que l'homme décide d'une chose, dans un déferlement de contingence infinie, il opère comme un saut dans le vide. Ce n'est pas sans raison que Kierkegaard sera, avant tout, le penseur de l'angoisse existentielle. "L'angoisse est le vertige de la liberté", dira-t-il dans Le Concept d'angoisse.

   Ces deux volumes de la Bibliothèque de la Pléiade permettent un parcours passionnant dans l'œuvre du Danois (il y manque seulement, faute de place, un jalon pourtant important, le Post-scriptum aux miettes philosophiques de 1846). Les différents registres de l'écrivain sont présents, de Ou bien... Ou bien, en passant par La Reprise, jusqu'à des écrits plus proprement religieux et qu'on lisait moins. C'était dommage, car on y retrouve le style unique et subversif du dernier Kierkegaard, le pamphlétaire qui ferrailla durement avec l'Église de son temps jusqu'à s'en exclure irrémédiablement. Pour avoir voulu, à la fin de sa courte vie, "rétablir le christianisme dans la chrétienté", ainsi qu'il l'exprimait lui-même dans une formule volontairement provocatrice, Kierkegaard est mort dans la solitude et le quasi-dénuement. Tel est souvent le prix de la probité et du génie.

Kierkegaard, Œuvres, tomes I & II. Textes traduits, présentés et annotés par Régis Boyer, avec la collaboration de Michel Forget. Éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 62 & 63 €. 

24/04/2018

Le repos du septième jour

   La religion chrétienne a toujours laissé une place prépondérante au désœuvrement, comme notre note précédente l'avait montré. Le travail n'est bien sûr pas minimisé, mais remis à sa juste place. Le Christ parlait volontiers, dans ses paraboles, du lys des champs : "ils ne travaillent ni ne filent, disait-il ; cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux". De même que les efforts de Dieu, dans la création du monde, étaient tournés vers le repos du septième jour, de même dans la tradition juive les heures de la semaine aboutissent au sabbat, où il est interdit de rien faire. Le pape Benoît XVI pouvait écrire, dans son exhortation apostolique Sacramentum Caritatis, à propos du Jour du Seigneur chez les catholiques, jour sacré de repos : "Cela a un sens précis, constituant une relativisation du travail, qui est ordonné à l'homme : le travail est pour l'homme et non l'homme pour le travail."  Et plus loin, le pape continue : "C'est dans le jour consacré à Dieu que l'homme comprend le sens de son existence ainsi que de son travail."  Pour illustrer cette idée féconde, je reviendrai à saint Augustin et à un passage qui m'a particulièrement frappé des Confessions, au Livre IX, alors que j'en faisais une énième relecture. 

   Nous sommes à un moment de sa vie où saint Augustin se tourne lentement vers la religion catholique. Sa conversion fut progressive, on le sait, et il en livre dans ses Confessions toutes les grandes étapes. Il décrit ainsi son état d'esprit : "Et déjà mon âme était libre des soucis qui la rongeaient : l'ambition, le goût d'acquérir, de se vautrer, de gratter la gale des passions." Il sent néanmoins qu'il lui reste un pas à faire. Et ce pas est à faire en direction d'un désœuvrement salvateur. En effet, Augustin était encore professeur de rhétorique, un professeur brillant, certes, voué à accomplir une belle carrière. Mais il se rend compte, dans le même temps, que ce travail le retient dans une certaine pesanteur, qui lui interdit de progresser spirituellement. D'où sa décision d'arrêter, comme il le raconte, s'adressant à Dieu :

   "je décidai, sans l'arracher avec fracas, de soustraire, en douceur, à la foire aux bavardages le ministère de mon enseignement : je ne voulais plus voir une jeunesse – attachée non à ta Loi, non à ta paix, mais aux menteuses folies et aux joutes du forum – se procurer dans mes discours des armes pour nourrir leur délire"

   Le tableau qu'il trace de sa profession d'alors n'est guère enviable. Il prend conscience de cette foire d'empoigne, dans tout ce qu'elle peut avoir de dégradant. Il sent que ce n'est plus ce qu'il recherche : "je n'avais plus de place en moi pour cette âpreté au gain, qui était l'adjuvant habituel de mes lourdes tâches". Il parle même, dans ce passage, de "la chaire du mensonge", qui l'empêche d'être "maître de moi". Il n'y a pas à dire, la décision d'Augustin est des plus sérieuses.

   Il va donc la mettre en pratique, mais sans brutalité, en attendant les "vacances de vendanges" qui se profilaient bientôt : "Je décidai de patienter jusque là, et de prendre mon congé selon l'usage." On voit ici combien le retrait d'Augustin se veut discret, patient. Ce changement d'état doit se produire sans esclandre.

   Le jour de la "libération" arrive enfin. C'est l'épisode de la retraite à Cassiciacum, où Augustin se trouve en compagnie de ses amis et de sa mère, et où il se livre dans le recueillement à des travaux littéraires. On peut dire que c'est à partir de cet instant qu'il met à profit sa vocation essentielle. Toute sa vie future est inscrite dans cette transition du brouhaha professionnel vers ce nouvel "otium", lieu de silence et de désœuvrement. Il lit les Écritures, et peut conclure ce chapitre des Confessions par cette invocation solennelle, qui résume si bien la révolution qui s'est accomplie dans son esprit :

   "Déjà mes biens n'étaient plus au-dehors de moi, et je ne les cherchais plus avec mes yeux de chair à la lumière de ce pauvre soleil d'ici-bas : à vouloir sa joie au-dehors, on a tôt fait de s'éparpiller dans le vide, en se répandant dans le visible et le temporel, monde d'apparences qu'on lèche de son imagination famélique."

   Pour conclure, je voudrais rappeler que le chapitre final de ce livre, les Confessions, est aussi une invocation au grand repos du sabbat ("Nous aussi, au sabbat de la vie éternelle, / Nous nous reposerions en toi"). Il y a là plus qu'une indication pour nous, lecteurs modernes, perdus que nous sommes dans l'agitation vaine du monde.

J'ai utilisé la traduction des Confessions de Patrice Cambronne, parue dans le volume de la Pléiade (1998) édité sous la direction de Lucien Jerphagnon.

09/03/2018

Foucault et l'héritage chrétien

   On attendait depuis longtemps cet ultime volume de l'Histoire de la sexualité de Michel Foucault, intitulé Les Aveux de la chair. Le voilà qui paraît aujourd'hui, pour clore sur les Pères de l'Église un travail commencé avec la Grèce antique. Foucault renouvelle, ce faisant, notre idée de la philosophie antique et de la religion des premiers siècles. Il nous livre, avec dextérité, un regard neuf et passionnant. Avec ce dernier volume, c'est tout l'héritage chrétien de l'Europe qui est pesé, analysé, commenté. Foucault le remet en perspective, d'une manière qui heurtera sans doute les préjugés acquis de bon nombre de nos contemporains. Ainsi, dans ces Aveux de la chair, il offre à voir aux hommes et aux femmes du XXIe siècle l'esprit même qui présidait à la manière de concevoir la sexualité au sein de la religion. Tour de force remarquable, que Foucault accomplit par exemple en parlant de la virginité. Il écrit ainsi : "La virginité chrétienne est tout autre chose que la forme radicale ou exaspérée d'un précepte de continence que la morale philosophique connaissait bien dans l'Antiquité et dont les premiers siècles chrétiens avaient hérité." Je vais vous parler aujourd'hui, à partir d'une page de ce livre qui m'a particulièrement frappé, du "désœuvrement" chrétien, que Foucault met savamment en lumière à travers le thème de la virginité.

   Foucault commence par définir la virginité comme un "état de tranquillité" par rapport au mariage. Cet état a recours en effet "au vocabulaire philosophique de l'existence sereine" qu'il va étudier dans cette page notamment. Foucault souligne qu'à cette époque le thème de la vie tranquille est central. Il doit beaucoup à la philosophie antique, mais les Pères de l'Église, dont saint Augustin, vont le perfectionner considérablement ; en effet, ce thème, écrit Foucault, "est aussi au cœur d'un problème interne au christianisme [...] qui concerne le statut de la vie contemplative, les méthodes pour y parvenir, et les mérites qui lui sont propres". Foucault s'attache alors, pour illustrer son propos, à commenter un écrit de saint Augustin, Discours sur le psaume 132. L'apport d'Augustin, comme à beaucoup d'autres endroits, est en général crucial. Foucault le montre bien, en nous disant qu'Augustin "évoque trois genres de vie à travers les trois personnages de Noé, de Daniel et de Job". C'est Daniel qui nous intéresse ici, à qui est associée l'image suivante, comme nous le dit Foucault :

deux hommes couchés dans un lit : ainsi sont désignés ceux qui ont "aimé le repos", ceux qui "ne se mêlent pas aux foules" ni au "tumulte du genre humain", mais qui "servent Dieu dans la tranquillité".

Il s'agit de la "tranquillité de la vie hors mariage", qui n'est sans doute, ajoute saint Augustin dans ce texte, pas toujours facile à conserver. Foucault note que cette tranquillité est "indissociable de l'affrontement permanent avec l'Ennemi", symbolisé classiquement par deux lions, et que Daniel, dans ce contexte, est appelé "vir desideriorum". Dans un tel combat (celui de la tentation), finalement, "c'est la grâce de Dieu qui donne la victoire", peut ajouter Foucault. On aura bien compris, avec tout cela, que le "désœuvrement" dont il est question dans ce passage est spécifique aux premiers siècles du christianisme. Mais son originalité aura marqué les esprits, à tel point qu'aujourd'hui même nous le comprenons parfaitement. Et Foucault, dès lors, de conclure :

La continuité du thème de la "tranquillitas", de l' "otium", marque en fait le passage d'une économie négative de l'abstention et de la continence à une conception de la virginité comme expérience complexe, positive et agonistique.

Michel Foucault, Les Aveux de la chair. Histoire de la sexualité, tome 4. Édition établie par Frédéric Gros. Éditions Gallimard, 24 €.

09/01/2018

De Gaulle et l'ours russe

   Depuis la fin du communisme, la géopolitique de la France a beaucoup changé. Notre pays a sagement réintégré l'Otan et n'aspire plus désormais qu'à rester dépendant du géant américain. Aussi est-il particulièrement intéressant de faire un tableau de ce qu'était la politique étrangère de la France sous de Gaulle, afin d'en mesurer aujourd'hui le contraste flagrant. C'est à quoi s'est attelée Hélène Carrère d'Encausse dans ce nouvel et passionnant essai, Le Général de Gaulle et la Russie. Le Général a toujours eu de grandes affinités avec l'ours russe. Pour lui, la Russie (qu'il appelait rarement l'Union soviétique), était une pièce déterminante dans la géostratégie de la France. Sa grande culture historique, sur laquelle insiste Carrère d'Encausse, ne pouvait que renforcer cette perspective. L'académicienne écrit en effet : "la Russie était vue par le Général comme l'allié de revers indispensable à sa sécurité, mais plus encore [...] elle participait à sa conception de l'équilibre de l'Europe et de la place de l'Europe dans le monde". Cette politique gaullienne a pris sa source, pendant la guerre, dans les relations que de Gaulle a pu nouer avec Staline, pour essayer de faire ressusciter la France, mise à mal par la débâcle. Elle a continué ensuite, quand le Général est revenu aux affaires en 1958, alors que la guerre froide ne semblait pas accorder beaucoup de latitude aux pays autres que l'Amérique et l'Union soviétique. Voilà ce qu'Hélène Carrère d'Encausse explique parfaitement dans son livre, nous replongeant dans un monde où la petite voix de la France faisait malgré tout entendre sa différence. Nous comprendrons mieux alors la situation présente, les bouleversements qui depuis presque trois décennies désormais ont changé du tout au tout la physionomie de l'Europe et les grands équilibres géopolitiques. Le monde de 2018 attend manifestement son nouveau grand réformateur. Il est probable qu'il aurait, s'il venait un jour, des accents gaulliens...

Hélène Carrère d'Encausse, Le Général de Gaulle et la Russie. Éd. Fayard, 20 €.

07/11/2017

Ionesco, philosophe authentique

   J'ai toujours bien aimé Ionesco. Il est, comme on sait, à côté de Beckett, le grand représentant du théâtre de l'absurde. Leurs styles sont très différents, cependant, mais on peut admirer l'un et l'autre sans problème. Après avoir arrêté d'écrire des pièces, Ionesco n'en a pas moins continué à publier des textes de réflexion, où il se mettait au centre du monde, comme une toute petite particule pensante. Il laissait alors s'exprimer son angoisse existentielle et métaphysique pour, ce faisant, devenir un véritable philosophe. Ce qui perçait dans son œuvre dramatique est devenu dans les essais de la fin de sa vie une interrogation concrète et désespérée sur l'existence humaine et le silence de Dieu. Un volume comme La Quête intermittente (1987) est un bon exemple de cette tentative impossible d'accéder à une vérité métaphysique. Le moindre texte de Ionesco, à cette époque, je m'en souviens bien, était porteur de cette dimension presque tragique, accompagnée dans sa propre vie par une dépression qu'il portait sur ses épaules et qui accentuait un désespoir incorruptible. Les éditions Gallimard viennent d'avoir la bonne idée de republier un petit livre de Ionesco, qui date de ces années et qui a pour titre Le Blanc et le Noir. Paru à l'origine en 1981, il comportait quinze lithographies gravées sur la pierre par Ionesco. Ionesco y explique comment et pourquoi il s'est mis à la peinture, escomptant trouver dans cette activité la paix de l'âme et la sérénité. Il revient sur les dessins qu'il présente, tout en émaillant son propos de considérations diverses, comme à son habitude, qui naissent de la pratique picturale. Il nous reparle du silence de Dieu, surtout, de la peur de la mort, de son manque de foi, mais aussi de cette femme qui lui avait demandé son aide et qu'il avait perdue de vue : "La souffrance d'un seul être est la souffrance de tous les êtres, écrit Ionesco au sujet de cette femme. A-t-elle pu surmonter sa douleur ? a-t-elle pu trouver une raison de vivre ? Où est-elle ?" La vie continue, cependant, avec son lot de difficultés, d'obstacles. Ionesco aimerait trouver un espoir, qu'il discerne à travers la peinture et les mots qui naissent d'elle. Voici la dernière phrase de ce petit opuscule, où beaucoup de choses sont dites et restent gravées dans l'âme du lecteur : "Été tardif, le ciel est clair, transparent, Dieu peut-être me regarde." 

Eugène Ionesco, Le Blanc et le Noir. Éd. Gallimard, collection "L'Imaginaire", 6 €.

21/09/2017

Claudio Magris, Prix Nobel ?

   La date d'attribution du Prix Nobel de littérature 2017 n'est pas encore déterminée, mais déjà les pronostics vont bon train. Parmi les favoris, j'ai la joie de compter l'écrivain italien Claudio Magris, à qui je voue, mais je ne suis pas le seul, une grande admiration. En 1993, déjà, j'avais lu avec passion son très beau roman, Une autre mer, qui reste un de mes préférés, et lui avais consacré un article, paru en revue. Pour rendre hommage aujourd'hui à Claudio Magris de nouveau, à la veille peut-être d'un couronnement Nobel (j'accorde une certaine importance à ce prix), je reprends ce texte ici.

   On peut considérer que l'œuvre de Claudio Magris trouve sa source dans la singularité de la ville où il est né, cette Trieste qui a marqué d'une empreinte indélébile tous ceux qui même n'y ont fait que passer tel James Joyce. Claudio Magris a d'ailleurs écrit un essai sur Trieste, Trieste, une identité de frontière (en collaboration avec Angelo Ara) alors que d'autres ouvrages soulignaient la proximité de Trieste avec la Mitteleuropa (notamment Danube, prix du meilleur livre étranger 1990).

   Mais Claudio Magris est également un grand romancier, comme l'atteste Une autre mer. L'écrivain révèle dans ces pages les principales arcanes de son univers triestin, en prenant comme sujet central la figure, pourtant absente, du début à la fin, de Carlo Michelstaedter, jeune philosophe italien de Trieste, qui a réellement vécu (comme les autres personnages du roman), et qui s'est suicidé en 1910 à l'âge de vingt-deux ans, après avoir achevé sa thèse, fameuse depuis, La Persuasion et la rhétorique ; une destinée similaire à celle de l'Autrichien Otto Weininger, comme l'on sait.

   À cette décision extrême de la mort volontaire, correspond celle d'Enrico, protagoniste principal d'Une autre mer, qui est de s'enfuir en Argentine ; car si l'un se supprime après avoir couché sa philosophie sur le papier, l'autre (son meilleur ami) choisit d'appliquer cette philosophie dans la vie réelle, tout en renonçant pour sa part à l'écriture. Le nœud et la réflexion du livre tiennent dans cette asymétrie.

   Claudio Magris intègre remarquablement, dans le corps de son texte, la philosophie de Michelstaedter. Il ne se contente pas de l'illustrer, il en exprime la teneur avec une précision lumineuse. La persuasion, écrit Magris, "c'est la possession au présent de sa propre vie et de sa propre personne, la capacité de vivre pleinement l'instant..." ; malheureusement, les "hommes sont incapables de vivre dans la persuasion", et à la place, ils "édifient l'énorme muraille de la rhétorique, l'organisation sociale du travail et de l'agir, pour se cacher à eux-mêmes la vue et la conscience de leur propre vacuité".

   En Argentine, Enrico a vécu selon l'éthique de l'ami disparu. Quand il revient en Italie, quelques années plus tard, il s'installe dans une petite maison près de la mer où il vivra quasiment en ermite, dans la pauvreté : "le plaisir, c'est de ne pas dépendre des choses qui ne sont pas absolument nécessaires, et même celles qui le sont peuvent être accueillies avec indifférence".

   Cependant, malgré son retrait délibéré, l'Histoire rattrape Enrico. L'historien Claudio Magris cerne très lisiblement les événements et leur portée. Ainsi, sur le nazisme, il écrit (dans l'esprit de Michelstaedter) : "Voilà, ce Reich millénaire est la preuve que la rhétorique est mort et destruction..." Enrico assiste à la lente déshumanisation de la civilisation européenne, à son échec ; et il se persuade que décidément "la vie est insolvable", même si l'on fait le choix de vivre dans la philosophie. Bouddha, Platon... n'y changent rien, le processus est irréversible. Au soir de son existence, il constate : "Je n'ai vécu que l'impuissance à vivre."

   C'est donc bien Carlo qui a eu raison de renoncer : d'où probablement le sentiment tenace que laisse la lecture de ce livre très riche, et très simple dans son évidence.

Une autre mer, Claudio Magris. Traduit de l'italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau. Éd. Gallimard, 1993. Réédition collection "Folio", 2011.