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16/11/2020

Le mystère de ce qui nous advient

   

   Nous vivons en ce moment une période troublée, à cause de cette crise sanitaire qui n'en finit pas. Un reconfinement a été décidé par le gouvernement, certes de manière à ralentir au minimum l'économie du pays, mais avec suffisamment d'impact néanmoins pour bouleverser notre vie quotidienne. Tout ceci est difficile à admettre, souvent impossible à comprendre. Le Covid-19 est un virus inédit, qui attaque pour la première fois, avec une redoutable efficacité, l'espèce humaine. L'histoire, depuis l'Antiquité, relate ces épidémies funestes, souvent très meurtrières, et la manière dont l'homme y a fait face. Lors du premier confinement, j'avais lu avec profit le témoignage du célèbre diariste anglais du XVIIe siècle, Samuel Pepys, qui a tenu son journal pendant la peste de Londres. J'ai pu me rendre compte que la psychologie des individus avait peu bougé depuis cette époque, où un certain fatalisme était de mise.

 

Que nous apprennent les romans ?

   Pour élaborer un jugement plus profond, il faudrait peut-être se tourner vers le genre romanesque. C'est ce que mon expérience de lecteur m'a souvent enseigné. Au mois d'avril dernier, je vous avais parlé d'une dystopie assez intéressante de l'auteur portugais José Saramago, L'Aveuglement. Je voudrais aujourd'hui évoquer devant vous une autre tentative romanesque, que l'on doit à l'Autrichienne Marlen Haushofer, qui a publié en 1963 un magnifique récit post-apocalyptique, Le Mur invisible. Le sujet en est très simple : une femme se retrouve prisonnière d'un chalet, dans la montagne alpine, cernée par un mur invisible apparu soudainement. Elle va tenter de survivre à cette catastrophe, dont elle ne s'explique pas l'origine. Par rapport au roman du XVIIIe siècle de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, celui de Marlen Haushofer possède une incontestable dimension abstraite – ne serait-ce que parce qu'il a été écrit dans le contexte inquiétant de la guerre froide. De façon plus générale, le "mur invisible" a souvent été comparé, aussi, au monolithe de 2001, l'Odyssée de l'espace. Son origine reste mystérieuse, et laisse ouvertes toutes les interprétations imaginables.

   La métaphore romanesque que Marlen Haushofer fait du mur produit incontestablement un mythe du temps présent. Elle écrit ainsi : "Peut-être le mur n'est-il que la dernière tentative désespérée d'un être torturé qui cherchait à s'échapper ; à s'échapper ou à devenir fou."

 

Écoféminisme

   Le Mur invisible avait toujours eu un nombre constant de lecteurs, depuis sa parution. Le contexte mondial, vers 2010, l'a remis au premier plan et lui a conféré le statut de "livre-culte". Il mélangeait en effet, de manière prémonitoire, féminisme et écologie. Il faut donc ajouter désormais à ces deux caractéristiques un à-propos singulier avec notre temps de Covid, le roman exprimant une sourde angoisse face à ce qui dépasse l'homme. Celui-ci est remis magistralement à sa place, humble et toute en faiblesse. La vie ne tient plus qu'à un fil, comme si l'expérience humaine était portée depuis toujours par une autodestruction viscérale, nihiliste, contre laquelle même les religions n'auront pas pu faire grand-chose.

 

Un conseil de Claire Castillon

   La lecture de ce roman m'a été conseillée amicalement par la romancière Claire Castillon, grande lectrice, et passionnée de fictions post-apocalyptiques. Claire Castillon, qui me signalait également Dans la forêt (1996) de Jean Hegland, parle toujours de littérature avec une grande compétence. Je dois d'ailleurs révéler aujourd'hui que c'est elle qui avait écrit, il y a quelques années, sous forme de lettre, un magnifique petit texte sur mon étude "Montaigne et le désœuvrement". J'avais publié cette courte critique de Claire Castillon ici même, sur ce blog, le 18 mars 2014, sans du tout mentionner son nom, par discrétion [pour y accéder, cliquez ci-dessous, tout en bas de cette note, sur le lien de couleur bleue "claire castillon", parmi la liste de mots-clés dans tags]. Bref, pour conclure là-dessus, j'estime que Claire Castillon devrait, en plus d'écrire de très beaux romans, faire de la critique littéraire. Je la verrais bien ainsi, le cas échéant, tenir la rubrique du Feuilleton au Monde des Livres, et prendre la succession de Camille Laurens, lorsque celle-ci quittera cette prestigieuse charge. Je vous promets qu'on se régalerait...

 

Marlen Haushofer, Le Mur invisible. Traduit de l'allemand (Autriche) par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon. Éd. Actes Sud, coll. "Babel", 1992, 8,70 €. Dernier roman paru de Claire Castillon : Marche blanche. Éd. Gallimard, 2020, 16 €.       

05/10/2020

La fin du "Débat"

   

   Je lisais chaque numéro du Débat, la revue mythique de Pierre Nora éditée chez Gallimard. Je passais de longues heures à la bibliothèque à prendre connaissance de ses articles toujours bien étayés et à la pointe de la pensée actuelle. Je ne m'étais jamais abonné. Lorsqu'un thème m'intéressait particulièrement, j'achetais la revue. L'annonce de l'arrêt du Débat par Pierre Nora m'a fait un choc, incontestablement. Cet arrêt revêtait des significations multiples, comme si la revue, à force de critiquer les travers de notre société, s'en était finalement prise à elle-même et en avait tiré les conclusions. Pierre Nora a accompagné avec moult paroles cet enterrement de première classe, dont toute la presse a parlé. En lisant son éditorial dans ce dernier numéro du Débat, ainsi que les diverses interviews qu'il a données, notamment au Figaro et à Charlie Hebdo, quelque chose cependant me titillait et me laissait insatisfait.

 

Une succession possible ?

   Je me demandais d'abord si l'équipe dirigeante du Débat n'aurait pas pu organiser, depuis quelques années, sa succession. Pourquoi n'avoir pas choisi de passer le flambeau à une équipe plus jeune, que Nora, Gauchet et Pomian auraient formée à l'art délicat de confectionner une revue ? Nora donne des arguments, comme quoi la situation actuelle du Débat ne s'y prêtait pas. Il va jusqu'à écrire : "Le moment n'est-il pas venu, pour continuer ce type de travail, de trouver d'autres formes d'expression ?" Il ne dit pas lesquelles. D'autre part, il ne s'appesantit pas sur les éventuels repreneurs du Débat, comme si rien que le seul fait d'y penser lui faisait mal au cœur. Il déclare pourtant dans Charlie : "J'ai l'impression d'un retour à une volonté d'ouverture chez les jeunes historiens, à un désir de ne pas s'enfermer dans le discours universitaire." C'était à mon avis une idée à creuser, au lieu de dire : "Après moi, le déluge !" Il existe en France, parmi les jeunes chercheurs notamment, tout un potentiel de compétences qui ne demande qu'à s'exercer. Gallimard, mécène du Débat, n'aurait certainement pas refusé de continuer, avec une nouvelle génération d'agitateurs d'idées adoubés par Nora et Gauchet.

 

L'éloignement de l'idéal révolutionnaire

   Durant ces quarante années d'activité, Le Débat a mis au jour son intuition d'un changement de monde. De grands articles ont jalonné cette épopée, comme celui de Milan Kundera, au début des années 80, qui me semble très emblématique, "Un Occident kidnappé" (qu'on peut lire sur Internet librement). Pour les plumes du Débat, on se dirigeait vers une société complexe, dans laquelle l'idée de révolution avait perdu sa consistance. On arrive à la période de l'après Mai-68 et de ses désillusions, les avant-gardes se sont dissoutes dans l'air du temps, ces hédonistes années 70 empreintes de légèreté plus ou moins blâmable. Seul, ou presque, un Guy Debord restera fidèle à sa dénonciation de la "société spectaculaire-marchande". Quelques années plus tard, après avoir écrit un dernier livre, il constatera la sclérose idéologique des temps, et en tirera les conséquences de la manière que l'on sait.

   Dans ce dernier numéro du Débat, il y a un article de Marcel Gauchet sur l'individualisme, qui a spécialement retenu mon attention. Il y évoque, en conclusion, ce qu'il reste aujourd'hui de la révolution, après notamment l'épisode contemporain des Gilets jaunes, qui s'en sont réclamés sans d'ailleurs grande conviction, me semble-t-il. Gauchet tente une explication, sans y aller, pour ainsi dire, avec le dos de la cuiller : "La perspective révolutionnaire, commence-t-il, s'est évanouie avec le projet dûment élaboré d'une transformation totale de la société existante." Puis, Gauchet commente ainsi la présence résiduelle de la "posture critique" alternative, présente aux marges de la société : "Cette intransigeance impérieuse est le style commun de divers néo-gauchismes que l'on a vu fleurir au cours de la dernière période en renouvelant de vieilles causes [...]. Ces activismes allant jusqu'au fanatisme sont certes minoritaires [...]. Hors de toute militance, cette intolérance vindicative trouve son répondant quotidien dans l'ambiance de haine généralisée qu'exhalent les réseaux sociaux. [...] cet underground du ressentiment, de la proscription et du lynchage est là pour rappeler le dangereux cousinage des bons et des mauvais sentiments."

 

L'heure de la relève

   Plus loin, Marcel Gauchet pointe directement les Gilets jaunes, en leur associant l'expression terrible de "fondamentalisme démocratique sans compromis". C'est probablement bien trouvé, mais la charge est-elle juste ? Ne manquerait-t-elle pas de nuance ? Pour ma part, je n'ai participé à aucune manifestation des Gilets jaunes. En revanche, j'ai suivi chaque samedi, sur les chaînes d'info continue, leurs journées de manifestation, aux débordements incontrôlés. Le mouvement des Gilets jaunes, sans arrière-fond historique, sans références politiques compliquées, sans organisation cohérente, donnait lieu à des commentaires globalement neutres de la part des journalistes et des spécialistes invités. Ces derniers, formés à Sciences Po ou dans des universités de sociologie, bien au fait des stratégies révolutionnaires, avaient évidemment lu Debord (ils sont payés pour ça), mais aussi ce qui s'est écrit depuis. Comprendre les Gilets jaunes est possible, sans peut-être recourir à une prose polémique comme celle que Gauchet utilise, et dont j'ai donné un exemple.

   Ce que j'attends d'une revue, mélangeant "le goût de la tradition littéraire et des humanités, le sens des Lumières", comme le dit Pierre Nora dans Charlie, c'est qu'elle m'expose avec talent une situation plus ou moins complexe. Le Débat aurait pu poursuivre ce travail théorique, dans d'autres mains. Car si Le Débat arrête après ce dernier numéro, le débat, avec un d minuscule, lui, ne cessera jamais. Pour demeurer au chapitre des Gilets jaunes, évoquons simplement le film récent de David Dufresne, Un pays qui se tient sage. C'est au cinéma (peut-être la "nouvelle forme" dont parle Pierre Nora), une enquête documentaire axée sur les violences policières. Les images sont bien connues, mais soulèvent toujours l'émotion, trop facilement sans doute. Il appartiendra dans l'avenir à d'autres cinéastes, d'autres écrivains, historiens ou sociologues, etc., de proposer avec davantage d'objectivité des réflexions sur ce genre de phénomènes saillants que traversent nos sociétés. Le débat, donc, n'est pas mort, et la relève est prête. Vive le débat !

 

Le Débat, "40 ans". Numéro 210, mai-août 2020. Éd. Gallimard, 24 €.  

02/09/2020

Pascal Quignard, le questionnement de l'intime

 

Lire, selon Heidegger

   En lisant cet été un très beau commentaire de Heidegger sur le mythe de la caverne de Platon, dans De l'essence de la vérité, je suis tombé sur cette phrase qui m'a fait longuement réfléchir et a littéralement "rafraîchi" mon esprit, face au surmenage imminent de la prochaine rentrée avec ses piles de livres à foison. À la fin de son cours, après avoir détaillé sa lecture de Platon, Heidegger lance à ses étudiants une sorte d'invocation absolue. Il leur dit : "Au cas où vous éprouveriez encore le besoin irrépressible de lire la littérature philosophique paraissant aujourd'hui, c'est le signe infaillible de ce que vous n'avez rien compris à ce qui s'est passé devant vous." Selon Heidegger, lire et étudier un dialogue de Platon suffisait amplement, à condition sans doute, comme il l'ajoute, toujours à son jeune auditoire, "que vous ayez en vous un questionnement éveillé, mis en éveil au plus profond de votre intimité". Il me semble que, certes, l'on peut ne pas être tout à fait d'accord avec cette injonction de Heidegger. Néanmoins, il a le mérite de pointer du doigt un phénomène essentiel de la littérature, en mettant en question les livres qui nourrissent réellement l'esprit, et les autres. Au lecteur de rester "éveillé", et de faire confiance à sa culture pour dominer une matière si complexe.

 

Qu'est-ce qu'un lettré ?

   Le nouveau livre de Pascal Quignard, qui paraît à cette rentrée, L'Homme aux trois lettres, va nous apporter des éléments de réponse assez cruciaux. On connaît déjà l'œuvre de cet auteur très érudit, qui n'hésite pas à prendre ses exemples dans la vieille littérature latine ou chinoise, entre autres. Quignard est notre dernier lettré, selon une tradition qui remonte à la nuit des temps. Ses livres sont parsemés de citations exquises, puisées dans les textes les plus anciens et, parfois, les plus méconnus. L'Homme aux trois lettres, onzième volume de la série "Dernier royaume", est d'autant plus intéressant que Quignard y fait le bilan de son activité passionnée de lecteur.

   Un jour, alors que sa vie professionnelle dans le milieu de l'édition était pourtant intense et riche, Pascal Quignard a soudainement tout plaqué. Nous étions en 1994, et, comme le Bouddha, qui de prince devint mendiant, après une illumination, Quignard décida de se consacrer exclusivement à la lecture des livres. Je dois dire que cette résolution radicale me fascine beaucoup, tant je la trouve exemplaire et unique. Je la partage entièrement. Qui d'autre se serait comporté ainsi, avec autant de détermination, à cette époque ?

   Incontestablement, le jeu en valait la chandelle. Et Quignard de nous relater dans ses écrits tous les bienfaits d'un otium qui désormais remplissait sa vie, au milieu des livres. Dans L'Homme aux trois lettres, il s'attarde longuement, en plusieurs chapitres, sur ce désœuvrement du lettré, nous confiant ainsi : "Ceux qui s'adonnent à cette activité si totalement désintéressée à l'activité immédiate distancent à jamais les autres classes sociales par une application de plus en plus dense, volontaire, ardue, fervente, astreignante, approfondissante, interminable. Luxe pur." Très beau passage, il me semble, qui dit l'originalité d'un choix, et peut-être même davantage qu'un choix : une éthique. Quignard, pour illustrer ceci de manière originale, va chercher un vocable inusité, qui exprime le repos, la solitude et le silence de la lecture : "requoy" (ou parfois "recoy"). Quignard nous le commente ainsi : "Il est peut-être le mot clé du livre que j'écris. Il définit si précisément la lecture car il mêle le silence (la lecture coite) et le recoin, le retrait, le repos (le requiem, le requoy)."

 

Saint Augustin et saint Ambroise

  À propos de la lecture, Quignard rapporte au début de son livre l'épisode des Confessions de saint Augustin, qui se passe à Milan, dans lequel celui-ci, alors tout jeune, raconte son émerveillement devant Ambroise lisant un livre en silence. Cette belle anecdote m'apparaît comme particulièrement emblématique de la pensée que veut nous faire partager Quignard dans L'Homme aux trois lettres. Il lui suffit, je crois, de citer ce que saint Augustin lui-même écrit de son intention en rapportant ce récit : Augustin veut nous faire mesurer, selon ses propres termes, "la profondeur de l'abîme d'où nos cris doivent provenir afin de s'élever vers toi" (je rappelle qu'Augustin s'adresse à Dieu). 

   Comment sera reçu cet ouvrage de Pascal Quignard, à une époque de consumérisme extravagant, dans laquelle la littérature est considérée par le public comme un simple divertissement ? Il faut assurément revenir ici à la déclaration prophétique de Heidegger, par laquelle j'ai commencé mon propos. La lecture de Quignard, si riche, si essentielle, si fidèle à la grande tradition littéraire, peut nous mettre en éveil au plus profond de notre intimité, pour reprendre les termes du philosophe. Et ceci constitue incontestablement un grand bien, et le début d'un long cheminement sur un sentier escarpé, vers les hauteurs, vers la lumière.

 

Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres. Éd. Grasset, 18 €.

03/08/2020

Saint Paul vu par le judaïsme

   Le philosophe René Lévy est aussi talmudiste. L'ouvrage qu'il a fait paraître, au mois de mars dernier, aux éditions Verdier, où il dirige une collection, est la nouvelle mouture d'un premier essai consacré à saint Paul en 2010 sous le tire de Disgrâce du signe. René Lévy est le fils de Benny Lévy, qui fut le dernier secrétaire de Sartre et qui initia le père de l'existentialisme à une certaine forme de judaïsme. On se souvient que cette "conversion" du vieux Sartre à la religion choqua beaucoup parmi les intellectuels français, notamment lorsque parut dans Le Nouvel Observateur une série d'entretiens entre les deux hommes, dans lesquels Sartre essayait, avec l'aide de son secrétaire, de faire progresser sa philosophie vers un sens spirituel. Au fond, c'était sa réflexion inédite sur une espérance nouvelle qui décontenança une intelligentzia ouvertement athée. Les choses ont-elles changé, depuis lors ? N'est-il pas désormais légitime de revenir à un certain type de méditation dont la nécessité est plus que jamais d'actualité ? Sartre nous en avait donné l'exemple, à la toute fin, comme Maurice Blanchot avant lui. Laissons-nous guider, pour quelques brefs instants, par cette pensée qui, peut-être, préfigure notre seul avenir.

   René Lévy revient donc sur saint Paul, d'origine parfaitement juive, et dont les Épîtres sont à la base de la religion chrétienne. L'Église catholique a longtemps renié son héritage juif, jusqu'au concile Vatican II, révolution bienfaisante dans son histoire mouvementée. Il se trouve que Paul, avant de rencontrer le Christ sur le chemin de Damas, était un propagateur extrêmement actif du judaïsme. On peut donc considérer que la foi nouvelle qu'il a contribué à élaborer doit beaucoup à ce monothéisme premier et fondateur. L'objet de René Lévy, dans cette étude, est de confronter la pensée de saint Paul à la tradition vivante de la Torah, du Talmud et à tous les commentaires qui s'en sont inspirés. René Lévy insiste sur le fait que la grande question de saint Paul, notamment dans l'Épître aux Romains, est la confrontation entre la Loi et la Foi. Pour notre auteur, cela reste la question principale, qui traverse donc son livre, sans que l'ambiguïté ne soit jamais levée : "Non, écrit René Lévy, pas question d'abolir ni de défaire la Loi (Torah) par la nouveauté (l'Évangile) ; celle-ci vient au contraire l'accomplir. Mais alors, que croire ?"

   La lecture de René Lévy n'est pas toujours d'un abord aisé. Le sujet est complexe, la méditation redoutable, qui ressemble à une "phénoménologie de la vie religieuse", pour reprendre le titre de Heidegger. Néanmoins, l'effort du lecteur sera fructueux, même si, chrétien, comme moi, il n'est pas toujours préparé à un mode de réflexion aussi spécifique, mais, sans conteste, profond. Il y a quelques mois, j'avais lu avec profit l'essai du philosophe Armand Abécassis, Jésus avant le Christ, qui essayait de "retrouver en esprit l'engagement juif de Jésus avant sa christianisation". C'était là, en somme, une même tentative, déjà, et fort instructive, d'établir l'héritage judaïque de la religion chrétienne, et de reconsidérer avec plus de précision ce que l'humanité doit au peuple juif.

 

René Lévy, La Mort à vif. Essai sur Paul de Tarse. Éd. Verdier, 22 €. Armand Abécassis, Jésus avant le Christ. Presses de la Renaissance, 2019, 20 €. Et pour mémoire, les entretiens entre Jean-Paul Sartre et Benny Lévy publiés dans Le Nouvel Observateur ont été repris dans un volume, L'Espoir maintenant, éd. Verdier.  

26/05/2020

Littérature et gastronomie

 

L'exemple de Sénèque

   Le confinement a cloué les Français chez eux, ne leur laissant presque pour seule occupation ludique que la cuisine. Nous n'avons pas souffert d'une pénurie de ravitaillement, et nous avions encore la liberté d'aller chez nos fournisseurs habituels faire nos courses. C'était le minimum vital, et beaucoup en ont profité pour approfondir, à leur façon, l'art culinaire. Bref, nous avons pris du poids, et avec le déconfinement est arrivé tout naturellement l'heure de la diète, afin de perdre les kilos superflus que deux mois d'inactivité nous avaient légués.

   Dans une de ses Lettres à Lucilius, Sénèque se moque gentiment de son correspondant à propos de l'importance trop grande qu'il accorde à la nourriture. Au moment de mourir, c'est-à-dire, puisqu'il s'agit de Sénèque, au moment de se suicider, il ne faudra rien regretter, y compris les banquets quotidiens, source sans doute d'un plaisir très vif pour Lucilius. Sénèque a en quelque sorte percé son ami à jour, et lui fait cette ironique leçon de morale : "Avoue-le, écrit Sénèque, ce n'est pas la haute politique, ce ne sont pas les affaires, ce n'est pas l'observation même de la nature qui t'inspirent du regret, te rendent si lent à mourir : tu t'en vas le cœur gros du marché aux vivres, que tu as vidé." Pour apprécier ce trait, il faut lire la note du traducteur qui nous apprend que, dans la bonne société romaine, les gourmets allaient eux-mêmes faire leurs emplettes. En somme, Sénèque insinue que Lucilius aura non seulement "dévalisé", comme on dit, les boutiques pour pouvoir consommer des mets raffinés, tel un illustre gourmand, mais qu'il aura préféré cette passion à la sagesse stoïcienne – et donc au suicide, évoqué par Sénèque dans ces pages. 

 

Ryoko Sekiguchi

   Je ne lis pas souvent des livres sur la gastronomie, mais je suis, dans la vie quotidienne, plutôt comme Lucilius : j'aime manger de bonnes choses. Lorsque, dans un roman, l'auteur évoque la nourriture, je suis toujours intéressé. Aussi, ai-je été récemment tenté par la lecture d'un court essai de l'écrivain japonaise francophone Ryoko Sekiguchi, paru dans la collection "Folio". Le titre ne me disait rien, Nagori, mais le sous-titre, très japonais, était plus explicite : "La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter". On sent tout de suite que l'auteur va nous faire prendre un chemin où littérature et gastronomie seront étroitement liées. 

   Fille d'une cuisinière japonaise, Ryoko Sekiguchi est née à Tokyo en 1970. Lors de ses études, elle est amenée à choisir le français par amour pour l'art culinaire de notre pays. Elle a étudié à la Sorbonne l'histoire de l'art, et la plupart de ses livres ont été directement écrits en français. En février dernier, elle publiait chez Bayard La Terre est une marmite, au titre évocateur. Nagori, quant à lui, date de 2018. Lors de cette première parution, beaucoup de critiques avaient salué la performance, dont le célèbre François Simon, journaliste gastronomique dont on ne voit jamais le visage dans les médias.

   Le mot "nagori" désigne en japonais une saison qui est passée, et dont quelques rares traces demeurent, comme un souvenir évanescent. Ce thème, d'une grande richesse, permet à Ryoko Sekiguchi d'entrelacer diverses considérations sur ce que nous mangeons à telle ou telle période de l'année, mais aussi de filer la métaphore sur la nostalgie et le regret. Se nourrir redevient avec elle une expérience de l'intime, qui ouvre sur des sensations ou des sentiments oubliés, perdus. Comment arrive-t-on à se rapprocher de ce qui s'enfuit ? "Nagori" est la dernière saison, qui ne reviendra plus, du moins le croit-on. 

   Lorsque nous savourons un plat complexe, manger peut être ressenti comme une quête spirituelle, ainsi que le montre l'auteur, par exemple dans cet extrait : "Parfois, c'est l'imagination d'un goût inconnu qui fait le détour par un ingrédient, ou qui initie une aventure odysséenne avec un produit fermenté. Faire se rencontrer une vie et une autre, c'est les promettre toutes deux à une vie nouvelle. Deux vies qui ont connu des temporalités, des âges et des saisons différentes se retrouvent sur un même plan, et deviennent capables de vivre une autre vie, une fois assimilés."

   Le petit livre de Ryoko Sekiguchi est rempli de ce genre de pépite. À lire délicatement et délicieusement...

 

Ryoko Sekiguchi, Nagori, "La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter". Éd. Gallimard, collection "Folio". – Sénèque, Lettres à Lucilius. Lettre n° 77. Éd. Laffont, collection "Bouquins". 

26/04/2020

Le confinement : une expérience intérieure

   L'épidémie de Covid-19 remet en cause notre organisation sociale. Le minuscule virus se transmet d'humain à humain avec une efficacité foudroyante. Dans certaines formes graves, il peut aller jusqu'à tuer, en s'attaquant aux poumons. Au vu de ces conditions épidémiques angoissantes, les gouvernements d'une majorité d'États, sur la planète, ont décidé de confiner leurs populations.

   Le confinement est une expérience limite pour l'individu. Il se retrouve face à lui-même, sans plus aucune possibilité de se tourner vers le monde extérieur pour se divertir. Même ceux qui habitent une grande maison avec un jardin, ou qui ont la chance d'être à la campagne, subissent la pression du confinement. Les médias leur rappellent constamment qu'ils doivent rester chez eux, que dehors le monde s'est arrêté

   J'ouvre mon Pascal, et je tombe au hasard sur la pensée 131, intitulée "Ennui" : "Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir."

   Dans le confinement, nous faisons l'expérience totale de l'absurdité de notre condition humaine, comme si l'on nous avait jetés en prison. Cela me rappelle une phrase de Maurice Blanchot, dans L'Écriture du désastre : "♦ Sans la prison, nous saurions que nous sommes tous déjà en prison." Avec le confinement, nous prenons conscience de la friabilité de la société. Certains souhaitent que le "monde d'après" prenne en compte cette révélation, notamment au plan politique. C'est à espérer, mais cela ne se fera pas sans peine, même si les esprits arrivent en pleine ébullition après l'effondrement.

   Je vous propose aujourd'hui une expérience plus intime. Beaucoup de livres, comme beaucoup de films, traitent d'une épidémie. Certaines de ces "dystopies" sont devenues littéralement prophétiques, on peut désormais s'en assurer. Prenant mon courage à deux mains, je me suis mis à lire L'Aveuglement de l'écrivain portugais José Saramago, prix Nobel 1998 et mort en 2010. Il y fait le tableau apocalyptique d'un monde soudain soumis à la contagion mystérieuse de la cécité. Il montre comment tout se dérègle, comment la sauvagerie remonte à la surface, comment l'homme finalement se détruit et est détruit de manière irrévocable. C'est un récit violent et désespéré qui, dans les conditions actuelles, vous angoissera sans doute davantage, mais vous permettra en contrepartie de prendre du recul. La morale du roman de Saramago n'est pas donnée, mais elle existe : il faut la découvrir.

   C'est en soi-même que tout se passe. Il est nécessaire de faire un plongeon dans son âme pour savoir où l'on en est. Si le Covid-19 ne vous tue pas, si le confinement ne vous a pas conduit au suicide, mais qu'au contraire vous avez voulu survivre et comprendre ce qui se passait (par exemple en lisant le livre de Saramago), alors cette épreuve que vous aurez traversée vous apportera sans doute un peu de sagesse.

   Et si le monde d'après devenait plus sage ?

José Saramago, L'Aveuglement. Éd. du Seuil, 1997. Disponible en poche dans la collection "Points", 7,80 €.   

07/03/2020

Sollers et son double

   Avec ce nouveau livre, Désir, Philippe Sollers ressuscite la figure d'un personnage singulier de l'histoire. Louis-Claude de Saint-Martin, surnommé le Philosophe Inconnu, est né à Ambroise en 1743. Il a vécu une vie d'aventurier de l'esprit, au cœur même de ce XVIIIe siècle qui plaît tant à Sollers. Grande figure de l'Illuminisme, par ses différents ouvrages, qu'on ne lit plus guère, et aussi par son action dans la société de son temps, Saint-Martin visiblement fascine Sollers. Dans Désir, notre romancier médite sur la manière de s'identifier à son illustre devancier, jusqu'à être lui, comme si le Philosophe Inconnu n'était pas mort en 1803, mais avait continué à vivre, tel un de ces immortels privilégiés, véritables "enchanteurs" qui apportent à l'humanité un enseignement spirituel sublime.

   Sollers donne très peu d'indications sur la biographie de Saint-Martin, précisant qu'on "ne sait presque rien sur sa vie". Il est pourtant important, à mes yeux, de tracer le portrait du Philosophe Inconnu, de préciser ce que l'on connaît, pour s'en faire une idée plus exacte. Le Dictionnaire universel d'histoire et de géographie de Bouillet, dans son édition de 1880, va nous y aider. Saint-Martin est issu d'une famille noble. La carrière militaire s'offre donc à lui, et le voilà en garnison à Bordeaux (ce qui n'a pas échappé à Sollers, lui-même d'origine bordelaise) où il se met à lire les auteurs mystiques. Il sera influencé par Martinez Pasqualis et Swedenborg, et invente son propre système sous l'appellation de "Spiritualisme pur". Saint-Martin quitte le service, et s'installe à Paris. Il y propagera, dans les cercles mondains, sa pensée, et sera sans doute initié à la franc-maçonnerie et à ses hauts grades – ce que le Dictionnaire Bouillet ne mentionne pas. Saint-Martin écrira par ailleurs au moins une demi-douzaine de livres, sous anonymat. Citons L'Homme de désir (1780) et Le Nouvel homme (1796). Il a également traduit Boehme. En 1862 paraîtra sa Correspondance inédite. Pour conclure sa notice, le Dictionnaire Bouillet tente brièvement de résumer l'œuvre de Saint-Martin : "Le but constant de Saint-Martin est d'élever l'âme de la contemplation de l'homme et de la nature à leur principe commun, Dieu..." 

   Pour Sollers, s'inspirer de Saint-Martin est une manière de nous parler du monde présent, du moins tel que le romancier le vit. Dans Désir, les époques se télescopent, Sollers fait appel à son immense culture (avec beaucoup de citations, parfois détournées) et à ses propres souvenirs. Il réécrit en fin de compte quelque chose comme ses Mémoires. En tout cas, il prend soin de dire "Je", ce qui n'est pas un mince exploit à une époque qui disloquerait plutôt le sujet. Sollers est du reste coutumier du fait. Il s'est intéressé auparavant à des esprits comme Casanova ou Vivant Denon, et a montré en quoi ils nous parlaient toujours, en quoi ils gardaient une modernité extraordinaire. Avec Saint-Martin, nous sommes sur le même registre : non pas tant celui du libertinage, peut-être ; je verrais plutôt un positionnement rendu proche aujourd'hui des Lumières, fruit de toute une réflexion sur la Révolution. Nous savons en effet que l'Illuminisme a pu être considéré comme un héritage de ces mêmes Lumières. Peut-être que, sous le babillage extravagant et discursif du romancier, perce la Raison hégélienne (Hegel est une référence majeure de Sollers) qui, comme nous l'annoncent certains philosophes, se dénouera finalement avec une reprise et une relecture de Kant. Certains indices m'incitent à en faire le pari, et je considère ce roman de Sollers, malgré ses digressions ludiques, comme une pierre importante de l'édifice qui se re-construit sous nos yeux.

Philippe Sollers, Désir. Éd. Gallimard, 14,50 €.

22/02/2020

Le livre culte de René Daumal

   Je n'avais pas lu ce roman inachevé de René Daumal, qu'on qualifiait volontiers de livre culte, et qui s'intitulait mystérieusement Le Mont Analogue. Une interview dans Le Monde de l'excellent critique William Marx, professeur au Collège de France depuis peu, et dont j'ai regardé en me délectant la récente Leçon inaugurale sur Internet, avait attiré mon attention sur ce livre. William Marx confiait que Le Mont Analogue était son livre de chevet depuis son adolescence. Il en égrenait les qualités intrinsèques, la beauté secrète et toute littéraire. Je me suis décidé à aller l'acheter, il était apparemment disponible chez Gallimard dans la collection "L'Imaginaire", où sont regroupés les plus grands chefs-d'œuvre du fonds. C'est une collection de référence, comme on sait, et que j'aime beaucoup. Thomas Bernhard y côtoie Raymond Queneau, Italo Svevo Maurice Blanchot.

  À la librairie où je me suis rendu, il y eut un moment de flottement. Ils n'avaient pas le roman dans la collection de chez Gallimard, mais chez un autre éditeur, Allia. En compulsant le volume, je me suis aperçu que c'était une publication toute fraîche, qui venait de sortir. Il faudrait peut-être parler ici un peu de ces éditions Allia, et de leur directeur, Gérard Berréby, lui-même écrivain. Sans doute trop occupé, comme le sont les éditeurs parisiens, celui-ci n'a pu me prendre au téléphone quand j'ai essayé de le joindre, afin d'avoir quelques informations fiables. Disons que les éditions Allia, nées au début des années quatre-vingt, ont d'abord repris certains thèmes autour des avant-gardes littéraires et politiques (notamment situationnistes), puis ont élargi leurs centres d'intérêt vers la littérature classique et quelques œuvres contemporaines, rares et difficiles, qui avaient fait cependant leurs preuves. Impossible de se tromper, par ces choix somme toute prudents, qui permirent à Gérard Berréby de constituer en plusieurs années un catalogue qui valait le détour, en direction d'un public cultivé qui ne s'en laissait pas conter par l'édition de l'époque. En plus, les livres d'Allia étaient confectionnés avec soin, comme de beaux objets, faits pour attirer les derniers lettrés d'un monde en perdition où la consommation standard avait tout envahi.

   J'avais en somme le choix entre deux éditions, si je voulais lire Le Mont Analogue. Je pouvais l'acquérir dans cette édition Allia, où le livre de Daumal, poète d'avant-guerre proche du Grand Jeu, trouvait parfaitement sa place. Ou bien, je pouvais en commander un exemplaire de l'édition Gallimard, que j'aurais dans quelques jours. Je tergiversais un peu, la jeune libraire ne sachant pas me dire quelle était la différence entre ces deux éditions. Elle commanda en quelques clics rapides le volume chez Gallimard, mais je lui dis alors que j'avais pris la décision de me porter sur l'édition que j'avais entre les mains, à savoir l'édition Allia. 

   Je lus donc enfin ce roman étonnant, inscrit magnifiquement dans cette tradition de la littérature française datant d'un temps où les avant-gardes régnaient, où les talents étaient légion, où l'art n'était pas un vain mot. Je fis quelques recherches, par curiosité, autour de Daumal et de son livre posthume (Le Mont Analogue ne parut que longtemps après sa mort). J'appris entre autres que le cinéaste franco-chilien Alejandro Jodorowsky s'en inspira pour un film de 1973 (La Montagne sacrée), tourné en partie au Mexique. Ce film, tiré d'un livre culte, est lui-même devenu un film culte.

   Ce qui m'a le plus intéressé, peut-être, c'est d'apprendre que Daumal était passionné par les religions anciennes de l'Inde. Il en connaissait la langue et a traduit des textes sacrés. Il me faisait penser à Raymond Queneau, lecteur assidu de René Guénon. On retrouve bien sûr ces éléments dans Le Mont Analogue, qui est un récit mystique autour d'une région du monde inaccessible et renfermant un trésor spirituel dont nous n'aurons jamais la clef, le roman étant, comme je l'ai dit, inachevé. Daumal utilise beaucoup les symboles, pour faire avancer son action, ce qui renforce encore cette impression de "tradition primordiale". 

   Quelques jours plus tard, je reçus un message de la librairie m'informant que le volume de René Daumal m'attendait à l'accueil. Cette fois, c'était l'édition Gallimard qui m'était proposée, et je n'ai pas hésité. Je voulais comparer avec Allia, et bien m'en a pris. Chez Allia, en effet, le texte du Mont Analogue est présenté de manière minimaliste, sans introduction, sans notes, sans aucune explication. Le lecteur doit se débrouiller tout seul, et je constate d'ailleurs que cela est possible, même si l'on ne possède que cinq chapitres du roman, et que la conclusion manque. On sent vers où nous conduit l'auteur, vers quel voyage indécis, sans réponse. On comprend ce qu'il a voulu nous dire, parce que soi-même on a déjà réfléchi à ces choses, et que son propos est universel. Mais l'édition Gallimard comporte des documents explicatifs supplémentaires, en particulier des notes de Daumal, qui viennent confirmer notre lecture. Le lecteur dérouté en prendra connaissance avec attention. C'est un petit plus, non négligeable, mais qui ne change rien, et ne rend nullement caduque la version Allia.

   Le conseil que je vous donnerais est de posséder les deux éditions, car Le Mont Analogue est un livre qui se relit. Il faut mettre toutes les chances de son côté, pour en comprendre l'âme. William Marx nous indique quelque chose de précieux : ce roman peut accompagner toute une vie. On le lit, on le relit, on y pense. Il est placé là, dans la bibliothèque, ou sur sa table de chevet, à portée de main. On le reprend de temps à autre, et parfois cette méthode est un moyen privilégié de progresser et d'avancer dans son propre cheminement spirituel.

René Daumal, Le Mont Analogue. Roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques. Éd. Allia, 2020, 7,50 €. Éd. Gallimard, coll. "L'Imaginaire", 1981, 8,90 €.

20/01/2020

La rentrée littéraire

   Cette rentrée littéraire de janvier a indiscutablement été marquée par le livre-témoignage de Vanessa Springora (Le Consentement, éd. Grasset, 18 €). Elle y décrit sa relation délétère avec l'écrivain Gabriel Matzneff, quand elle avait quatorze ans. Le portrait qu'elle trace de ce pédophile notoire est implacable. C'est la première fois qu'une "jeune proie" de Gabriel Matzneff, devenue adulte, prend la parole, celle-ci ayant été jusque là réservée à l'écrivain lui-même, qui se complaisait à donner uniquement sa version arrangée des faits. Autant dire que, par cette seule donnée, le livre de Vanessa Springora est un document extraordinaire. Enfin la victime peut exprimer son point de vue, à défaut de porter plainte devant la justice. Et elle le fait avec assez de recul et de maturité pour donner à réfléchir aux lecteurs de Gabriel Matzneff, d'ailleurs rares, qui faisaient leurs délices d'une prose, certes raffinée, compassée, très littéraire (Matzneff était écrivain jusqu'au bout des ongles), mais sans souci éthique. Contrairement à ce qu'il a voulu parfois donner comme impression, l'auteur des Moins de seize ans n'était pas un "sage" à la manière antique, mais un sombre libertin, souvent criminel, qui n'aura eu toujours qu'une seule idée en tête : jouir sans entraves (comme on disait pendant Mai 68) et s'en glorifier follement à travers ses livres. Le récit de Vanessa Springora est riche de notations précises sur l'ogre qui a traversé sa vie et exercé son emprise sur elle ; celle-ci, par exemple : "Ce qu'il aime, c'est l'âge de la puberté, celui auquel il est sans doute resté bloqué lui-même. Il a beau être redoutablement intelligent, son psychisme est celui d'un adolescent..." 

   P.-S. Voici les ouvrages qui attendent sur ma table de travail le moment où je m'occuperai d'eux : 

- Jacques Rigaut, le suicidé magnifique, de Jean-Luc Bitton. Préface d'Annie Le Brun. Éd. Gallimard, 35 €. Une somme de quelque sept cents pages sur un personnage passionnant mais tragique, qui a été le modèle du Feu follet de Drieu la Rochelle.

Le Siècle des révolutions. 1660-1789, d'Edmond Dziembowski. Éd. Perrin, 27 €. Une promenade historique à travers les révolutions (anglaise, américaine et française) qui ouvrirent une ère nouvelle.

Saint-Just. L'archange de la Révolution, d'Antoine Boulaud. Éd. Passés/Composés, 22 €.

   Et puis, pour conclure, une relecture magnifique : Les Deux sources de la morale et de la religion, de Bergson. Édition critique dirigée par Frédéric Worms. Éd. PUF, collection "Quadrige", 15 €. En pleine affaire Matzneff, cette relecture tombe bien, afin de ne plus prétendre que la morale ne sert à rien. Bergson est plus qu'un philosophe, c'est aussi un splendide écrivain. Sa prose se déguste, et enrichit spirituellement le lecteur, le tire vers le haut. On se sent meilleur, après une page ou deux de Bergson.

26/10/2019

Modiano ou l'amnésie de l'être

   Avant la parution de ce nouvel opus de Patrick Modiano, j'avais tenté de combler mes lacunes, en lisant quelques-uns de ses romans que je n'avais pas encore lus. Je dois dire que la tâche fut agréable, et même étonnante : je ne sais si cela est dû à mon âge, mais j'ai éprouvé comme une forme d'addiction à cet univers si particulier. Une écriture simple, allusive, est là au service d'une profondeur incommensurable pour décrire certains rapports humains, en particulier dans la dimension du souvenir et de la mémoire. Une part de son passé échappe au héros de Modiano, si bien qu'il doit se faire enquêteur pour pallier cette amnésie. Rue des Boutiques Obscures, prix Goncourt en 1978, est emblématique de cette œuvre, où le personnage principal était un détective privé. Depuis, Modiano a raffiné sa méthode. On dit souvent qu'il écrit toujours le même roman ; je ne crois pas. Ses thèmes demeurent, certes, mais il les raffine, les peaufine. C'est pourquoi je recommande très fortement de lire Encre sympathique, qui vient de paraître. Un homme essaie vainement, depuis plusieurs décennies, de résoudre le mystère de la disparition d'une jeune femme, Noëlle Lefebvre. Il s'agit de quelqu'un qui a priori lui est étranger, et pourtant il sent que c'est une partie de son passé qui se joue là : "je me faisais l'effet d'un amnésique", se dit-il. Et plus loin, encore : "je finissais par croire que j'étais à la recherche d'un chaînon manquant de ma vie". Tout à la quête de cette femme disparue, il croit "entendre une voix qui vous appelle de très loin". C'est cela qui est bouleversant dans cette histoire, la reconnaissance de l'autre comme part essentielle de sa propre vie. Modiano, en quelque cent quarante pages, arrive à nous faire pressentir ce sentiment ambigu, enfoui, secret, cette nécessité de lutter contre l'oubli de soi-même. Paradoxe ultime d'Encre sympathique, c'est à Rome, "ville de l'oubli", que le mystère va se révéler au lecteur attentif, qui gardera de ce morceau extraordinaire de littérature une impression durable et captivante.

Patrick Modiano, Encre sympathique. Éd. Gallimard, 16 €.