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14/07/2015

Qu'est-ce que le style ?

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   L'été est le temps des lectures profondes, ou des relectures salvatrices, histoire de se régénérer intellectuellement et d'oublier un peu l'agitation ambiante. J'ai repris dernièrement les fameux Exercices de style de Raymond Queneau, un livre vraiment inépuisable, dans lequel on apprend ce qu'est la littérature tout en se divertissant. À partir d'une histoire volontairement plate, le défi est d'en proposer 99 variations, chacune déterminée par un "style" propre. L'art de Queneau consiste à faire coïncider de façon très naturelle le fond et la forme. Ce qui donne par exemple avec "LITOTES" le résultat suivant : "Nous étions quelques-uns à nous déplacer de conserve. Un jeune homme, qui n'avait pas l'air intelligent, parla quelques instants avec un monsieur qui se trouvait à côté de lui, puis il alla s'asseoir. Deux heures plus tard, je le rencontrai de nouveau ; il était en compagnie d'un camarade et parlait chiffons." Il y a autant de vérités dans l'élaboration d'un récit, fût-il un micro-récit, qu'il y a de styles choisis, semble nous dire Queneau. L'événement, pour le cerveau humain, n'est jamais épuisé une fois pour toutes dans la narration qu'on en fait. On y est toujours presque, mais jamais complètement. L'élément ajouté ne dissipera pas le mystère. Le logos, étant par essence infini, est toujours pris plus ou moins en défaut, règle universelle. Queneau s'était arrêté à 99 exercices, mais estimait qu'il aurait pu tout aussi bien continuer. L'édition de la Pléiade propose en annexe, rédigée par Queneau lui-même, une assez longue liste d'exercices de style possibles. Cela va de "nerveux", en passant par "déclaration d'amour" ou "publicité", jusqu'à "homosexuel (lesbienne)". Du pain sur la planche, en somme, pour ceux qui voudraient compléter les manières multiples de raconter une petite saynète sans intérêt, qui ne tient que par la force suprême de l'expression et du style. 

Illustration : Raymond Queneau

02/09/2014

Résistance au langage

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   Barthes parlait quelque part (1), avec une sorte de désinvolture, du "malaise" qu'il ressentait devant son propre discours, comme si l'écriture le portait malgré lui au-delà de ce qu'il aurait voulu, vers l'affirmation d'une vérité ("c'est le langage qui est assertif", écrit-il). Il ressentait ici sans doute la violence du langage, dont il pensait néanmoins ne pas pouvoir sortir, ne cherchant d'ailleurs pas à s'en donner les moyens, essayant tout au plus, avec résignation, de contourner par des effets de style ce mal pour lui inhérent. Malgré cette conscience qu'il en avait, Barthes n'a jamais tenté — il n'était pas romancier, ni poète, ni philosophe — de désamorcer de l'intérieur ce terrorisme du discours. A-t-il cependant pressenti que cette tâche était accomplie par d'autres, et qu'en tout cas elle était vitale pour eux ? Et que là était peut-être un trait majeur de la critique postmoderne : se libérer enfin ?

(1) Dans Roland Barthes par Roland Barthes (Le Seuil, 1975), le fragment intitulé "Vérité et assertion".