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07/04/2021

Le point indivisible

   Lorsque l'on veut juger un auteur, il faut se demander si ce qu'il écrit est plausible. Cela passe tout d'abord par le style. Personnellement, je suis attiré par les styles simples, vivants, universels, ceux des grands auteurs. Je laisse de côté les affèteries trop savantes, considérant qu'il y a un terme à l'obscurité. Pascal parlait d'un point indivisible. Il faut trouver ce point, c'est-à-dire la bonne distance, pour voir un tableau comme pour retranscrire la réalité. Le style est ce qui fournit en premier ce point indivisible, il en est constitutif. 

   Pascal aborde cette question dans son fragment 381 des Pensées. C'est au voisinage de considérations sur le "pyrrhonisme", c'est-à-dire, pour parler un langage actuel, le relativisme. Écoutons Pascal : "Si on est trop jeune, on ne juge pas bien ; trop vieil, de même. Si on n'y songe pas assez, si on y songe trop, on s'entête, et on s'en coiffe. Si on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait, on en est encore tout prévenu ; si trop longtemps après, on n'y entre plus." Pascal recourt alors à une métaphore magnifique, celle de la peinture. Il écrit : "Ainsi les tableaux, vus de trop loin et de trop près..." Il en tire immédiatement la conclusion très forte : "il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu". Que permet ce point indivisible ? Pascal répond : "La perspective l'assigne dans l'art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale, qui l'assignera ?"

   Pascal nous incite à poursuivre son raisonnement. Le point indivisible ne serait-il pas celui de la sagesse, du logos grec ou johannique, de la "prudence" aristotélicienne ? Lorsqu'on veut porter un jugement de vérité, on cherche le point indivisible, qui est souvent celui du juste milieu. Une exacte représentation des choses est alors possible : on saisit chaque trait du tableau, pour continuer la métaphore de Pascal.

   Le recours à la métaphore picturale me paraît du reste extrêmement fertile, en particulier dans l'époque présente où les images ont acquis un pouvoir extrême, du fait de leur omniprésence dans nos existences. Dans son livre La Société du Spectacle, Guy Debord insistait sur cette prégnance de l'image à tout-va, dont l'homme ne contrôle plus le cours. C'est un peu comme si désormais le point indivisible s'était évanoui dans la nuée, nous laissant désemparés. Debord écrivait par exemple dans sa thèse n° 2 : "La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l'image autonomisée, où le mensonger s'est menti à lui-même." Et plus loin, dans la célèbre thèse n° 4 : "Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images."

   Pour revenir à Pascal, je serais tenté, d'une certaine manière, de mettre son point indivisible en relation avec ce qu'il appelle l'idée de derrière. Dans la pensée n° 336, il écrit en effet : "Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple." C'est toujours le même problème, qui touche la vie de la communauté, et donc la morale. La vérité peut naître des interrelations humaines, comme nous l'apprennent les philosophes d'aujourd'hui, mais à quel prix ! En tout cas, Pascal demeurait sceptique face à cette nécessité. Il voyait en l'homme trop d'imperfections. Et pouvait conclure son fragment n° 337 par ces mots légers et fatalistes : "Ainsi se vont les opinions succédant du pour au contre, selon qu'on a de lumière."

19/03/2021

La maison Grasset et moi

"Un peu profond ruisseau calomnié la mort." (Mallarmé)   

 

   Le 13 mars dernier, Jean-Claude Fasquelle nous a quittés. Petit-fils de l'éditeur de Zola, il avait repris les éditions Grasset et leur avait insufflé un esprit d'ouverture qui reflétait magnifiquement cette époque si mouvementée. Sa femme, Nicky Fasquelle, également décédée du Covid peu avant lui, avait dirigé pendant de longues années Le Magazine littéraire, revue de référence de la vie intellectuelle française. Bien qu'ayant collaboré près de deux décennies au Magazine littéraire, je n'ai jamais eu l'occasion de rencontrer Jean-Claude Fasquelle ou sa femme. Mon seul lien avec le "patron" fut le chèque, toujours signé par ses soins, que je recevais chaque fois que je publiais un article. Au Magazine littéraire, dont les bureaux se trouvaient rue des Saints-Pères, tout près de chez Grasset, j'ai surtout eu des relations avec l'excellent Jean-Louis Hue, et aussi, parfois, avec Jean-Jacques Brochier, grand chasseur devant l'Éternel et, derrière son bureau, toujours dissimulé par le nuage de fumée de son éternelle cigarette. À eux deux (je ne me souviens pas de leurs titres respectifs), ils dirigeaient la publication en parvenant, à chaque numéro, à lui conserver ce charme particulier et germanopratin qui faisait toute sa saveur. Dans les années 2000, malheureusement, Jean-Claude Fasquelle commença à liquider ses affaires, et Le Magazine littéraire finit par passer dans l'escarcelle de François Pinault. Le siège déménagea, et l'ancienne équipe de collaborateurs fut remplacée par une bande de jeunes pleins de nouvelles idées. La revue périclita ; aujourd'hui, Le Magazine littéraire n'existe plus. Pour revenir à Grasset, je dois ajouter que, si je n'ai pas connu Fasquelle lui-même, en revanche j'ai eu l'occasion de rencontrer à de multiples reprises le directeur littéraire de la maison, Yves Berger, et de nouer des liens de grande amitié avec lui. Pour rendre hommage à ce temps qui ne reviendra pas, et à ses illustres disparus à qui je dois tant, je vous propose le petit témoignage inédit suivant, que j'avais écrit sur Yves Berger peu après sa mort, en 2004. 

 

Rencontre au Lutetia

   La première fois, Yves Berger m'avait donné rendez-vous au bar du Lutetia. Face à moi, j'avais un méridional expansif, à l'affût, véritable sosie, me sembla-t-il, de Fellini. Berger a toujours été cordial et même amical avec moi, peut-être parce que je n'ai jamais eu à travailler pour lui. La notice de vingt-cinq lignes que j'avais écrite à son sujet lui avait plu. Je n'avais eu de place que pour faire son éloge, et gardais pour moi les réserves que ses romans m'inspiraient, et que j'ai toujours essayé de lui dissimuler. Je suis arrivé un jour au bar de l'Hôtel des Saints-Pères avec sa dernière œuvre. Il n'avait pas beaucoup de temps à me consacrer, mais je lui ai demandé une dédicace : il a sorti son énorme stylo Mont-Blanc, et a théâtralement rempli la page de mots très touchants pour moi, parmi lesquels le mot "amitié" figurait en bonne place, je m'en souviens (1). Était-il sincère ? Plus tard, pour me remercier du temps que j'avais passé à le lire, il m'a invité à déjeuner dans un restaurant italien, Le Perron, QG de l'édition parisienne. Il pouvait se montrer très attentif aux autres, et aimait, je crois, les conversations qui le sortaient un peu de ses magouilles quotidiennes d'éditeur – nous n'avons bien sûr à aucun moment parlé des prix littéraires. Il m'a quand même dit, à un moment : "Ah, vous, vous n'écrivez pas de romans !", sous-entendant sans doute : "Mon pauvre ami, vous n'avez aucun avenir, ou alors cela va être très difficile..." Il n'avait d'ailleurs pas tout à fait tort. Au dessert, une jeune et accorte serveuse est venue nous présenter les pâtisseries. Il a interrompu notre conversation pour l'écouter attentivement et lui demander toutes sortes d'explications. Cela dura au moins dix minutes. Le repas terminé, le patron a voulu nous offrir un dernier alcool maison, mais Berger a préféré commander un second expresso et je l'ai suivi. Je n'ai donc jamais beaucoup apprécié ses livres (sauf son Dictionnaire amoureux de l'Amérique) (2). Je trouvais qu'il s'écoutait trop écrire, cette emphase me gênait. Par contre, c'était un convive remarquable, intelligent et attachant. Je regrette de ne plus lui avoir fait signe par la suite, sinon par quelques lettres, auxquelles il répondait toujours avec la surcharge naturelle et baroque propre à son très beau tempérament.

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(1) La dédicace donnait : "Pour Jacques-Émile Miriel, que je suis heureux de connaître et pour le remercier d'une attention et d'une amitié qui me touchent Le Monde après la pluie, que je le remercie d'aimer... Yves Berger. Paris le 16 avril 1998." (Note de 2021)

(2) Je suis un peu injuste. Je me souviens par exemple que Santa Fé (2000) est un beau roman où Yves Berger imagine qu'il passe le relais de sa passion pour l'Amérique à une jeune fille rencontrée par hasard dans un aéroport. (Note de 2021)

01/03/2021

Yasmina Reza, ma préférée

   

   Toute la presse a déjà parlé en bien du nouveau roman de Yasmina Reza. Elle est même venue à la radio répondre aux questions, elle qui se méfie des médias et est une "grande silencieuse". Cette unanimité autour d'elle est une habitude, chez cette romancière-auteure dramatique. Un souvenir me revient. Au moment où elle commençait à être connue, avec sa pièce "Art", au milieu des années 90, un coiffeur parisien, à qui je disais par hasard que je m'intéressais à la littérature, m'avait parlé d'elle avec éloge : son salon était voisin du théâtre où les représentations avaient lieu. Le "merlan" lettré (j'aime ce vieux mot d'argot pour dire coiffeur) m'avait assuré que Yasmina Reza était quelqu'un avec qui il allait falloir compter ! Il ne s'était pas trompé, à vrai dire.

 

Une langue pleine d'émotions

   Depuis, Yasmina Reza a alterné pièces de théâtre et romans, et même un "reportage" très personnel consacré à Nicolas Sarkozy (sous le très beau titre de L'aube le soir ou la nuit). Elle a obtenu le prix Renaudot en 2016 pour son roman Babylone. Celui que nous pouvons lire à présent, depuis cette rentrée de janvier, s'intitule Serge. L'histoire se passe à Paris et tient en un résumé très bref : deux frères, Serge et Jean (le narrateur), et leur sœur Nana, issus d'une famille juive originaire d'Europe centrale, perdent leur mère emportée par un cancer. Quelque temps après, ils décident, à l'instigation de la fille de Serge, Joséphine, d'aller visiter Auschwitz. Cette trame suffit à Yasmina Reza pour emporter le lecteur sur quelque deux cents pages frénétiques. Car tout tient dans la langue, extrêmement vive, pleine d'émotions, d'une belle efficacité avec une grande économie de moyens et des raccourcis vertigineux. Le style de Yasmina Reza me semble en parfaite adéquation avec notre époque, tout en gardant une légèreté surnaturelle grâce à un sens de l'humour irrésistible (le fameux humour juif).

 

Loin du politiquement correct

   Au cœur du roman, il y a donc cette journée passée à Auschwitz. C'est là peut-être qu'on pouvait attendre Yasmina Reza, pour voir si elle serait à la hauteur. Elle s'en sort haut la main, à mon humble avis, avec une intelligence et une liberté stupéfiantes. Elle met ses personnages – concernés au premier plan en tant que juifs – en situation, leur fait vivre ce moment rempli de contradictions. Vision critique ? Certes, et peut-être même subversive ; mais tant mieux si nous échappons pour une fois au "politiquement correct" ! Petit exemple, parmi beaucoup d'autres : le personnage de Serge a revêtu pour l'occasion un costume noir, afin de ne pas ressembler aux touristes se croyant à Disneyland. Ce qui donne le dialogue suivant entre Serge et sa fille Joséphine : "Tu n'as pas chaud mon papounet avec ce costume ? – Si. Mais je ne me plains pas à Auschwitz." Et tout est comme ça, dans ce livre.

 

Une indécision encouragée par cette lecture

   J'ai moi-même failli visiter Auschwitz, en 1990. En vacances à Varsovie, je m'étais rendu à Cracovie une journée, dans l'idée de découvrir cette belle cité polonaise. Lorsque je suis descendu du train, le taxi, voyant que j'étais désœuvré, m'a proposé de me conduire au camp d'Auschwitz, qui était à environ une heure de route. J'ai hésité, mais ai décliné sa proposition, ne sentant pas en moi la concentration morale requise pour affronter à l'improviste cet événement "sans réponse" de l'histoire humaine. Je me suis dit que je reviendrais plus tard, tout spécialement pour cette visite. Jusqu'à présent, l'occasion ne s'est plus présentée. Au fond, je pense qu'à moins d'y être forcé par quelque obligation extérieure honorable, je ne serai sans doute jamais "prêt" pour voir Auschwitz. Et ce très beau livre de Yasmina Reza, dont le propos est hanté par l'enfer du camp, me confirme presque dans cette indécision fondamentale. 

 

Yasmina Reza, Serge. Éd. Flammarion, 20 €.

11/02/2021

Un vieil article inédit sur Thomas Bernhard

   Ce 9 février, le grand écrivain autrichien Thomas Bernhard, aurait eu 90 ans, s'il n'était mort prématurément il y a déjà trente-deux ans. C'est un écrivain qui a beaucoup compté pour moi. J'ai gardé tous ses livres dans ma bibliothèque, j'en relis certains de temps à autre. En 1988, alors que Bernhard était en pleine créativité, j'avais consacré un article à son roman Maîtres anciens, qui venait de paraître en France. Cette recension était destinée à une nouvelle revue, créée par de jeunes diplômés aux ambitions européennes. Ils étaient très gentils, mais je me demandais quand même ce que je faisais parmi eux. Je pris le premier prétexte venu pour partir, et, donc, mon article ne parut jamais. Je me rappelle aussi l'avoir fait lire à l'historien monarchiste Éric Vatré, avec qui alors je déjeunais quelquefois sur l'île Saint-Louis. Vatré avait apprécié le texte, mais moins les explications que je lui donnais sur les révoltes intimes de Thomas Bernhard. De là date ma brouille tacite avec lui. Chaque lecture d'un roman de Bernhard évoque pour moi tout un pan de ma vie. Cet auteur m'a construit, et je dois dire qu'aujourd'hui je m'en félicite toujours autant. Voici donc ce petit article sans prétention sur Maîtres anciens, "Comédie", que j'exhume d'une chemise portant la date suivante : 30-9-1988. Le titre en était "Un artiste de la survie", et il s'ouvrait sur une phrase de Wittgenstein : "Parfois on pense, parce que cela a fait ses preuves." 

   

   Le nouveau livre de Thomas Bernhard, avec Peter Handke l'un des écrivains autrichiens – et même européens ! – les plus réputés, porte en sous-titre : "Comédie", et nous constatons en effet que dans ce livre, comme dans les précédents (qui ont eu une si grande influence sur nous), Bernhard ne parle que de la comédie de la vie, de ses aspects burlesques et comiques, mais tragiquement burlesques et tragiquement comiques. Ce moraliste d'aujourd'hui ne nous épargne aucune vérité, ni sur l'État, ni sur l'Autriche, ou bien encore l'éducation, et même Heidegger ("ce ridicule petit-bourgeois national-socialiste en culotte de golf") par Reger interposé.

   Reger, personnage central du livre, Autrichien critique musical au Times, se définit lui-même comme un véritable détestateur du monde : rien ne résiste à son dénigrement universel, particulièrement violent : "Mais même Mozart, dit Reger, n'a pas échappé au kitsch, surtout dans les opéras il y a tant de kitsch, dans la musique de ces opéras superficiels la taquinerie et l'affairement se bousculent souvent aussi, de manière insupportable." Reger en un long soliloque (c'est aussi un artiste de la parole) enfonce le clou sans se lasser. Il énonce ceci : "notre vie est intéressante dans l'exacte mesure où nous avons pu développer notre art de la parole comme notre art du silence".

   En contrepoint, dans le cours (musical) de ce soliloque mouvant mais admirablement composé par Bernhard, Reger déploie un point de vue parallèle – le silence – qui, s'il part encore de l'art, rejoint néanmoins la vie en plein. L'art pour l'art est banal, relégué, chez Reger, spécialiste de l'art. Sa femme venait de mourir. Pour surmonter cette épreuve, il a l'idée de recourir encore une fois à l'art. Mais l'art est impuissant. Reger dit : "tout l'art, quel qu'il soit, n'est rien comparé à ce seul et unique être aimé" qu'il vient de perdre. Cette révélation modifie considérablement sa philosophie de l'art. Il retournera à l'art en l'utilisant comme moyen de survie, "art de survie", dit-il. Et c'est tout. Il semble avoir cerné les limites de l'art (de la vie), à force de philosophie, et n'attend plus que la mort, tranquillement (il a quatre-vingt-deux ans).

   Reger est, pendant tout le livre, assis devant L'homme à la barbe blanche de Tintoret : c'est lui-même qu'il contemple, ce faisant, sa vieillesse, son désespoir et sa solitude.

   Art de la survie, a dit Reger pour avoir éprouvé cette vérité jusqu'au désespoir. Un art précis, enfin utilisable, intelligent dans son imperfection même, l'imperfection de l'art (toujours selon Reger) est la condition sine qua non de sa précision admirable. Cela nous sauve. Selon ce que dit encore Reger, survivre est la grande affaire. Après la mort de sa femme il ne s'est pas suicidé : "Si nous ne nous suicidons pas tout de suite, nous ne nous suicidons pas, c'est cela qui est affreux, a-t-il dit." Il constate que c'est Schopenhauer qui l'a sauvé, non pas la peinture, ni la musique. Il s'est esquivé dans Schopenhauer, pour fuir la vie synonyme de malheur : ainsi supporte-t-il cette vie même, car par Schopenhauer il ne fait rien d'autre que de renouer avec cette vie qu'il voulait abandonner.

   Ce raisonnement semble être l'aboutissement d'une spéculation sur le suicide, que Thomas Bernhard avait engagée depuis longtemps, et à laquelle il apporte maintenant cette réponse acceptable, c'est-à-dire une réponse dénuée, si possible, d'hypocrisie et d'idéalisme stupide, car même lorsqu'il affirme la supériorité de la vie (ou de l'amour), il reste un nihiliste. Bernhard nous dit que la vie peut être une expérience merveilleuse, mais pas à n'importe quel prix ! Fondamentalement pessimiste (antihumaniste comme Pascal, son maître), Bernhard pense cependant, malgré tout, que la vie mérite d'être vécue, mais pas n'importe comment ! Être vigilant !...

   La lecture de Maîtres anciens est évidemment une fête pour l'esprit. On doit ressentir cette voix qui nous parle directement à l'oreille, c'est une voix proche, vivante, simple, d'où naît une sensation de réalité. Le frémissement de la vie passe de façon prodigieuse, grâce à ce procédé des monologues qui tissent ce livre. Les personnages, nous les voyons. Rien de préfabriqué, ici. Les personnages sont simplement disposés sur l'échiquier théâtral (le Musée d'art ancien de la ville de Vienne). Ils sont immobiles. Et ils parlent, surtout Reger qui a dit aussi : "Ce que je pense est exténuant, destructeur, a-t-il dit, d'autre part cela m'exténue déjà depuis si longtemps que je n'ai plus besoin d'avoir peur."

 

Thomas Bernhard, Maîtres anciens. Comédie. Traduit de l'allemand (Autriche) par Gilberte Lambrichs. Éd. Gallimard, 1988. Disponible dans la coll. "Folio", 8,60 €. Prix Médicis étranger 1988. – À noter, la publication récente (fin janvier 2021) d'un remarquable Cahier de L'Herne consacré à Thomas Bernard (33 €), dont j'ai rendu compte dans un article paru sur le site Causeur. 

22/01/2021

Patricia Highsmith, romancière de l'identité

   À l'occasion du centenaire de la naissance de Patricia Highsmith (1921-1995), les éditions Calmann-Lévy republient Ripley entre deux eaux. Ce roman, sorti en 1991, est le cinquième et dernier tome de la série des Ripley, du nom de son personnage central, incarné au cinéma notamment par Alain Delon dans le film Plein soleil de René Clément. Depuis quelques années, Ripley entre deux eaux était devenu introuvable, car il ne figurait pas dans le volume de chez "Bouquins", qui ne comprend que les quatre premiers titres. C'est donc une excellente chose de disposer désormais de tous les Ripley, ces grands classiques d'une certaine littérature, qu'on aime relire, car ils nous auront marqués à jamais.

   Les romans de Patricia Highsmith étaient davantage que des polars, en réalité des œuvres littéraires complexes à part entière. Avec Tom Ripley, elle a créé un héros fascinant, dont l'ambiguïté se glisse sans complexe dans les anfractuosités de l'existence humaine. Ripley utilise sa séduction flottante dans un combat de tous les instants pour survivre. Le volume le plus extraordinaire est à ce titre le premier, Monsieur Ripley (1955), qui tire parti de l'identité incertaine du personnage. Le film de René Clément arrivait à le faire sentir de manière paroxystique, lors de la scène de la banque, lorsque Delon, jouant de sa ressemblance avec son ami, essaie de retirer de l'argent en son nom.  

   Chez Patricia Highsmith, il y a toujours une morale, derrière le cynisme apparent. Ripley, par exemple, n'aime pas du tout la mafia. Il voudrait vivre en bon père de famille, à Fontainebleau, en compagnie de sa femme Héloïse. Est-ce cette tranquillité qu'il recherche vraiment ? Lorsqu'il a l'occasion de revenir aux USA, il se dit avec nostalgie qu'il n'aurait jamais dû en partir. À cheval entre Amérique et vieille Europe, comme Patricia Highsmith elle-même, Tom Ripley ne s'affirme jamais d'un bloc parmi les apparences qui s'offrent à lui. Dans Ripley entre deux eaux, venant à bout d'une sombre histoire de tableaux et de maître chanteur, il tire à nouveau parti de son absence d'identité, de son invisibilité, pourrait-on dire, sans qu'un tel dénouement, pourtant positif, ne vienne ajouter quelque chose à ce mécanisme humain.

   J'ai entendu dire que Patricia Highsmith avait, après ce cinquième tome, le projet d'en écrire un dernier, dans lequel elle aurait fait mourir Ripley. Elle n'en aura pas eu le temps, et c'est peut-être mieux ainsi. Le mystère propre au personnage de Ripley ne se serait sans doute pas accomodé d'une fin si radicale. Il nous reste le loisir de nous replonger dans cette petite saga, pour découvrir la "vérité" sur Tom Ripley – une tentative similaire, si l'on veut, à celle de Kafka poursuivant "la vérité sur Sancho Panza"...

 

Ripley entre deux eaux, Patricia Highsmith. Éd. Calmann-Lévy, 17 €.

04/01/2021

Hérédité polonaise

   J'avais retrouvé, dans les papiers de mon père, après sa mort en 2011, quelques rares lettres qu'il avait précieusement conservées, et, parmi elles, cinq qui lui venaient de sa grand-mère paternelle, Magdeleine Miriel, née Frièse (1878-1962). Elle était d'ascendance polonaise. C'est son grand-père paternel qui était polonais. Il vivait dans le Nord-Est du pays, dans la région de Bielsk. Comme beaucoup de Polonais, dans les années 1830, il dut se résoudre à émigrer vers la France, face à une russification particulièrement brutale. Les Frièse, comtes du Saint-Empire romain germanique, étaient une lignée de médecins. Leur nom est probablement d'origine allemande. Magdeleine Frièse épousa Émile Miriel en 1899 à Paris. Pour faire plus ample connaissance avec elle, je vous propose la retranscription d'une de ses lettres adressées à mon père. Elle date, comme les autres qu'a gardées celui-ci, de 1941. Magdeleine Frièse avait quitté le domicile familial de Brest, ville stratégique continuellement bombardée, pour se réfugier à Nantes. Son époux ("papé") était en revanche resté à Brest, retenu par des tâches administratives. Mon père, Henri, et son frère, Hervé, âgés respectivement de douze et onze ans, étaient alors en pension chez les jésuites à Vannes. C'est dans ce contexte compliqué que Magdeleine leur écrit cette série de lettres, d'une grande fraîcheur littéraire, où son tempérament aristocratique se révèle, selon moi, en filigrane. Dans la famille, Magdeleine était extrêmement appréciée, pour sa gentillesse, son intelligence, son aura naturelle de grande dame. Au physique, elle ressemblait un peu à Apolline de Malherbe, la journaliste de BFM, mais au moral, c'était plutôt Audrey Hedburn. Lorsque je me rends sur sa tombe, à Brest, au cimetière Saint-Martin, je me demande parfois ce que Magdeleine Frièse, "notre" Polonaise, m'aura transmis par atavisme : le goût des lettres, peut-être, et la mélancolie slave, aussi. Mais ceci est assez mystérieux... J'ai sélectionné la lettre suivante : 

 

Messieurs Henri et Hervé Miriel                                                                                                       Collège Saint François Xavier                                                                                                         3, rue Thiers                                                                                                                                    Vannes

30 — 11 — [19]41

   Mon cher Henri, c'est à Hervé que j'ai écrit la dernière fois, je ne lui avais pas encore écrit, c'était son tour, mais je lui avais bien recommandé de te la communiquer. Cette fois vous aurez chacun un petit mot de moi. Je vais bien, mais tante Yvonne a un rhume magistral, j'ai peur qu'elle nous le passe. Yves et Suzette sont à Paris, ils sont allés au baptême de la petite Marie-Claude de Sèvres. Papé m'écrit qu'il y a encore eu plusieurs bombardements sur le fond du port de l'arsenal et quelques bombardements sont tombés sur le quartier neuf de Saint-Martin, qui est tout proche, il y a eu quelques maisons touchées et plusieurs blessés, heureusement pas très gravement. — J'ai reçu aussi de bonnes nouvelles de vos parents, maman est bien remise, ils n'ont pas très chaud et le ravitaillement est bien difficile. Je sors tous les jours et cela me réussit, pourtant il fait assez froid, je trouve que ce climat me réussit mieux que celui de Brest, il est vrai que nous sommes bien plus éloignés de la mer. — J'ai été très peinée d'apprendre par papa que tes notes sont très mauvaises, comment n'as-tu pas le courage de te mettre sérieusement au travail ? à l'âge que tu as maintenant c'est désolant et tu fais tant de peine à ton père, qui a toujours été un si bon élève. D'autre part j'ai bien peur que tu aies à regretter de n'avoir pas mérité d'être récompensé, tu ne pourras t'en prendre qu'à toi-même. Pourtant je prie chaque jour pour toi avec tant d'espoir que tu en sentes le bienfait et que tu réfléchisses à tes devoirs : travail et discipline. Je t'embrasse de tout mon cœur, mon cher petit. Ta mamé qui t'aime tant. M[agdeleine] Miriel.    

19/12/2020

Olivier Rey, morituri te salutant !

   

   La récente collection "Tracts" des éditions Gallimard (1) est très ingénieuse. Pour un prix modéré (3,90 €) un auteur propose une réflexion plutôt courte, une cinquantaine de pages, sur un sujet qu'il connaît bien. J'ai par exemple pu apprécier déjà L'Homme désincarné de Sylviane Agacinski, ou encore Sans la liberté du nouvel académicien François Sureau. Je viens de terminer la lecture d'un troisième "tract", L'Idolâtrie de la vie d'Olivier Rey. Cela se veut une méditation au temps du Covid (ou de la Covid, comme vous voulez) : c'est peut-être ce thème même qui a incité Gallimard à retenir cet auteur et ce titre. Car Olivier Rey est-il très connu ? Je n'en ai pas l'impression. Aussi bien, ce n'est apparemment pas le premier critère retenu pour pouvoir figurer dans cette petite collection, et d'ailleurs tant mieux !

 

Nouvelle Droite

   La quatrième de couverture nous indique qu'Olivier Rey est mathématicien et philosophe, qu'il appartient au CNRS et qu'il a publié des romans et des essais. J'ai voulu en savoir un peu plus, notamment en allant voir sur internet ce qu'on en disait. Je n'ai rien trouvé de clair. Pour savoir comment se positionne Olivier Rey en philosophie ou en politique, j'ai dû donc m'en tenir au texte que j'avais sous les yeux, et qui, quand même, laisse transparaître beaucoup de choses intéressantes.

   Les premières pages nous parlent de la Révolution française, elles sont très brillantes et de bon augure pour la suite. Il y a comme cela toute une série de considérations historiques et sociologiques, qui ne manquent pas d'intérêt. C'est une sorte d'introduction à la thèse centrale d'Olivier Rey, et qui tient tout entière dans le titre : L'Idolâtrie de la vie. Il veut en effet, dans cet opuscule, apporter une solution à la question existentielle posée par l'épidémie de Covid. Pour lui, il y a une erreur quelque part, et cette erreur est dans la conception que se fait l'homme de la vie en géneral, et de sa propre vie en particulier. Dans notre société moderne, la vie a été placée sur un piédestal. On lui rend un culte fanatique. Le malaise vient de là, nous avertit Olivier Rey : "Comment la vie, se demande-t-il, en est-elle venue à prendre elle-même la place du sacré ?" Tout est arrivé aujourd'hui à un tel point qu'on fait tout pour dissimuler ce qui a trait à la mort. Ainsi, lorsque surgit une crise sanitaire de très grande importance, la provocation devient insupportable. 

   Au milieu de cette débandade, Olivier Rey nous propose une reprise en main énergique. Il conseille de mettre de côté la "surenchère thérapeuthique", et de "cultiver à nouveau, collectivement, un certain art de souffrir et de mourir". Arrivé à ce point de ma lecture, j'ai mieux compris de quel horizon idéologique Olivier Rey nous parlait. Mais bien sûr ! Son tract comporte force relents de conceptions assez typiques de ce qu'on appelle la Nouvelle Droite, le mouvement d'Alain de Benoist. Je connais suffisamment cette pensée pour détecter tout de suite ses différentes caractéristiques dans le texte d'Olivier Rey, à commencer par cet appel à la dignité, c'est-à-dire au suicide, voire à l'euthanasie. Il y a une incroyable naïveté dans l'arsenal idéologique de la Nouvelle Droite – seul Alain de Benoist en réchappait parfois, mais rarement ses adeptes.

 

La référence à TolstoÏ

   Pour illustrer son propos, Olivier Rey se lance dans une évocation de La Mort d'Ivan Ilitch de Tolstoï. Il en fait, selon moi (j'ai relu pour l'occasion cette longue nouvelle), une interprétation très tendancieuse. Il admet certes que le personnage principal de Tolstoï a une peur effroyable de mourir. Mais il lui oppose le personnage du moujik Guérassime, avançant que ce dernier a une vision des choses beaucoup plus sage et dénuée de toute aliénation : "Guérassime, observe Olivier Rey, appartient encore à un ordre dont la mort fait partie..." Je crois tout simplement que le personnage de Guérassime est jeune, bien portant, d'un bon naturel, et que le moment d'envisager sa mort comme une réalité imminente n'est pas encore arrivé pour lui. Olivier Rey voudrait faire de Guérassime le vrai héros de Tolstoï ! Ce faisant, il contourne superbement la difficulté !

   Tolstoï, en réalité, nous parle d'Ivan Ilitch et de son agonie terrible. Comment celui-ci aurait-il pu être à la hauteur de sa maladie, alors que rien ne l'y préparait jusque là ? Pas en se suicidant, en tout cas – du moins pas tout de suite. À sa façon, Ivan Ilitch lutte tout seul contre la maladie, abandonné des autres, et même de sa famille. Il est, dans son coin, le dépositaire incontestable d'une part de vérité humaine : il fait son examen de conscience, a la révélation de sa vie ratée, et rencontre peut-être Dieu à l'extrême limite de sa mort. Voilà ce que nous dit la nouvelle de Tolstoï.

 

La valeur suprême de la vie

   J'ai lu sur internet qu'Olivier Rey était, depuis son enfance, un lecteur des grands textes, et notamment de la Bible. Je m'étonne donc qu'il en vienne à défendre une thèse si manifestement hostile à la vie, et si étrangère à toute notre tradition humaniste. Prenons par exemple un extrait du prologue de saint Jean. Que lisons-nous ? "Au commencement était le Verbe... En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes." La primauté suprême est donnée ici à la vie. Alors oui, l'homme ne fera jamais en vain des efforts pour faire reculer les frontières de la mort. La pensée d'Olivier Rey, en parlant à rebours de cette vérité qui s'impose à tout être humain normal, exprime une sorte de nihilisme dandy, assez pittoresque, mais sans valeur. Lorsque Olivier Rey sera lui-même plus âgé, et peut-être confronté à la maladie, il est probable qu'il regrette ses paroles et qu'il se convertisse enfin au progrès, notamment celui de la médecine. Mieux vaut tard que jamais !

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(1) Cette collection s'inspire des "Tracts de la NRF" dans les années 30, où des auteurs prestigieux de l'époque avaient été réunis.

 

Olivier Rey, L'Idolâtrie de la vie. Éd. Gallimard, collection "Tracts" n° 15, juin 2020.  3,90 €.  

07/12/2020

Hervé Le Tellier, prix Goncourt par temps de Covid

   

   Ce prix Goncourt 2020, décerné avec un peu de retard, pour cause de Covid, au discret Hervé Le Tellier, est un bon cru. Il faudrait peut-être rappeler brièvement le parcours de cet écrivain, né en 1957. Mathématicien de formation, il suit les cours du Centre de formation des journalistes, dont il sort diplômé en 1983. Il est en outre docteur en linguistique. Son bagage académique, tout autant que son tempérament ludique, l'amènent à participer à l'Oulipo en 1992, et à en devenir le président en 2019. Auteur de livres courts et variés, dans tous les genres possibles, il est également éditeur, et journaliste. Il participe à l'émission de France Culture, "Des Papous dans la tête", dans laquelle des invités jouent en temps réel à des jeux de société : personnellement, je n'ai jamais compris l'intérêt de ce programme, mais bien des choses m'échappent, dans l'art de l'Oulipo. 

 

Une littérature de références

   Le pedigree original d'Hervé Le Tellier m'a, dès l'annonce de son prix, donné envie de lire son roman, L'Anomalie. Les références littéraires à Perec et Queneau ne pouvaient que m'attirer vers ce livre, mis soudainement sous les projecteurs. Et c'est vrai que dès que l'on commence à le lire, dès les premières pages, on songe à La Vie mode d'emploi, ce formidable roman dans lequel Perec a insufflé un génie peu commun. Mais Le Tellier a subi beaucoup d'autres influences, dans la mesure où L'Anomalie pourrait, sans approximation, être considéré comme une suite de pastiches de divers genres romanesques, notamment le polar et, surtout, la SF. On peut d'ailleurs se demander ce qui appartient en propre à Le Tellier, dans son livre. L'auteur a beaucoup lu, et, en digne membre de l'Oulipo, il écrit à partir de ce qu'il connaît, concevant une sorte de mélange romanesque particulièrement bien agencé, il faut le reconnaître.

 

La science-fiction domine

De par le thème qu'il a choisi, on peut avancer néanmoins que L'Anomalie, qui se déroule dans un futur proche, raconte une histoire de science-fiction. Le thème principal est très beau, c'est celui de la réalité effective du monde. Elle est remise en doute après un événement singulier, qui semblerait prouver que l'être humain n'est que virtuel, une sorte de programme informatique dont l'origine pose question. De là, une apocalypse générale que Le Tellier développe de manière habile, et non sans humour, avec un art de la litote qui ravira les amateurs. Par exemple, il nous confie, vers la fin : "Quand sept milliards d'êtres humains découvrent qu'ils n'existent peut-être pas, la chose ne va pas de soi." C'est le moins que l'on puisse dire, en effet. L'Anomalie aborde également, de manière centrale, le thème du double. Cet aspect de l'intrigue m'a tout à fait intéressé, le double étant, dans l'histoire littéraire, un sujet considérable, que je retrouve chez mes auteurs préférés : Dostoïevski, Poe, et même Chuck Palahniuk, l'auteur de Fight Club.

 

Des devanciers notables

   L'histoire que nous narre Hervé Le Tellier n'est évidemment pas inédite, même si sa manière de nous la raconter l'est, elle, et fort brillamment, je tiens à le dire. Le Tellier est allé puiser chez des scientifiques, notamment, d'après ce que j'ai lu dans la presse. D'autres romanciers, avant lui, avaient procédé de la même manière. Je me souviens avoir lu, il y a quelques années, un classique récent de la science-fiction, qui reprenait déjà le même thème : La Cité des permutants, de Greg Egan (1994). Je voulais m'informer, à l'époque, à propos d'un domaine que je connais mal, car désormais je ne lis presque plus jamais d'ouvrages de science-fiction. J'avais cependant trouvé le roman de Greg Egan extrêmement compliqué, difficile à suivre. Un sentiment de désespoir constant le noyait dans des péripéties absurdes, alors que la réalité s'échappait et qu'on aboutissait au néant. Au moins, dans L'Anomalie, Le Tellier a écrit quelque chose de simple, de facile à suivre, et d'une grande gaieté – même si c'est souvent de l'humour noir (Hervé Le Tellier a reçu le Prix de l'humour noir en 2013).

 

Postmoderne

J'ai ressenti aussi, au cours de ma lecture, l'influence de l'auteur culte Philip K. Dick, toujours incontournable, et dont l'œuvre a nourri quantité d'écrivains et de cinéastes, même quand on omet de le citer nommément. Néanmoins, je discerne chez le Tellier une dimension qui m'intéresse peut-être davantage (mais je n'en suis pas sûr), et qu'il questionne très habilement : le postmoderne en littérature. Nous avons parlé de Perec et Queneau, nous pourrions citer des romanciers américains, comme Thomas Pynchon. J'aimerais ajouter Don DeLillo, mais celui-ci, sans être évidemment dénué d'ironie, utilise très rarement l'humour au premier degré, que le Tellier, au contraire, adore. Tout ceci vous montre, cher lecteur, chère lectrice, qu'il faut absolument jeter un coup d'œil à L'Anomalie, roman parfait à lire en pleine crise sanitaire, pour tenter de la relativiser, et se dire que, finalement, rien n'est vraiment grave dans l'existence – tant qu'on peut s'amuser à des jeux de l'esprit en compagnie du délicieux Hervé Le Tellier !

 

Hervé Le Tellier, L'Anomalie. Éd. Gallimard, 20 €.

16/11/2020

Le mystère de ce qui nous advient

   

   Nous vivons en ce moment une période troublée, à cause de cette crise sanitaire qui n'en finit pas. Un reconfinement a été décidé par le gouvernement, certes de manière à ralentir au minimum l'économie du pays, mais avec suffisamment d'impact néanmoins pour bouleverser notre vie quotidienne. Tout ceci est difficile à admettre, souvent impossible à comprendre. Le Covid-19 est un virus inédit, qui attaque pour la première fois, avec une redoutable efficacité, l'espèce humaine. L'histoire, depuis l'Antiquité, relate ces épidémies funestes, souvent très meurtrières, et la manière dont l'homme y a fait face. Lors du premier confinement, j'avais lu avec profit le témoignage du célèbre diariste anglais du XVIIe siècle, Samuel Pepys, qui a tenu son journal pendant la peste de Londres. J'ai pu me rendre compte que la psychologie des individus avait peu bougé depuis cette époque, où un certain fatalisme était de mise.

 

Que nous apprennent les romans ?

   Pour élaborer un jugement plus profond, il faudrait peut-être se tourner vers le genre romanesque. C'est ce que mon expérience de lecteur m'a souvent enseigné. Au mois d'avril dernier, je vous avais parlé d'une dystopie assez intéressante de l'auteur portugais José Saramago, L'Aveuglement. Je voudrais aujourd'hui évoquer devant vous une autre tentative romanesque, que l'on doit à l'Autrichienne Marlen Haushofer, qui a publié en 1963 un magnifique récit post-apocalyptique, Le Mur invisible. Le sujet en est très simple : une femme se retrouve prisonnière d'un chalet, dans la montagne alpine, cernée par un mur invisible apparu soudainement. Elle va tenter de survivre à cette catastrophe, dont elle ne s'explique pas l'origine. Par rapport au roman du XVIIIe siècle de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, celui de Marlen Haushofer possède une incontestable dimension abstraite – ne serait-ce que parce qu'il a été écrit dans le contexte inquiétant de la guerre froide. De façon plus générale, le "mur invisible" a souvent été comparé, aussi, au monolithe de 2001, l'Odyssée de l'espace. Son origine reste mystérieuse, et laisse ouvertes toutes les interprétations imaginables.

   La métaphore romanesque que Marlen Haushofer fait du mur produit incontestablement un mythe du temps présent. Elle écrit ainsi : "Peut-être le mur n'est-il que la dernière tentative désespérée d'un être torturé qui cherchait à s'échapper ; à s'échapper ou à devenir fou."

 

Écoféminisme

   Le Mur invisible avait toujours eu un nombre constant de lecteurs, depuis sa parution. Le contexte mondial, vers 2010, l'a remis au premier plan et lui a conféré le statut de "livre-culte". Il mélangeait en effet, de manière prémonitoire, féminisme et écologie. Il faut donc ajouter désormais à ces deux caractéristiques un à-propos singulier avec notre temps de Covid, le roman exprimant une sourde angoisse face à ce qui dépasse l'homme. Celui-ci est remis magistralement à sa place, humble et toute en faiblesse. La vie ne tient plus qu'à un fil, comme si l'expérience humaine était portée depuis toujours par une autodestruction viscérale, nihiliste, contre laquelle même les religions n'auront pas pu faire grand-chose.

 

Un conseil de Claire Castillon

   La lecture de ce roman m'a été conseillée amicalement par la romancière Claire Castillon, grande lectrice, et passionnée de fictions post-apocalyptiques. Claire Castillon, qui me signalait également Dans la forêt (1996) de Jean Hegland, parle toujours de littérature avec une grande compétence. Je dois d'ailleurs révéler aujourd'hui que c'est elle qui avait écrit, il y a quelques années, sous forme de lettre, un magnifique petit texte sur mon étude "Montaigne et le désœuvrement". J'avais publié cette courte critique de Claire Castillon ici même, sur ce blog, le 18 mars 2014, sans du tout mentionner son nom, par discrétion [pour y accéder, cliquez ci-dessous, tout en bas de cette note, sur le lien de couleur bleue "claire castillon", parmi la liste de mots-clés dans tags]. Bref, pour conclure là-dessus, j'estime que Claire Castillon devrait, en plus d'écrire de très beaux romans, faire de la critique littéraire. Je la verrais bien ainsi, le cas échéant, tenir la rubrique du Feuilleton au Monde des Livres, et prendre la succession de Camille Laurens, lorsque celle-ci quittera cette prestigieuse charge. Je vous promets qu'on se régalerait...

 

Marlen Haushofer, Le Mur invisible. Traduit de l'allemand (Autriche) par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon. Éd. Actes Sud, coll. "Babel", 1992, 8,70 €. Dernier roman paru de Claire Castillon : Marche blanche. Éd. Gallimard, 2020, 16 €.       

01/11/2020

Un "Cahier de l'Herne" consacré à Paul Celan

   

   Ce nouveau Cahier de l'Herne consacré à Paul Celan est un très beau recueil de commentaires et de documents divers, à la fois sur l'homme et sur l'œuvre, ces deux dimensions finissant par se confondre, par la volonté même du poète. Maurice Blanchot et Jacques Derrida, parmi quelques autres, furent les grands intercesseurs de Celan en France au XXe siècle. Une nouvelle génération d'universitaires, depuis, au fil des décennies, est venue continuer l'entreprise herméneutique, alors que la publication de la correspondance de l'auteur de La Rose de personne s'effectuait de manière presque exhaustive. C'est désormais tout un corpus considérable qui se trouve à la disposition du lecteur curieux de cette poésie si singulière, souvent imitée, jamais égalée. 

   Ce Cahier de l'Herne propose un cheminement passionnant autour de la poésie de Paul Celan. Des lettres de Celan ont été choisies, pour leur importance cruciale ou leur splendeur littéraire – par exemple celle adressée en avril 1962 à Nina Cassian. Je ne me lasse pas de relire ces quelques pages, qui concentrent en elles tout l'art mystérieux et profondément sincère que possédait le poète pour s'exprimer dans cette intimité des sentiments. Nous avons aussi, par ailleurs, des poèmes, parfois retraduits, sur lesquels un coup de projecteur est donné. Ces "analyses de textes" sont bien sûr extrêmement précieuses, car Celan n'est pas un poète qui se donne d'emblée. Chaque vers, pratiquement, est un schibboleth qu'il faut décrypter, grâce à des éléments souvent épars. Celan, dans une lettre à un jeune lycéen allemand, s'en expliquait ainsi : "Est-ce se montrer exigeant que de souhaiter – en tant qu'auteur – que le lecteur fasse l'effort de suivre la pensée du poème ?"

  Il faut une grande humilité, au pied du mur, pour lire Celan. Un arrière-fond philosophique et religieux (le judaïsme) baigne son œuvre dans sa concision même. Denis Thouard note comment la "poésie de Celan pénétrée de mort et remémorant les morts s'exposerait constamment à la question de sa propre disparition". Ce chercheur, dans sa contribution, souligne également, avec Alain Badiou, un "retard global de la philosophie sur la poésie". Cette remarque me semble très importante, et exprime la primauté de l'art pour accéder, sinon à l'Être, du moins peut-être à la résurrection, si l'on veut rester dans le domaine religieux, même si celui-ci est pris à revers. Dans de nombreux poèmes, Celan évoque ce cul-de-sac théologique : aucun désœuvrement n'est plus possible, sauf à se tourner, là encore, vers une contemplation instable, non fixe.

   La partie VII de ce Cahier de l'Herne est tout entière consacrée au séjour que Paul Celan, en compagnie de sa famille, passa en Bretagne, au château de Kermorvan, près du Conquet, pendant l'été 1961. Celan y a composé plusieurs poèmes, dont "Kermorvan", ainsi que "Après-midi avec cirque et citadelle", deux pièces magnifiques disséquées ici par Werner Wögerbauer. Cette inspiration littéraire pour le Finistère a interrogé, par la suite, bien des spécialistes de Celan qui, longtemps après, ont tenu à refaire le voyage dans cette contrée lointaine, de manière à en prendre la mesure. Un membre de la famille des Kergariou, les propriétaires du château, m'a appris qu'il avait même reçu un jour la visite d'un éminent professeur japonais, venu spécialement de son pays pour apprécier le paysage de Kermorvan, afin de pouvoir écrire quelque article sur Celan. Pour ma part, j'aime tout particulièrement le deuxième poème que je citais, sur Brest, "Après-midi avec cirque et citadelle", qui invoque Mandelstam de manière inoubliable : "À Brest, devant les cerceaux de flammes, / dans la tente où le tigre bondissait, / là, je t'ai entendu chanter, Finitude, / là, je t'ai vu, Mandelstamm, souche d'amande." Ce qui en allemand donnait : "da hört ich dich, Endlichkeit, singen, / da sah ich dich Mandelstamm."   

   Cet excellent et très riche Cahier de l'Herne nous montre donc combien il est étonnant et recommandable d'habiter cette "Finitude", cette "souche d'amande", et que les efforts pour y parvenir ne seront jamais vains.

 

Cahier de l'Herne Paul Celan. Dirigé par Clément Fradin, Bertrand Badiou et Werner Wögerbauer. Éd. de l'Herne, 33 €.    

05/10/2020

La fin du "Débat"

   

   Je lisais chaque numéro du Débat, la revue mythique de Pierre Nora éditée chez Gallimard. Je passais de longues heures à la bibliothèque à prendre connaissance de ses articles toujours bien étayés et à la pointe de la pensée actuelle. Je ne m'étais jamais abonné. Lorsqu'un thème m'intéressait particulièrement, j'achetais la revue. L'annonce de l'arrêt du Débat par Pierre Nora m'a fait un choc, incontestablement. Cet arrêt revêtait des significations multiples, comme si la revue, à force de critiquer les travers de notre société, s'en était finalement prise à elle-même et en avait tiré les conclusions. Pierre Nora a accompagné avec moult paroles cet enterrement de première classe, dont toute la presse a parlé. En lisant son éditorial dans ce dernier numéro du Débat, ainsi que les diverses interviews qu'il a données, notamment au Figaro et à Charlie Hebdo, quelque chose cependant me titillait et me laissait insatisfait.

 

Une succession possible ?

   Je me demandais d'abord si l'équipe dirigeante du Débat n'aurait pas pu organiser, depuis quelques années, sa succession. Pourquoi n'avoir pas choisi de passer le flambeau à une équipe plus jeune, que Nora, Gauchet et Pomian auraient formée à l'art délicat de confectionner une revue ? Nora donne des arguments, comme quoi la situation actuelle du Débat ne s'y prêtait pas. Il va jusqu'à écrire : "Le moment n'est-il pas venu, pour continuer ce type de travail, de trouver d'autres formes d'expression ?" Il ne dit pas lesquelles. D'autre part, il ne s'appesantit pas sur les éventuels repreneurs du Débat, comme si rien que le seul fait d'y penser lui faisait mal au cœur. Il déclare pourtant dans Charlie : "J'ai l'impression d'un retour à une volonté d'ouverture chez les jeunes historiens, à un désir de ne pas s'enfermer dans le discours universitaire." C'était à mon avis une idée à creuser, au lieu de dire : "Après moi, le déluge !" Il existe en France, parmi les jeunes chercheurs notamment, tout un potentiel de compétences qui ne demande qu'à s'exercer. Gallimard, mécène du Débat, n'aurait certainement pas refusé de continuer, avec une nouvelle génération d'agitateurs d'idées adoubés par Nora et Gauchet.

 

L'éloignement de l'idéal révolutionnaire

   Durant ces quarante années d'activité, Le Débat a mis au jour son intuition d'un changement de monde. De grands articles ont jalonné cette épopée, comme celui de Milan Kundera, au début des années 80, qui me semble très emblématique, "Un Occident kidnappé" (qu'on peut lire sur Internet librement). Pour les plumes du Débat, on se dirigeait vers une société complexe, dans laquelle l'idée de révolution avait perdu sa consistance. On arrive à la période de l'après Mai-68 et de ses désillusions, les avant-gardes se sont dissoutes dans l'air du temps, ces hédonistes années 70 empreintes de légèreté plus ou moins blâmable. Seul, ou presque, un Guy Debord restera fidèle à sa dénonciation de la "société spectaculaire-marchande". Quelques années plus tard, après avoir écrit un dernier livre, il constatera la sclérose idéologique des temps, et en tirera les conséquences de la manière que l'on sait.

   Dans ce dernier numéro du Débat, il y a un article de Marcel Gauchet sur l'individualisme, qui a spécialement retenu mon attention. Il y évoque, en conclusion, ce qu'il reste aujourd'hui de la révolution, après notamment l'épisode contemporain des Gilets jaunes, qui s'en sont réclamés sans d'ailleurs grande conviction, me semble-t-il. Gauchet tente une explication, sans y aller, pour ainsi dire, avec le dos de la cuiller : "La perspective révolutionnaire, commence-t-il, s'est évanouie avec le projet dûment élaboré d'une transformation totale de la société existante." Puis, Gauchet commente ainsi la présence résiduelle de la "posture critique" alternative, présente aux marges de la société : "Cette intransigeance impérieuse est le style commun de divers néo-gauchismes que l'on a vu fleurir au cours de la dernière période en renouvelant de vieilles causes [...]. Ces activismes allant jusqu'au fanatisme sont certes minoritaires [...]. Hors de toute militance, cette intolérance vindicative trouve son répondant quotidien dans l'ambiance de haine généralisée qu'exhalent les réseaux sociaux. [...] cet underground du ressentiment, de la proscription et du lynchage est là pour rappeler le dangereux cousinage des bons et des mauvais sentiments."

 

L'heure de la relève

   Plus loin, Marcel Gauchet pointe directement les Gilets jaunes, en leur associant l'expression terrible de "fondamentalisme démocratique sans compromis". C'est probablement bien trouvé, mais la charge est-elle juste ? Ne manquerait-t-elle pas de nuance ? Pour ma part, je n'ai participé à aucune manifestation des Gilets jaunes. En revanche, j'ai suivi chaque samedi, sur les chaînes d'info continue, leurs journées de manifestation, aux débordements incontrôlés. Le mouvement des Gilets jaunes, sans arrière-fond historique, sans références politiques compliquées, sans organisation cohérente, donnait lieu à des commentaires globalement neutres de la part des journalistes et des spécialistes invités. Ces derniers, formés à Sciences Po ou dans des universités de sociologie, bien au fait des stratégies révolutionnaires, avaient évidemment lu Debord (ils sont payés pour ça), mais aussi ce qui s'est écrit depuis. Comprendre les Gilets jaunes est possible, sans peut-être recourir à une prose polémique comme celle que Gauchet utilise, et dont j'ai donné un exemple.

   Ce que j'attends d'une revue, mélangeant "le goût de la tradition littéraire et des humanités, le sens des Lumières", comme le dit Pierre Nora dans Charlie, c'est qu'elle m'expose avec talent une situation plus ou moins complexe. Le Débat aurait pu poursuivre ce travail théorique, dans d'autres mains. Car si Le Débat arrête après ce dernier numéro, le débat, avec un d minuscule, lui, ne cessera jamais. Pour demeurer au chapitre des Gilets jaunes, évoquons simplement le film récent de David Dufresne, Un pays qui se tient sage. C'est au cinéma (peut-être la "nouvelle forme" dont parle Pierre Nora), une enquête documentaire axée sur les violences policières. Les images sont bien connues, mais soulèvent toujours l'émotion, trop facilement sans doute. Il appartiendra dans l'avenir à d'autres cinéastes, d'autres écrivains, historiens ou sociologues, etc., de proposer avec davantage d'objectivité des réflexions sur ce genre de phénomènes saillants que traversent nos sociétés. Le débat, donc, n'est pas mort, et la relève est prête. Vive le débat !

 

Le Débat, "40 ans". Numéro 210, mai-août 2020. Éd. Gallimard, 24 €.  

02/09/2020

Pascal Quignard, le questionnement de l'intime

 

Lire, selon Heidegger

   En lisant cet été un très beau commentaire de Heidegger sur le mythe de la caverne de Platon, dans De l'essence de la vérité, je suis tombé sur cette phrase qui m'a fait longuement réfléchir et a littéralement "rafraîchi" mon esprit, face au surmenage imminent de la prochaine rentrée avec ses piles de livres à foison. À la fin de son cours, après avoir détaillé sa lecture de Platon, Heidegger lance à ses étudiants une sorte d'invocation absolue. Il leur dit : "Au cas où vous éprouveriez encore le besoin irrépressible de lire la littérature philosophique paraissant aujourd'hui, c'est le signe infaillible de ce que vous n'avez rien compris à ce qui s'est passé devant vous." Selon Heidegger, lire et étudier un dialogue de Platon suffisait amplement, à condition sans doute, comme il l'ajoute, toujours à son jeune auditoire, "que vous ayez en vous un questionnement éveillé, mis en éveil au plus profond de votre intimité". Il me semble que, certes, l'on peut ne pas être tout à fait d'accord avec cette injonction de Heidegger. Néanmoins, il a le mérite de pointer du doigt un phénomène essentiel de la littérature, en mettant en question les livres qui nourrissent réellement l'esprit, et les autres. Au lecteur de rester "éveillé", et de faire confiance à sa culture pour dominer une matière si complexe.

 

Qu'est-ce qu'un lettré ?

   Le nouveau livre de Pascal Quignard, qui paraît à cette rentrée, L'Homme aux trois lettres, va nous apporter des éléments de réponse assez cruciaux. On connaît déjà l'œuvre de cet auteur très érudit, qui n'hésite pas à prendre ses exemples dans la vieille littérature latine ou chinoise, entre autres. Quignard est notre dernier lettré, selon une tradition qui remonte à la nuit des temps. Ses livres sont parsemés de citations exquises, puisées dans les textes les plus anciens et, parfois, les plus méconnus. L'Homme aux trois lettres, onzième volume de la série "Dernier royaume", est d'autant plus intéressant que Quignard y fait le bilan de son activité passionnée de lecteur.

   Un jour, alors que sa vie professionnelle dans le milieu de l'édition était pourtant intense et riche, Pascal Quignard a soudainement tout plaqué. Nous étions en 1994, et, comme le Bouddha, qui de prince devint mendiant, après une illumination, Quignard décida de se consacrer exclusivement à la lecture des livres. Je dois dire que cette résolution radicale me fascine beaucoup, tant je la trouve exemplaire et unique. Je la partage entièrement. Qui d'autre se serait comporté ainsi, avec autant de détermination, à cette époque ?

   Incontestablement, le jeu en valait la chandelle. Et Quignard de nous relater dans ses écrits tous les bienfaits d'un otium qui désormais remplissait sa vie, au milieu des livres. Dans L'Homme aux trois lettres, il s'attarde longuement, en plusieurs chapitres, sur ce désœuvrement du lettré, nous confiant ainsi : "Ceux qui s'adonnent à cette activité si totalement désintéressée à l'activité immédiate distancent à jamais les autres classes sociales par une application de plus en plus dense, volontaire, ardue, fervente, astreignante, approfondissante, interminable. Luxe pur." Très beau passage, il me semble, qui dit l'originalité d'un choix, et peut-être même davantage qu'un choix : une éthique. Quignard, pour illustrer ceci de manière originale, va chercher un vocable inusité, qui exprime le repos, la solitude et le silence de la lecture : "requoy" (ou parfois "recoy"). Quignard nous le commente ainsi : "Il est peut-être le mot clé du livre que j'écris. Il définit si précisément la lecture car il mêle le silence (la lecture coite) et le recoin, le retrait, le repos (le requiem, le requoy)."

 

Saint Augustin et saint Ambroise

  À propos de la lecture, Quignard rapporte au début de son livre l'épisode des Confessions de saint Augustin, qui se passe à Milan, dans lequel celui-ci, alors tout jeune, raconte son émerveillement devant Ambroise lisant un livre en silence. Cette belle anecdote m'apparaît comme particulièrement emblématique de la pensée que veut nous faire partager Quignard dans L'Homme aux trois lettres. Il lui suffit, je crois, de citer ce que saint Augustin lui-même écrit de son intention en rapportant ce récit : Augustin veut nous faire mesurer, selon ses propres termes, "la profondeur de l'abîme d'où nos cris doivent provenir afin de s'élever vers toi" (je rappelle qu'Augustin s'adresse à Dieu). 

   Comment sera reçu cet ouvrage de Pascal Quignard, à une époque de consumérisme extravagant, dans laquelle la littérature est considérée par le public comme un simple divertissement ? Il faut assurément revenir ici à la déclaration prophétique de Heidegger, par laquelle j'ai commencé mon propos. La lecture de Quignard, si riche, si essentielle, si fidèle à la grande tradition littéraire, peut nous mettre en éveil au plus profond de notre intimité, pour reprendre les termes du philosophe. Et ceci constitue incontestablement un grand bien, et le début d'un long cheminement sur un sentier escarpé, vers les hauteurs, vers la lumière.

 

Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres. Éd. Grasset, 18 €.

03/08/2020

Saint Paul vu par le judaïsme

   Le philosophe René Lévy est aussi talmudiste. L'ouvrage qu'il a fait paraître, au mois de mars dernier, aux éditions Verdier, où il dirige une collection, est la nouvelle mouture d'un premier essai consacré à saint Paul en 2010 sous le tire de Disgrâce du signe. René Lévy est le fils de Benny Lévy, qui fut le dernier secrétaire de Sartre et qui initia le père de l'existentialisme à une certaine forme de judaïsme. On se souvient que cette "conversion" du vieux Sartre à la religion choqua beaucoup parmi les intellectuels français, notamment lorsque parut dans Le Nouvel Observateur une série d'entretiens entre les deux hommes, dans lesquels Sartre essayait, avec l'aide de son secrétaire, de faire progresser sa philosophie vers un sens spirituel. Au fond, c'était sa réflexion inédite sur une espérance nouvelle qui décontenança une intelligentzia ouvertement athée. Les choses ont-elles changé, depuis lors ? N'est-il pas désormais légitime de revenir à un certain type de méditation dont la nécessité est plus que jamais d'actualité ? Sartre nous en avait donné l'exemple, à la toute fin, comme Maurice Blanchot avant lui. Laissons-nous guider, pour quelques brefs instants, par cette pensée qui, peut-être, préfigure notre seul avenir.

   René Lévy revient donc sur saint Paul, d'origine parfaitement juive, et dont les Épîtres sont à la base de la religion chrétienne. L'Église catholique a longtemps renié son héritage juif, jusqu'au concile Vatican II, révolution bienfaisante dans son histoire mouvementée. Il se trouve que Paul, avant de rencontrer le Christ sur le chemin de Damas, était un propagateur extrêmement actif du judaïsme. On peut donc considérer que la foi nouvelle qu'il a contribué à élaborer doit beaucoup à ce monothéisme premier et fondateur. L'objet de René Lévy, dans cette étude, est de confronter la pensée de saint Paul à la tradition vivante de la Torah, du Talmud et à tous les commentaires qui s'en sont inspirés. René Lévy insiste sur le fait que la grande question de saint Paul, notamment dans l'Épître aux Romains, est la confrontation entre la Loi et la Foi. Pour notre auteur, cela reste la question principale, qui traverse donc son livre, sans que l'ambiguïté ne soit jamais levée : "Non, écrit René Lévy, pas question d'abolir ni de défaire la Loi (Torah) par la nouveauté (l'Évangile) ; celle-ci vient au contraire l'accomplir. Mais alors, que croire ?"

   La lecture de René Lévy n'est pas toujours d'un abord aisé. Le sujet est complexe, la méditation redoutable, qui ressemble à une "phénoménologie de la vie religieuse", pour reprendre le titre de Heidegger. Néanmoins, l'effort du lecteur sera fructueux, même si, chrétien, comme moi, il n'est pas toujours préparé à un mode de réflexion aussi spécifique, mais, sans conteste, profond. Il y a quelques mois, j'avais lu avec profit l'essai du philosophe Armand Abécassis, Jésus avant le Christ, qui essayait de "retrouver en esprit l'engagement juif de Jésus avant sa christianisation". C'était là, en somme, une même tentative, déjà, et fort instructive, d'établir l'héritage judaïque de la religion chrétienne, et de reconsidérer avec plus de précision ce que l'humanité doit au peuple juif.

 

René Lévy, La Mort à vif. Essai sur Paul de Tarse. Éd. Verdier, 22 €. Armand Abécassis, Jésus avant le Christ. Presses de la Renaissance, 2019, 20 €. Et pour mémoire, les entretiens entre Jean-Paul Sartre et Benny Lévy publiés dans Le Nouvel Observateur ont été repris dans un volume, L'Espoir maintenant, éd. Verdier.  

23/06/2020

Thomas Piketty, un clip gros comme le Ritz

   L'essai de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, a été un best-seller de l'année 2013, en France et ensuite dans le monde entier. Jamais livre ne fut plus âprement discuté dans les médias, porté aux nues par certains, ou bien combattu par d'autres. Il touchait un point sensible de la vie des gens, riches ou pauvres, et tous se sont sentis concernés. La référence au Marx du Capital, livre grandiose, a attisé le débat parmi les économistes et les historiens. 

   Devant un tel succès, l'idée d'en tirer un film a germé dans les esprits, et est devenue une réalité, grâce à Justin Pemberton, cinéaste spécialisé dans les documentaires. Thomas Piketty est lui-même crédité pour la réalisation, mais j'ignore dans quelle mesure il a été actif dans ce travail d'adaptation. Voilà un projet, en tout cas, qui rappelle de loin celui de Guy Debord, autrefois, qui mit en images son livre de 1967, La Société du Spectacle

   J'allais donc voir ce nouveau film de Piketty et Pemberton avec une certaine curiosité. J'étais vierge de toute idée préconçue, car je compte parmi les rares, sans doute, à n'avoir pas lu l'essai de Piketty à sa parution. Je m'attendais à un exposé rigoureux et didactique de la situation, dans ses composantes historico-économiques. Au lieu de cela, je me suis retrouvé face à un discours incompréhensible, illustré par un flot d'images qui partaient dans tous les sens. Les séquences défilent à toute vitesse, s'interrompant brutalement, reprenant de manière saccadée et rendant impossible toute suite logique dans les idées. Lorsque Thomas Piketty s'exprime, son propos est noyé dans une soupe postmoderne littéralement insignifiante. Il en va de même, hélas, pour les autres intervenants, y compris quand il s'agit de pointures comme Francis Fukuyama ou Joseph E. Stiglitz. Quel dommage de ne pas leur avoir permis de développer convenablement leurs idées, sur un sujet aussi brûlant !

   En sortant du cinéma, c'est encore à Debord que je pensais. Dans ses Commentaires de 1988, il fustigeait la destruction de l'histoire, dont ce film de Piketty & Pemberton restera sans doute un néfaste modèle. Plus que jamais, nous avons besoin, dans la période que nous traversons, d'une réflexion historique vaillante, parce que, de fait, l'économie a failli. Il nous faut analyser le pourquoi de cette immense catastrophe, qui a atteint l'homme dans son essence même. À la veille d'un scrutin électoral, en France, notre pensée doit être dirigée vers les responsables politiques que nous allons élire démocratiquement, parmi un choix de possibilités où le renouveau de l'écologie a, me semble-t-il, un rôle majeur à jouer, comme une note d'espoir dans le marasme.

   Et puis, restons avec Debord encore un moment, puisque son nom revient sous ma plume de manière si naturelle, et relisons certaines thèses de La Société du Spectacle, qui n'ont rien perdu de leur bien-fondé, en particulier lorsqu'un film sans intérêt essaie de créer une diversion et nous éloigner du principal. Écoutons par exemple, et je conclurai par là aujourd'hui, ce que nous dit la thèse 52 : "Au moment où la société découvre qu'elle dépend de l'économie, l'économie, en fait, dépend d'elle. Cette puissance souterraine, qui a grandi jusqu'à paraître souverainement, a aussi perdu sa puissance. Là où était le ça économique doit venir le je. Le sujet ne peut émerger que de la société, c'est-à-dire de la lutte qui est en elle-même. Son existence possible est suspendue aux résultats de la lutte des classes qui se révèle comme le produit et le producteur de la fondation économique de l'histoire."

   Ce retour du sujet, dans le malheur des temps, m'inspire beaucoup.

 

Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle. Éd. du Seuil, 2013. Disponible en poche chez "Points Histoire", 14,50 €. — Guy Debord, La Société du Spectacle, 1967. Disponible dans la collection "Folio".  

26/05/2020

Littérature et gastronomie

 

L'exemple de Sénèque

   Le confinement a cloué les Français chez eux, ne leur laissant presque pour seule occupation ludique que la cuisine. Nous n'avons pas souffert d'une pénurie de ravitaillement, et nous avions encore la liberté d'aller chez nos fournisseurs habituels faire nos courses. C'était le minimum vital, et beaucoup en ont profité pour approfondir, à leur façon, l'art culinaire. Bref, nous avons pris du poids, et avec le déconfinement est arrivé tout naturellement l'heure de la diète, afin de perdre les kilos superflus que deux mois d'inactivité nous avaient légués.

   Dans une de ses Lettres à Lucilius, Sénèque se moque gentiment de son correspondant à propos de l'importance trop grande qu'il accorde à la nourriture. Au moment de mourir, c'est-à-dire, puisqu'il s'agit de Sénèque, au moment de se suicider, il ne faudra rien regretter, y compris les banquets quotidiens, source sans doute d'un plaisir très vif pour Lucilius. Sénèque a en quelque sorte percé son ami à jour, et lui fait cette ironique leçon de morale : "Avoue-le, écrit Sénèque, ce n'est pas la haute politique, ce ne sont pas les affaires, ce n'est pas l'observation même de la nature qui t'inspirent du regret, te rendent si lent à mourir : tu t'en vas le cœur gros du marché aux vivres, que tu as vidé." Pour apprécier ce trait, il faut lire la note du traducteur qui nous apprend que, dans la bonne société romaine, les gourmets allaient eux-mêmes faire leurs emplettes. En somme, Sénèque insinue que Lucilius aura non seulement "dévalisé", comme on dit, les boutiques pour pouvoir consommer des mets raffinés, tel un illustre gourmand, mais qu'il aura préféré cette passion à la sagesse stoïcienne – et donc au suicide, évoqué par Sénèque dans ces pages. 

 

Ryoko Sekiguchi

   Je ne lis pas souvent des livres sur la gastronomie, mais je suis, dans la vie quotidienne, plutôt comme Lucilius : j'aime manger de bonnes choses. Lorsque, dans un roman, l'auteur évoque la nourriture, je suis toujours intéressé. Aussi, ai-je été récemment tenté par la lecture d'un court essai de l'écrivain japonaise francophone Ryoko Sekiguchi, paru dans la collection "Folio". Le titre ne me disait rien, Nagori, mais le sous-titre, très japonais, était plus explicite : "La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter". On sent tout de suite que l'auteur va nous faire prendre un chemin où littérature et gastronomie seront étroitement liées. 

   Fille d'une cuisinière japonaise, Ryoko Sekiguchi est née à Tokyo en 1970. Lors de ses études, elle est amenée à choisir le français par amour pour l'art culinaire de notre pays. Elle a étudié à la Sorbonne l'histoire de l'art, et la plupart de ses livres ont été directement écrits en français. En février dernier, elle publiait chez Bayard La Terre est une marmite, au titre évocateur. Nagori, quant à lui, date de 2018. Lors de cette première parution, beaucoup de critiques avaient salué la performance, dont le célèbre François Simon, journaliste gastronomique dont on ne voit jamais le visage dans les médias.

   Le mot "nagori" désigne en japonais une saison qui est passée, et dont quelques rares traces demeurent, comme un souvenir évanescent. Ce thème, d'une grande richesse, permet à Ryoko Sekiguchi d'entrelacer diverses considérations sur ce que nous mangeons à telle ou telle période de l'année, mais aussi de filer la métaphore sur la nostalgie et le regret. Se nourrir redevient avec elle une expérience de l'intime, qui ouvre sur des sensations ou des sentiments oubliés, perdus. Comment arrive-t-on à se rapprocher de ce qui s'enfuit ? "Nagori" est la dernière saison, qui ne reviendra plus, du moins le croit-on. 

   Lorsque nous savourons un plat complexe, manger peut être ressenti comme une quête spirituelle, ainsi que le montre l'auteur, par exemple dans cet extrait : "Parfois, c'est l'imagination d'un goût inconnu qui fait le détour par un ingrédient, ou qui initie une aventure odysséenne avec un produit fermenté. Faire se rencontrer une vie et une autre, c'est les promettre toutes deux à une vie nouvelle. Deux vies qui ont connu des temporalités, des âges et des saisons différentes se retrouvent sur un même plan, et deviennent capables de vivre une autre vie, une fois assimilés."

   Le petit livre de Ryoko Sekiguchi est rempli de ce genre de pépite. À lire délicatement et délicieusement...

 

Ryoko Sekiguchi, Nagori, "La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter". Éd. Gallimard, collection "Folio". – Sénèque, Lettres à Lucilius. Lettre n° 77. Éd. Laffont, collection "Bouquins". 

26/04/2020

Le confinement : une expérience intérieure

   L'épidémie de Covid-19 remet en cause notre organisation sociale. Le minuscule virus se transmet d'humain à humain avec une efficacité foudroyante. Dans certaines formes graves, il peut aller jusqu'à tuer, en s'attaquant aux poumons. Au vu de ces conditions épidémiques angoissantes, les gouvernements d'une majorité d'États, sur la planète, ont décidé de confiner leurs populations.

   Le confinement est une expérience limite pour l'individu. Il se retrouve face à lui-même, sans plus aucune possibilité de se tourner vers le monde extérieur pour se divertir. Même ceux qui habitent une grande maison avec un jardin, ou qui ont la chance d'être à la campagne, subissent la pression du confinement. Les médias leur rappellent constamment qu'ils doivent rester chez eux, que dehors le monde s'est arrêté

   J'ouvre mon Pascal, et je tombe au hasard sur la pensée 131, intitulée "Ennui" : "Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir."

   Dans le confinement, nous faisons l'expérience totale de l'absurdité de notre condition humaine, comme si l'on nous avait jetés en prison. Cela me rappelle une phrase de Maurice Blanchot, dans L'Écriture du désastre : "♦ Sans la prison, nous saurions que nous sommes tous déjà en prison." Avec le confinement, nous prenons conscience de la friabilité de la société. Certains souhaitent que le "monde d'après" prenne en compte cette révélation, notamment au plan politique. C'est à espérer, mais cela ne se fera pas sans peine, même si les esprits arrivent en pleine ébullition après l'effondrement.

   Je vous propose aujourd'hui une expérience plus intime. Beaucoup de livres, comme beaucoup de films, traitent d'une épidémie. Certaines de ces "dystopies" sont devenues littéralement prophétiques, on peut désormais s'en assurer. Prenant mon courage à deux mains, je me suis mis à lire L'Aveuglement de l'écrivain portugais José Saramago, prix Nobel 1998 et mort en 2010. Il y fait le tableau apocalyptique d'un monde soudain soumis à la contagion mystérieuse de la cécité. Il montre comment tout se dérègle, comment la sauvagerie remonte à la surface, comment l'homme finalement se détruit et est détruit de manière irrévocable. C'est un récit violent et désespéré qui, dans les conditions actuelles, vous angoissera sans doute davantage, mais vous permettra en contrepartie de prendre du recul. La morale du roman de Saramago n'est pas donnée, mais elle existe : il faut la découvrir.

   C'est en soi-même que tout se passe. Il est nécessaire de faire un plongeon dans son âme pour savoir où l'on en est. Si le Covid-19 ne vous tue pas, si le confinement ne vous a pas conduit au suicide, mais qu'au contraire vous avez voulu survivre et comprendre ce qui se passait (par exemple en lisant le livre de Saramago), alors cette épreuve que vous aurez traversée vous apportera sans doute un peu de sagesse.

   Et si le monde d'après devenait plus sage ?

José Saramago, L'Aveuglement. Éd. du Seuil, 1997. Disponible en poche dans la collection "Points", 7,80 €.   

07/03/2020

Sollers et son double

   Avec ce nouveau livre, Désir, Philippe Sollers ressuscite la figure d'un personnage singulier de l'histoire. Louis-Claude de Saint-Martin, surnommé le Philosophe Inconnu, est né à Ambroise en 1743. Il a vécu une vie d'aventurier de l'esprit, au cœur même de ce XVIIIe siècle qui plaît tant à Sollers. Grande figure de l'Illuminisme, par ses différents ouvrages, qu'on ne lit plus guère, et aussi par son action dans la société de son temps, Saint-Martin visiblement fascine Sollers. Dans Désir, notre romancier médite sur la manière de s'identifier à son illustre devancier, jusqu'à être lui, comme si le Philosophe Inconnu n'était pas mort en 1803, mais avait continué à vivre, tel un de ces immortels privilégiés, véritables "enchanteurs" qui apportent à l'humanité un enseignement spirituel sublime.

   Sollers donne très peu d'indications sur la biographie de Saint-Martin, précisant qu'on "ne sait presque rien sur sa vie". Il est pourtant important, à mes yeux, de tracer le portrait du Philosophe Inconnu, de préciser ce que l'on connaît, pour s'en faire une idée plus exacte. Le Dictionnaire universel d'histoire et de géographie de Bouillet, dans son édition de 1880, va nous y aider. Saint-Martin est issu d'une famille noble. La carrière militaire s'offre donc à lui, et le voilà en garnison à Bordeaux (ce qui n'a pas échappé à Sollers, lui-même d'origine bordelaise) où il se met à lire les auteurs mystiques. Il sera influencé par Martinez Pasqualis et Swedenborg, et invente son propre système sous l'appellation de "Spiritualisme pur". Saint-Martin quitte le service, et s'installe à Paris. Il y propagera, dans les cercles mondains, sa pensée, et sera sans doute initié à la franc-maçonnerie et à ses hauts grades – ce que le Dictionnaire Bouillet ne mentionne pas. Saint-Martin écrira par ailleurs au moins une demi-douzaine de livres, sous anonymat. Citons L'Homme de désir (1780) et Le Nouvel homme (1796). Il a également traduit Boehme. En 1862 paraîtra sa Correspondance inédite. Pour conclure sa notice, le Dictionnaire Bouillet tente brièvement de résumer l'œuvre de Saint-Martin : "Le but constant de Saint-Martin est d'élever l'âme de la contemplation de l'homme et de la nature à leur principe commun, Dieu..." 

   Pour Sollers, s'inspirer de Saint-Martin est une manière de nous parler du monde présent, du moins tel que le romancier le vit. Dans Désir, les époques se télescopent, Sollers fait appel à son immense culture (avec beaucoup de citations, parfois détournées) et à ses propres souvenirs. Il réécrit en fin de compte quelque chose comme ses Mémoires. En tout cas, il prend soin de dire "Je", ce qui n'est pas un mince exploit à une époque qui disloquerait plutôt le sujet. Sollers est du reste coutumier du fait. Il s'est intéressé auparavant à des esprits comme Casanova ou Vivant Denon, et a montré en quoi ils nous parlaient toujours, en quoi ils gardaient une modernité extraordinaire. Avec Saint-Martin, nous sommes sur le même registre : non pas tant celui du libertinage, peut-être ; je verrais plutôt un positionnement rendu proche aujourd'hui des Lumières, fruit de toute une réflexion sur la Révolution. Nous savons en effet que l'Illuminisme a pu être considéré comme un héritage de ces mêmes Lumières. Peut-être que, sous le babillage extravagant et discursif du romancier, perce la Raison hégélienne (Hegel est une référence majeure de Sollers) qui, comme nous l'annoncent certains philosophes, se dénouera finalement avec une reprise et une relecture de Kant. Certains indices m'incitent à en faire le pari, et je considère ce roman de Sollers, malgré ses digressions ludiques, comme une pierre importante de l'édifice qui se re-construit sous nos yeux.

Philippe Sollers, Désir. Éd. Gallimard, 14,50 €.

22/02/2020

Le livre culte de René Daumal

   Je n'avais pas lu ce roman inachevé de René Daumal, qu'on qualifiait volontiers de livre culte, et qui s'intitulait mystérieusement Le Mont Analogue. Une interview dans Le Monde de l'excellent critique William Marx, professeur au Collège de France depuis peu, et dont j'ai regardé en me délectant la récente Leçon inaugurale sur Internet, avait attiré mon attention sur ce livre. William Marx confiait que Le Mont Analogue était son livre de chevet depuis son adolescence. Il en égrenait les qualités intrinsèques, la beauté secrète et toute littéraire. Je me suis décidé à aller l'acheter, il était apparemment disponible chez Gallimard dans la collection "L'Imaginaire", où sont regroupés les plus grands chefs-d'œuvre du fonds. C'est une collection de référence, comme on sait, et que j'aime beaucoup. Thomas Bernhard y côtoie Raymond Queneau, Italo Svevo Maurice Blanchot.

  À la librairie où je me suis rendu, il y eut un moment de flottement. Ils n'avaient pas le roman dans la collection de chez Gallimard, mais chez un autre éditeur, Allia. En compulsant le volume, je me suis aperçu que c'était une publication toute fraîche, qui venait de sortir. Il faudrait peut-être parler ici un peu de ces éditions Allia, et de leur directeur, Gérard Berréby, lui-même écrivain. Sans doute trop occupé, comme le sont les éditeurs parisiens, celui-ci n'a pu me prendre au téléphone quand j'ai essayé de le joindre, afin d'avoir quelques informations fiables. Disons que les éditions Allia, nées au début des années quatre-vingt, ont d'abord repris certains thèmes autour des avant-gardes littéraires et politiques (notamment situationnistes), puis ont élargi leurs centres d'intérêt vers la littérature classique et quelques œuvres contemporaines, rares et difficiles, qui avaient fait cependant leurs preuves. Impossible de se tromper, par ces choix somme toute prudents, qui permirent à Gérard Berréby de constituer en plusieurs années un catalogue qui valait le détour, en direction d'un public cultivé qui ne s'en laissait pas conter par l'édition de l'époque. En plus, les livres d'Allia étaient confectionnés avec soin, comme de beaux objets, faits pour attirer les derniers lettrés d'un monde en perdition où la consommation standard avait tout envahi.

   J'avais en somme le choix entre deux éditions, si je voulais lire Le Mont Analogue. Je pouvais l'acquérir dans cette édition Allia, où le livre de Daumal, poète d'avant-guerre proche du Grand Jeu, trouvait parfaitement sa place. Ou bien, je pouvais en commander un exemplaire de l'édition Gallimard, que j'aurais dans quelques jours. Je tergiversais un peu, la jeune libraire ne sachant pas me dire quelle était la différence entre ces deux éditions. Elle commanda en quelques clics rapides le volume chez Gallimard, mais je lui dis alors que j'avais pris la décision de me porter sur l'édition que j'avais entre les mains, à savoir l'édition Allia. 

   Je lus donc enfin ce roman étonnant, inscrit magnifiquement dans cette tradition de la littérature française datant d'un temps où les avant-gardes régnaient, où les talents étaient légion, où l'art n'était pas un vain mot. Je fis quelques recherches, par curiosité, autour de Daumal et de son livre posthume (Le Mont Analogue ne parut que longtemps après sa mort). J'appris entre autres que le cinéaste franco-chilien Alejandro Jodorowsky s'en inspira pour un film de 1973 (La Montagne sacrée), tourné en partie au Mexique. Ce film, tiré d'un livre culte, est lui-même devenu un film culte.

   Ce qui m'a le plus intéressé, peut-être, c'est d'apprendre que Daumal était passionné par les religions anciennes de l'Inde. Il en connaissait la langue et a traduit des textes sacrés. Il me faisait penser à Raymond Queneau, lecteur assidu de René Guénon. On retrouve bien sûr ces éléments dans Le Mont Analogue, qui est un récit mystique autour d'une région du monde inaccessible et renfermant un trésor spirituel dont nous n'aurons jamais la clef, le roman étant, comme je l'ai dit, inachevé. Daumal utilise beaucoup les symboles, pour faire avancer son action, ce qui renforce encore cette impression de "tradition primordiale". 

   Quelques jours plus tard, je reçus un message de la librairie m'informant que le volume de René Daumal m'attendait à l'accueil. Cette fois, c'était l'édition Gallimard qui m'était proposée, et je n'ai pas hésité. Je voulais comparer avec Allia, et bien m'en a pris. Chez Allia, en effet, le texte du Mont Analogue est présenté de manière minimaliste, sans introduction, sans notes, sans aucune explication. Le lecteur doit se débrouiller tout seul, et je constate d'ailleurs que cela est possible, même si l'on ne possède que cinq chapitres du roman, et que la conclusion manque. On sent vers où nous conduit l'auteur, vers quel voyage indécis, sans réponse. On comprend ce qu'il a voulu nous dire, parce que soi-même on a déjà réfléchi à ces choses, et que son propos est universel. Mais l'édition Gallimard comporte des documents explicatifs supplémentaires, en particulier des notes de Daumal, qui viennent confirmer notre lecture. Le lecteur dérouté en prendra connaissance avec attention. C'est un petit plus, non négligeable, mais qui ne change rien, et ne rend nullement caduque la version Allia.

   Le conseil que je vous donnerais est de posséder les deux éditions, car Le Mont Analogue est un livre qui se relit. Il faut mettre toutes les chances de son côté, pour en comprendre l'âme. William Marx nous indique quelque chose de précieux : ce roman peut accompagner toute une vie. On le lit, on le relit, on y pense. Il est placé là, dans la bibliothèque, ou sur sa table de chevet, à portée de main. On le reprend de temps à autre, et parfois cette méthode est un moyen privilégié de progresser et d'avancer dans son propre cheminement spirituel.

René Daumal, Le Mont Analogue. Roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques. Éd. Allia, 2020, 7,50 €. Éd. Gallimard, coll. "L'Imaginaire", 1981, 8,90 €.

20/01/2020

La rentrée littéraire

   Cette rentrée littéraire de janvier a indiscutablement été marquée par le livre-témoignage de Vanessa Springora (Le Consentement, éd. Grasset, 18 €). Elle y décrit sa relation délétère avec l'écrivain Gabriel Matzneff, quand elle avait quatorze ans. Le portrait qu'elle trace de ce pédophile notoire est implacable. C'est la première fois qu'une "jeune proie" de Gabriel Matzneff, devenue adulte, prend la parole, celle-ci ayant été jusque là réservée à l'écrivain lui-même, qui se complaisait à donner uniquement sa version arrangée des faits. Autant dire que, par cette seule donnée, le livre de Vanessa Springora est un document extraordinaire. Enfin la victime peut exprimer son point de vue, à défaut de porter plainte devant la justice. Et elle le fait avec assez de recul et de maturité pour donner à réfléchir aux lecteurs de Gabriel Matzneff, d'ailleurs rares, qui faisaient leurs délices d'une prose, certes raffinée, compassée, très littéraire (Matzneff était écrivain jusqu'au bout des ongles), mais sans souci éthique. Contrairement à ce qu'il a voulu parfois donner comme impression, l'auteur des Moins de seize ans n'était pas un "sage" à la manière antique, mais un sombre libertin, souvent criminel, qui n'aura eu toujours qu'une seule idée en tête : jouir sans entraves (comme on disait pendant Mai 68) et s'en glorifier follement à travers ses livres. Le récit de Vanessa Springora est riche de notations précises sur l'ogre qui a traversé sa vie et exercé son emprise sur elle ; celle-ci, par exemple : "Ce qu'il aime, c'est l'âge de la puberté, celui auquel il est sans doute resté bloqué lui-même. Il a beau être redoutablement intelligent, son psychisme est celui d'un adolescent..." 

   P.-S. Voici les ouvrages qui attendent sur ma table de travail le moment où je m'occuperai d'eux : 

- Jacques Rigaut, le suicidé magnifique, de Jean-Luc Bitton. Préface d'Annie Le Brun. Éd. Gallimard, 35 €. Une somme de quelque sept cents pages sur un personnage passionnant mais tragique, qui a été le modèle du Feu follet de Drieu la Rochelle.

Le Siècle des révolutions. 1660-1789, d'Edmond Dziembowski. Éd. Perrin, 27 €. Une promenade historique à travers les révolutions (anglaise, américaine et française) qui ouvrirent une ère nouvelle.

Saint-Just. L'archange de la Révolution, d'Antoine Boulaud. Éd. Passés/Composés, 22 €.

   Et puis, pour conclure, une relecture magnifique : Les Deux sources de la morale et de la religion, de Bergson. Édition critique dirigée par Frédéric Worms. Éd. PUF, collection "Quadrige", 15 €. En pleine affaire Matzneff, cette relecture tombe bien, afin de ne plus prétendre que la morale ne sert à rien. Bergson est plus qu'un philosophe, c'est aussi un splendide écrivain. Sa prose se déguste, et enrichit spirituellement le lecteur, le tire vers le haut. On se sent meilleur, après une page ou deux de Bergson.

23/12/2019

Terrence Malick : le poème audiovisuel

   Un film de Terrence Malick sur les écrans de cinéma est, somme toute, une chose suffisamment rare. J'attendais avec impatience ce nouvel opus, Une vie cachée, histoire vraie d'un paysan autrichien qui, après l'invasion de son pays par les nazis, devient objecteur de conscience et authentique résistant. Dès le premier jour d'exclusivité, je suis allé voir ce film, qui dure près de trois heures. Bien qu'admirateur jusque là de ce que Malick faisait, j'ai eu du mal à entrer tout de suite dans Une vie cachée. Je sentais que quelque chose m'échappait. J'y suis alors retourné, une semaine après, et je puis dire que, là, tout s'est ouvert à moi, tout m'était enfin rendu accessible. Au bout d'un véritable "marathon" de deux fois trois heures, j'ai apprécié et même admiré cette œuvre, de manière irréfragable. Je vous conseille cette expérience insolite : voir plusieurs fois de suite, et au moins deux, ce long film. Cet art de la contemplation qu'est le cinéma de Malick demande ce désœuvrement essentiel venant du spectateur.

   Terrence Malick est un artiste profondément inspiré par le courant intellectuel du XIXe siècle des transcendantalistes américains, ces romanciers et poètes d'élite inspirés par la religion unitarienne. Celle-ci reposait sur un mysticisme en accord avec la nature, et donnait par ce moyen à l'homme la capacité directe de connaître Dieu. Dans la manière du réalisateur de filmer les paysages, on reconnaît cette inspiration majeure. Mais il ne faudrait pas s'arrêter seulement à cette dimension formelle. Le cinéma de Malick est un tout complexe. La mise en scène virtuose, les images somptueuses sur grand écran, vont de pair avec une voix off permanente et obsédante, qui devient centrale. La parole (le logos) est au cœur du processus, faisant naître un long poème, aux ramifications prégnantes jusque dans la représentation visuelle.

   Pour mieux connaître le triste héros d'Une vie cachée, je vous conseille, en français, le livre publié aux éditions Bayard, Être catholique ou nazi. Y sont reproduites deux lettres, dans lesquelles Franz Jägerstätter s'explique sur son refus de porter l'uniforme nazi et sur la nécessité du martyre, propos certes à replacer dans un contexte historique qui n'était pas pour rendre optimiste : "Si Dieu supprimait les persécuteurs, écrivait ce farouche catholique, il n'y aurait plus de martyrs, et, s'il nous dispensait du combat, nous ne recevrions plus les couronnes de la victoire." Franz Jägerstätter a été épaulé, durant toute cette descente aux enfers, par sa femme Franziska Schwaninger, à qui ses lettres sont adressées. Elle a donc partagé son combat. L'actrice Valerie Pachner, qui joue (remarquablement) son personnage dans le film, a eu des mots assez évocateurs pour parler d'elle, lors de la conférence de presse du Festival de Cannes (disponible sur Internet), insistant notamment sur le fait que la relation si puissante entre cette femme et son mari fut un idéal humain qui s'est accompli au nom du véritable amour.

   Terrence Malick a voulu conclure son film, très littéraire (au meilleur sens du terme), par une citation de George Eliot, qui dit ceci : "Le fait que les choses n'aillent pas aussi mal pour vous et moi qu'il eût été possible est à moitié dû à ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes que l'on ne visite plus." 

Franz Jägerstätter, Être catholique ou nazi. Lettres d'un objecteur de conscience. Traduit de l'allemand par Claire de Oliveira et Dieter Gosewinkel. Éd. Bayard, 13,90 €.