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27/01/2016

Affinité

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   Adolescent, je lisais un peu de science-fiction. C'est un genre littéraire dont la vertu première, tout en divertissant, est de porter le lecteur à la spéculation philosophique. La question centrale, que la plupart de ces romans, même les moins bons, posent, est en effet d'imaginer si oui ou non il existe une vie extraterrestre, et, dans l'une ou l'autre de ces hypothèses, de déterminer quelles implications en tirer pour l'être humain en général. Le célèbre roman des frères Strougatski, Stalker, que j'ai relu dernièrement quand il est ressorti (il fut, comme on sait, adapté au cinéma par Andreï Tarkovski en 1979) est le parfait exemple de cette littérature d'anticipation, puisqu'il raconte de manière très spécifique comment des extraterrestres sont venus "en visite" sur la Terre, dans une petite zone reculée du nord de l'Europe, et en sont repartis sans crier gare, en y laissant cependant des vestiges de leur technologie avancée, et ceci pour le malheur des hommes. À ce propos, je voudrais avancer que ce questionnement métaphysique peut rapprocher de manière essentielle des esprits en apparence très différents et dont les œuvres mêmes se distinguent certes fortement : je me demande ainsi si le "religieux" Tarkovski et l' "athée" Stanley Kubrick ne sont pas, au départ, semblables dans cette inquiétante interrogation ? Ce même Tarkovski, de religion orthodoxe, et donc "croyant", si l'on suit du moins la réputation qu'on lui a faite, et qui se qualifiait cependant lui-même d' "agnostique" dans son Journal, tout simplement.

Illustration : image tirée du film Stalker de Tarkovski

09/01/2016

Flaki

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   En 1981, je n'ai pas voté pour François Mitterrand. En politique, méfiant à l'égard des utopies, j'ai toujours été libertaire (influencé par les situationnistes). Je trouvais que la gauche au pouvoir, même entre 1981 et 1983, appliquait trop mollement son programme, qu'elle ne s'éloignait pas d'un réformisme traditionnel jusque là réservé à la droite. À quoi cela servait-il alors d'être de gauche ? L'abolition de la peine de mort par Mitterrand m'a cependant paru une grande date en France. Le reste de son règne m'a déçu. Sur la construction européenne, cet homme réputé de culture humaniste (qui avait reçu la Francisque au printemps 1943 !) n'a rien fait d'autre que suivre le mouvement général, ne remettant jamais en cause la domination économique-marchande qui s'instituait désormais et s'unifiait pour longtemps à l'échelle de tout le continent. Le Traité de Maastricht a véritablement sonné le glas d'une certaine Europe chère à mon cœur. Mais je n'ai jamais eu d'illusions sur la politique et nos politiciens. J'ai appris la mort de Mitterrand alors que je me trouvais en Pologne, je m'en souviens très bien. Ce devait être le 9 ou 10 janvier 1996. Attablé dans un café populaire du centre de la grande ville de Lodz, je dégustais pour me réchauffer une excellente soupe aux tripes, plat national appelé flaki, dont j'ai repris deux fois. Au fond de la salle, un téléviseur diffusait des images sans intérêt, lorsque soudain, aux informations, j'ai vu apparaître la tête de l'ancien président français. Sans évidemment saisir un mot du commentaire en polonais, j'ai compris au bout de quelques instants que Mitterrand venait sans doute de casser sa pipe. Cette nouvelle ne m'a guère bouleversé, et en tout état de cause n'était pas faite pour me couper l'appétit...

Illustration : Ellsworth Kelly

04/01/2016

Eduardo Lourenço : Montaigne, l'Europe et la saudade

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   J'ai commencé l'année avec un splendide petit livre, Une vie écrite, d'Eduardo Lourenço. Le philosophe portugais, spécialiste de la saudade, a l'art de baigner ses réflexions dans un sentiment d'élégant désespoir. Qu'il s'agisse de Montaigne, de l'Europe d'aujourd'hui, des poètes portugais (avec Pessoa), Lourenço parvient à les habiter d'une mélancolie évidente, en laquelle chaque lecteur, s'il va au fond de lui-même, se reconnaîtra avec délectation. Et pourtant, ce qu'il met si bien en évidence, c'est d'abord la décadence d'une Europe de la culture, phénomène non pas récent, mais qui date au moins de la fin de la Renaissance. Ce volume s'ouvre d'ailleurs avec une très belle étude sur Montaigne, publiée une première fois en 1992. En quelques pages pleines de perspicacité, Lourenço nous fait toucher du doigt combien la pensée de Montaigne peut nous être proche dans le moment que nous traversons. Il y a en effet cette prescience chez l'auteur des Essais que le monde est en train de changer de dimension, que le tragique arrive sans crier gare, et qu'il faudra beaucoup d'efforts (et de philosophie) pour y trouver un remède. Ainsi, de Montaigne à Pascal, jusqu'à Nietzsche, c'est un même mouvement à la fois de défaite et de résistance qui s'est confronté au cours désastreux de l'Histoire, avec un grand H. De manière logique, dans les quatre textes qu'il consacre ici à l'Europe actuelle, Lourenço établit une sorte de paysage après la défaite, dans lequel la littérature, ou ce qu'il en reste, se réveille parfois en proférant des balbutiements d'agonisant – parfois superbes, il est vrai, comme ceux de ses chers poètes. Serait-ce pour nous montrer que, bien qu'une phase de l'Histoire humaine soit derrière nous, la littérature pourrait encore nous sauver ?

Eduardo Lourenço, Une vie écrite. Édition établie par Luisa Braz de Oliveira. Éd. Gallimard. 12,50 €.

Illustration : Eduardo Lourenço

16/12/2015

Cosmos, cinéma/roman

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   Le nouveau film du réalisateur polonais Andrzej Zulawski expérimente le tour de force d'adapter le roman de Gombrowicz, Cosmos. Par le passé, Zulawski a très souvent pris comme base de départ tel ou tel roman, de Dostoïevski à Raphaëlle Billetdoux, selon les demandes des producteurs. L'exercice ne pose pour lui plus guère de problème : il s'en tire toujours magnifiquement en misant sur une vision personnelle de l'œuvre en question. Cette fois-ci encore, le défi est relevé. La critique en France, excepté aux Cahiers du cinéma, s'est cependant montrée dans son ensemble défavorable face au résultat, n'ayant sans doute guère compris un film plus subtil qu'il n'y paraît. La critique anglo-saxonne a en revanche mieux compris et apprécié ce Cosmos, qui a reçu tout de même, au festival de Locarno, le Léopard d'Argent de la meilleure réalisation.

   À vrai dire, ce n'est pas un film dans lequel on entre avec désinvolture. Habitués que nous sommes aux images faciles d'œuvrettes plus commerciales les unes que les autres, il nous faut un temps de réadaptation lorsque l'on nous met en présence d'une œuvre véritable. Or, Zulawski, pour rien au monde, ne renoncerait à sa condition d'artiste. On retrouve avec plaisir dans Cosmos la patte de l'auteur de L'Important c'est d'aimer. Cette fois, de manière peut-être aussi emblématique qu'avec Dostoïevski, dont il donnait jadis une interprétation "hystérique" des romans, Zulawski déchiffre dans l'univers de Gombrowicz quelque chose qui lui ressemble exactement, peut-être parce qu'ils sont tous les deux polonais, exilés soit par goût, soit par nécessité. Ils se ressemblent en tout cas dans ce besoin constant de provoquer, et d'aller jusqu'au bout de leur audace.

   Cosmos était un roman de Gombrowicz que je n'avais pas lu. L'adaptation de Zulawski m'a donné envie de le lire, et je n'ai pas été déçu. Ce qui m'a le plus étonné, c'est cette façon qu'a eue le metteur en scène de rester fidèle à l'œuvre tout en la reprenant à son compte. D'une narration étrange, presque étouffante, il fait une mise en images parfaitement fluide, légère, appétissante. Les acteurs disent le texte de manière superbe, et jouent à ravir cette pauvre humanité perdue, noyée dans le cosmos infini.

   Certaines pages de Gombrowicz faisaient montre déjà de cette délicatesse dont Zulawski a su retrouver le ton. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer un passage du livre, qui fera comprendre aux spectateurs du film comment un même esprit, par-delà le temps, par-delà une forme d'art, peut se perpétuer – comme une touche d'espoir parmi tant de misère : "Elle mentait. Non, elle ne mentait pas! C'était vérité et mensonge à la fois. Vérité parce que cela correspondait aux faits. Et mensonge, parce que l'importance de ses paroles – je le savais déjà – ne venait pas de leur vérité, mais de ce qu'elles provenaient d'elle, comme son regard, comme son parfum. Ce qu'elle disait était incomplet, compromis par son charme, inquiet et comme suspendu..."

Illustration : Witold Gombrowicz 

08/12/2015

Wittgenstein et l'exigence de la pensée

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   Tout ce qui a trait à Ludwig Wittgenstein m'intéresse depuis fort longtemps, tant son œuvre que sa vie, d'ailleurs toutes les deux liées à un point tel que les dissocier serait une erreur tragique. Lorsqu'on étudie la philosophie de Wittgenstein, il faut en même temps étudier sa vie, selon moi. Les spécialistes ne s'y sont pas trompés, du reste, tels Brian McGuinness ou d'autres, qui dans leurs essais sur Wittgenstein ont mélangé les deux aspects étroitement.

   C'est dire si le volume de la Correspondance philosophique, qui paraît ces jours-ci, représente un événement important pour la connaissance de Wittgenstein, l'homme mais aussi le philosophe. Ces échanges épistolaires avec des universitaires, certains bien connus dans le monde de la logique philosophique, couvrent la période allant de 1911, moment où Wittgenstein arrive à Cambridge, jusqu'à 1951, date de sa mort.

   Le ton de ces lettres est assez égal, quel que soit le correspondant. On y redécouvre un Wittgenstein très intransigeant sur le plan de la pensée, mais aussi sur l'intégrité des relations humaines. On survole sa carrière de professeur, métier qu'il n'aimait pas réellement, se plaignant souvent de ses étudiants. On y constate surtout le travail harassant de sa propre recherche philosophique, traversée constamment de multiples découragements. Il écrit par exemple à Watson, en août 1940 : "L'une des pires choses que je ressens est l'absence totale d'espoir qu'il y a à faire un travail comme le mien par les temps qui courent – l'impossibilité totale, pour des tas de raisons, d'enseigner la philosophie." Beaucoup de ces remarques sont la preuve d'un état dépressif, avec cependant de belles rémissions.

   Wittgenstein, durant toutes ces années passées à Cambridge, ne publie aucun livre. On le trouve à plusieurs reprises très agacé de voir des collègues utiliser ses découvertes dans leurs propres travaux, sans toujours en indiquer la source. C'est l'objet de l'unique lettre envoyée à Rudolf Carnap en 1932. Wittgenstein savait se montrer sévère dans ses propos, mais toujours à l'aune de ce qu'il exigeait de lui-même.

   Les lettres de Wittgenstein sont en général plutôt froides. Il va droit à l'essentiel, et manie l'ironie avec une dextérité parfois inquiétante. Une Correspondance se lit toujours un peu comme un Journal intime, avec cette sensation de dispersion qui, dans le cas de Wittgenstein, reste cependant limitée. Avec certains de ses amis, il savait quand même montrer plus de chaleur (ainsi avec Norman Malcolm).

   À côté de cette Correspondance "professionnelle", qui fait l'objet de ce déjà gros volume, il reste tout ce que Wittgenstein a écrit à sa famille et à ses amis. On en connaît quelques morceaux, qui ont été publiés ici ou là, mais il faut espérer qu'un autre tome viendra un jour les proposer tous aux lecteurs. Il y a toujours eu une dimension éthique chez l'auteur du Tractatus, dimension qui apparaît de manière si manifeste dans la moindre chose qu'il a écrite.

   Un passage d'une lettre à Russell, à propos justement du Tractatus, illustre parfaitement cette manière si unique de penser, et qui a, semble-t-il, encore tout l'avenir devant elle : "Le point essentiel est la théorie qui distingue ce qui peut être exprimé (gesagt) par des propositions – c'est-à-dire par le langage – (ou, ce qui revient au même, ce qui peut être pensé), et ce qui ne peut pas être dit, mais seulement montré (gezeigt). Et cette théorie est, à mon sens, le problème cardinal de la philosophie." (Août 1919)

Ludwig Wittgenstein, Correspondance philosophique. Traduit par Élisabeth Rigal. Éditions Gallimard, "Bibliothèque de philosophie". 39 €.

21/11/2015

Une biographie de Lévi-Strauss

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   Si, à l'inverse de Claude Lévi-Strauss, vous aimez les voyages, celui que vous propose Emmanuelle Loyer, dans cette biographie du grand ethnologue français, vous passionnera. Il ne lui faut pas moins de quelque huit cents pages pour retracer la vie de l'auteur de Tristes Tropiques, ses propres voyages, au Brésil dans les années trente, ou au Japon plus récemment, ses livres d'anthropologie structurale publiés avec la régularité d'une horloge suisse. Cela vous prendra plusieurs jours de lecture, pour faire le tour complet d'une aventure intellectuelle parmi les plus prodigieuses que le XXe siècle nous ait offertes.

   Sur Lévi-Strauss, quelques interrogations persistent, qui en font un esprit souvent énigmatique : pourquoi, alors qu'il était élève en hypokhâgne, renonce-t-il à présenter le concours ? Pourquoi, après l'agrégation de philosophie, décide-t-il de se tourner vers l'ethnologie, qu'il apprendra sur le terrain ? Ou encore, pourquoi est-il candidat à l'Académie française en 1973 ? Emmanuelle Loyer a le bon ton de ne pas asséner des réponses trop carrées, mais de laisser au personnage une certaine dose d'ambiguïté qui fait tout son charme.

   La position de Lévi-Strauss sur la philosophie est plutôt intéressante. On se souvient peut-être de la polémique avec l'existentialisme de Sartre. En fait, c'est le champ entier de la pensée que Lévi-Strauss entend annexer avec l'anthropologie structurale : "L'opération Lévi-Strauss, écrit Emmanuelle Loyer, consacrée par sa Leçon inaugurale au Collège de France en janvier 1960, consiste donc à rapatrier cet étage de la synthèse généraliste dans la maison mère de l'anthropologie et à ne pas laisser aux autres (disciplines) le soin de conclure en termes universels." Des critiques avaient également noté un fait qui me paraît important, en reprenant une parole même de Lévi-Strauss au sujet des relations entre anthropologie et art : "L'ethnologie, déclarait-il tout de go, me paraît tenir de la création artistique."

   Pour s'en assurer véritablement, il n'est que de lire le volume de la Pléiade qui a été consacré en 2008 à Lévi-Strauss, et dont le sens, selon les préfaciers, est tout orienté vers la chose littéraire. Comme si la science ethnologique, pour donner sa pleine puissance, avait besoin d'être considérée avant tout comme un art. C'est sans doute ce qui donne aux œuvres de Lévi-Strauss cette universalité, qui nous semble depuis toujours si manifeste et si belle.

Lévi-Strauss, d'Emmanuelle Loyer. Éditions Flammarion, coll. "Grandes biographies", 32 €.

29/10/2015

Maître Eckhart, l'étoile du matin

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   Je ne crois pas que l'on dispose de portrait avéré de Maître Eckhart, qui a vécu entre la fin du XIIIe siècle et le début du XIVe (ses dates de vie et de mort sont sujettes à caution). Certaines de ses œuvres ont été perdues. On sait qu'il fut un haut responsable dominicain, auteur de nombreux livres de théologie qui tendaient à la mystique. Une bulle du pape Jean XXII l'accusa d'hérésie le 27 mars 1329, Eckhart étant probablement déjà mort.

   Il faut distinguer chez Maître Eckhart une double inspiration, entre ses ouvrages écrits en latin et ceux en allemand. Les sermons et les traités font partie de cette deuxième catégorie ; ils s'adressaient au tout-venant. Le latin était réservé aux travaux universitaires, à la recherche proprement dite. Je connaissais jusqu'à présent principalement l'œuvre en allemand. J'avais lu, il y a quelques années, l'excellent volume des "Sermons et Traités" traduit par Paul Petit en 1942, et réédité dans la collection "Tel" de Gallimard. Dans ces textes, Eckhart faisait montre d'une belle inventivité intellectuelle, que l'allemand plus que le latin lui permettait.

   Le Commentaire du Livre de la Sagesse, qui vient d'être traduit en français, appartient aux œuvres en latin. D'emblée, on y sent donc une discipline plus systématique, mais néanmoins d'une grande séduction théorique. Le Livre de la Sagesse est commenté extrait par extrait, de manière d'ailleurs non exhaustive. Dans son introduction, Marie-Anne Vannier nous dit à ce propos cette chose intéressante : "À sa manière, Eckhart anticipe une méthode qui sera reprise ensuite [...] et qui est actuelle. Cette méthode n'est pas sans être influencée par Maïmonide, qui préconisait une lecture rationnelle de l'Écriture pour aider les intellectuels qui restaient perplexes après avoir vainement cherché une conciliation entre le sens littéral de l'Écriture et les vérités rationnelles."

   Le texte biblique est ainsi passé au crible méticuleux des commentaires. Eckhart s'appuie aussi bien sur Aristote, le "Philosophe", qui lui permet une construction ontologique, d'ailleurs promise à un bel avenir en philosophie : "il faut remarquer, écrit par exemple Eckhart au quinzième chapitre, que toute puissance reçoit son être, qu'elle est tout entière par son essence, de l'acte pour lequel elle existe". Heidegger a été influencé par de tels passages.

   Maître Eckhart, surtout, est véritablement un grand professeur de lecture, dont la méthode herméneutique pour comprendre un texte biblique est grandiose. Tous les éléments, me semble-t-il, se réunissent sous sa plume, et c'est ce qui le distinguera à jamais, pour diriger l'analyse vers une perspective mystique, proche et lointaine à la fois, dont il garde soigneusement la maîtrise. Il est très difficile de ne pas y être sensible, — même dans cette œuvre en latin.

Maître Eckhart, Commentaire du Livre de la Sagesse. Traduction de Jean-Claude Lagarrigue et Jean Devriendt. Introduction et commentaires de Marie-Anne Vannier. Éd. Les Belles Lettres, coll. "Sagesses médiévales", 35 €.

Illustration : Cy Twombly

07/10/2015

Mes dix livres préférés

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  En 2009, le magazine Télérama demandait à une centaine d'écrivains francophones de dresser la liste de leurs dix livres préférés. Dans quelle mesure ce choix établissait-il pour chacun un autoportrait à travers une "bibliothèque intime" ? C'était au lecteur curieux de répondre à la question. Pour le moment, voici ma propre liste, dans laquelle je n'ai rien laissé au hasard...

L'Éducation sentimentale de Flaubert

Le Neveu de Rameau de Diderot

Lolita de Nabokov

L'Arrêt de mort de Maurice Blanchot

Les Démons de Dostoïevski

Mémoires du cardinal de Retz

Le Neveu de Wittgenstein de Thomas Bernhard

Par-delà bien et mal de Nietzsche

Le Ruban au cou d'Olympia de Michel Leiris

Essais de Montaigne

Illustration : photographie de Michel Leiris

21/09/2015

Ingeborg Bachmannn, la chute dans le temps

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   L'écrivain autrichien Thomas Bernhard n'a à ma connaissance jamais parlé de Paul Celan, et de sa poésie fulgurante. Bernhard s'intéressait pourtant bien à ce genre littéraire, qu'il a lui-même illustré dans sa jeunesse, avant de ne devenir exclusivement que romancier. En revanche, concernant sa compatriote exilée à Rome, Ingeborg Bachmann, les allusions de Bernhard sont multiples et louangeuses. Parlant d'elle, il écrit dans L'Imitateur, peu après le décès de Bachmann à Rome en 1973, qu'elle fut "la poétesse la plus intelligente et la plus importante que notre pays ait produite au cours de ce siècle". Il ajoute aussi qu'il a "partagé beaucoup de ses vues philosophiques". À tel point sans doute qu'il en a fait l'un des personnages principaux (celui de Maria) dans son dernier et fabuleux roman, Extinction (Gallimard, 1990), roman qui se déroule entre Rome et l'Autriche, cette "heureuse Autriche" qui n'eut de cesse d'exclure et de persécuter ses plus beaux esprits.

   C'est une bonne surprise de voir la publication ces jours-ci d'une vaste anthologie bilingue des œuvres poétiques d'Ingeborg Bachmann, dans une édition de Françoise Rétif. Un large éventail nous est ainsi proposé, des œuvres de jeunesse en passant par les deux recueils édités du vivant de l'auteur, Le Temps en sursis et Invocation de la grande ourse, jusqu'à des poèmes inédits datant des années 1962-1967. On perçoit l'évolution du style poétique de Bachmann, ses contradictions internes qui rendent son cheminement particulièrement vivant. Effarée par un monde livré à la violence, l'auteur de Malina, son unique roman, n'a pas renoncé à l'idéal, du moins au début, et à espérer : "Ne pas céder à la résignation, comme l'écrit Françoise Rétif dans l'introduction, c'est combattre le pouvoir de la nuit et de l'ombre pour affirmer celui du soleil, de la lumière et de l'amour...". Néanmoins, comme le montrent ses derniers poèmes, dans lesquels elle se rapproche par la forme et le fond de Paul Celan, un "délitement", comme le remarque Françoise Rétif, se manifeste, dont on a du mal peut-être à cerner tout de suite la cause exacte, mais qu'on peut bien imaginer, néanmoins, avec l'aide, là encore, de l'indispensable Thomas Bernhard : "Elle avait, comme moi, trouvé très tôt déjà l'entrée de l'enfer, et elle était entrée dans cet enfer au risque de s'y perdre prématurément.

   Il y a incontestablement un destin commun à toute cette génération d'écrivains de langue allemande nés grosso modo au milieu de la dernière guerre ; ils ne durent compter que sur eux-mêmes pour lutter contre l'emprise d'une langue maudite reçue en héritage, souillée par ce qu'en avaient fait les nazis. Il ne s'agissait, ni plus ni moins, que de la recréer. Tâche radicale, comme un enjeu évident de toute poésie, mais que la suite de l'Histoire, cet après-guerre perdu dans la reconstruction économique, allait malheureusement mettre en décalage. C'est pourquoi, aujourd'hui, sans aucun doute, l'œuvre d'une Ingeborg Bachmann nous parle avec autant de précision.   

Ingeborg Bachmann, Toute personne qui tombe a des ailes. Poèmes 1942-1967. Édition, introduction et traduction de l'allemand (Autriche) par Françoise Rétif. Bilingue. Poésie/Gallimard, 13,50 €.

06/09/2015

Louis XIV, roi-spectacle

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   En ce mois de septembre 2015, nous fêtons précisément le 300e anniversaire de la mort de Louis XIV. Parmi toute une floraison de livres, sortis pour marquer l'événement, celui de Joël Cornette, La Mort de Louis XIV, "Apogée et crépuscule de la royauté", publié dans la très remarquable collection "Les journées qui ont fait la France", m'a fait passer d'intéressants moments. C'est en effet une très belle synthèse qui passe en revue, à partir des derniers moments du Roi-Soleil, tout le fil de son si long règne, avec une objectivité qui ne dissimule aucune part d'ombre de la monarchie absolue. Le grand mérite de Joël Cornette est par ailleurs de faire souvent référence aux témoignages "littéraires" de l'époque, en premier lieu celui de Saint-Simon, témoin oculaire. Dans une page étonnante de ses Mémoires, le duc-mémorialiste, faisant le bilan d'un règne qu'il n'a pas vraiment aimé, écrivait ainsi : "Louis XIV ne fut regretté que de ses valets intérieurs, de peu d'autres gens... Paris, las d'une dépendance qui avait tout assujetti, respira dans la joie de voir finir l'autorité de tant de gens qui en abusaient. Etc., etc." Louis XIV, en prenant le pouvoir, avait institué une monarchie "absolue" autant que "spectaculaire", où tout était réglé comme sur un vaste théâtre. Le spectacle offert au royaume cachait mal cependant "la crise profonde de l'absolutisme", qui apparut d'emblée, résultat manifeste de la pression fiscale et d'une faillite financière liée aux guerres permanentes. "La monarchie, comme l'explique Joël Cornette, s'était progressivement coupée du pays". La révocation de l'édit de Nantes n'en fut sans doute pas la conséquence la moins violente. L'État qui est alors mis en place, grâce en particulier au ministre Colbert, est excessivement centralisé et repose entièrement sur une bureaucratie anonyme où les statistiques font leur apparition. Ce régime est l'ancêtre très exact du système actuel. "L'État demeure..." pouvait déjà dire Louis XIV dans son testament. Ce testament fut certes cassé devant le Parlement quelques jours après sa mort ; mais force est de constater néanmoins que rien n'a été fait depuis lors pour substituer à une politique de crise une gestion plus humaine de l'État, malgré les projets de réforme qui, dès cette époque, circulèrent un peu partout. Le spectacle de la monarchie, si justement dénoncé par un Saint-Simon, un Fénelon, se perpétua dans l'histoire. Nous en vivons aujourd'hui, à la dimension planétaire, les derniers soubresauts.

Joël Cornette, La Mort de Louis XIV. Apogée et crépuscule de la royauté. Éd. Gallimard, coll. "Les journées qui ont fait la France", 21 €.